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Histoire de la révolution palestinienne (6) : La révolution aux frontières

Du fait que la révolution palestinienne fut lancée par des réfugiés exilés de leur pays, nombre de moments les plus marquants de la révolution eurent lieu en dehors des frontières de la Palestine historique. Il y eut des moments de forte contestation politique comme, en 1955, les manifestations en Jordanie contre le Pacte de Bagdad, au cours desquelles les Palestiniens contribuèrent à défier les structures coloniales dans le monde arabe.

Certains moments furent créateurs de par leur nature, puisqu’on y assista à la naissance de structures politiques majeures. Un exemple est celui de l’important foisonnement du travail d’organisation politique parmi les communautés palestiniennes du monde entier, dont le point culminant fut la fondation de l’OLP en 1964.

Quelques moments historiques peuvent être perçus comme étant transitoires, puisqu’ils ont marqué le mouvement d’une époque à la suivante. Par exemple, la bataille de Karameh, en 1968, en vint presque immédiatement à symboliser la transition entre la dépendance vis-à-vis des armes classiques des États arabes et une stratégie concentrée sur le développement d’une capacité collective palestinienne en vue de la guerre populaire. Dans le sillage immédiat de la bataille, l’enrôlement dans la lutte armée augmenta de façon exponentielle, se traduisant par l’adhésion de milliers de jeunes Palestiniens, Arabes et de partisans internationaux du monde entier.

Le peuple réfugié, souffrant des oppressions d’un exil sans État, connut plusieurs moments intenses d’émancipation. Parmi ceux-ci, la libération des camps de réfugiés palestiniens au Liban, en 1969, qui vit le renversement du contrôle étouffant exercé par les forces de sécurité du 2e Bureau. Durant cette phase, les institutions civiles palestiniennes de la révolution développèrent leur propre capacité de gouvernance de la communauté et ce, dans la multitude des camps de réfugiés au Liban.

Dans les luttes anticoloniales asymétriques, comme la lutte palestinienne, d’importants contrecoups nationaux se produisent régulièrement et donnent naissance à des moments dont la nature est contestée à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la révolution. L’un des exemples les plus marquants ici est Septembre noir, en 1970, et ce qui s’en est suivi en Jordanie, où l’on assista à l’expulsion des forces palestiniennes du territoire jordanien. L’événement, tel que le présentent les autorités monarchiques jordaniennes, contrastait fortement avec les comptes rendus populaires palestiniens. Il aboutit également à des évaluations et autocritiques très diversifiées au sein même de la révolution palestinienne. De quelque façon qu’on l’analyse, ce moment charnière fut accompagné d’énormes souffrances et de la perte de l’un des sites les plus importants de la résistance palestinienne.

Certains moments furent largement anticipés avant de se produire, ce qui se traduisit par des préparatifs très poussés. On en trouve un exemple dans la mobilisation générale annoncée durant les jours qui précédèrent l’invasion israélienne du Liban, en juin 1982. Hommes et femmes reçurent un entraînement militaire et des plans d’urgence furent mis en place, des étudiants universitaires palestiniens du monde entier revinrent pour défendre leur peuple et les comités populaires des camps, ainsi que le personnel dirigeant des hôpitaux et cliniques du Croissant rouge palestinien, préparèrent des plans d’urgence.

Des termes importants du vocabulaire politique palestinien, comme Sumoud (Détermination, résilience) furent étroitement associés à certains moments, comme lors du siège de Beyrouth, en 1982. Malgré un effondrement militaire initial dans le Sud-Liban, les forces palestiniennes et les forces libanaises du Mouvement national furent à même de consolider leur présence à Beyrouth, la capitale, où la totalité des infrastructures révolutionnaires, tant politiques et militaires que sociales et culturelles, opérèrent efficacement à l’unisson. Cela permit à la révolution de résister au siège israélien pendant deux mois, avant de se retirer sous la pression des milliers de victimes civiles des bombardements intensifs israéliens contre les zones résidentielles.

Les prisonniers d’Ansar

Comme ce fut le cas à l’intérieur de la Palestine, certains moments nationaux en dehors de la Palestine tirèrent leur origine de l’intérieur même des prisons. Parmi ces moments, il y eut la mobilisation politique concertée des prisonniers d’Ansar, un camp de prisonniers créé par les autorités israéliennes après le début de l’invasion de 1982.

 


Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford.

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Original : Revolutionary Moments – Revolution on the Borders

Traduction : Jean-Marie Flémal

Les différents cours de la partie « Teach the revolution » ont déjà été publiés sur ce site :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La culture révolutionnaire

Dans les prisons

La diplomatie révolutionnaire

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