Dans l'actu

Histoire de la révolution palestinienne (4) : Mouvements révolutionnaires – la mobilisation

La mobilisation révolutionnaire palestinienne s’est modelée à partir de l’expérience directe de la Nakba. Les Palestiniens ont assisté à la destruction de leur société et nombre d’entre eux ont brusquement dû affronter la vie en tant que réfugiés contraints de vivre dans des tentes faites de bric et de broc et empêchés de retourner dans leurs foyers. Ce traumatisme collectif a été puissamment exprimé dans la poésie, les chansons populaires et les œuvres picturales de l’époque. Le choc s’étendit au-delà des cercles palestiniens et le changement dramatique fut intensément perçu dans les pays avoisinants. Il en résulta un impact immédiat sur la conscience politique des adultes révolutionnaires arabes et un souvenir d’enfance formatif pour les futurs cadres arabes.

Cette situation catastrophique incita les Palestiniens à s’occuper de leurs besoins humains fondamentaux et les plus urgents : le retour dans leur terre et la libération de cette dernière d’un système colonial d’implantation récemment établi et qui en avait chassé la population autochtone. Les premières mobilisations populaires de masse de la première moitié des années 1950 eurent lieu autour de ces deux impératifs importants, qui se transformèrent progressivement en demandes et principes plus évidents. Au cours de ces mobilisations, mises sur pied par des activistes issus des masses en coordination avec les aînés des camps, les réfugiés palestiniens exprimèrent leur rejet de toute tentative visant à les réinstaller pour de bon dans les pays qui avaient accueilli leur exil.

La mobilisation revêtit diverses formes. Par exemple, dans les années 1950, la dépossession rapide du peuple palestinien fut analysée comme résultant en gros de l’absence des connaissances militaires et des équipements nécessaires à l’autodéfense. Par conséquent, il y eut des campagnes de masse appelant les États arabes à fournir des entraînements militaires aux Palestiniens. En Syrie, la mobilisation populaire autour de ce thème fut un grand succès et résulta en une décision présidentielle introduisant le service militaire obligatoire pour les Palestiniens.

À Gaza, la mobilisation populaire réclamant l’entraînement des Palestiniens fut également un succès, particulièrement dans le sillage des raids israéliens de 1954.

La mobilisation se fit à bien des niveaux et puisa à de nombreuses sources. Une grande partie de l’activité politique populaire au Caire des années 1950 était menée par des leaders étudiants palestiniens des universités. Durant la même période en Jordanie, les étudiants jouèrent un rôle important et furent souvent encouragés par leurs enseignants à entreprendre des actions politiques.

La mobilisation était intrinsèquement liée au processus d’organisation et cela se refléta dans la création et dans les tâches de recrutement des mouvements et des partis. Toutefois, il y avait une distinction entre les deux processus que constituaient la mobilisation et l’organisation. Lorsque des mouvements organisés mobilisaient autour d’une question, ils essayaient de le faire au-delà de leurs propres rangs, visant ainsi la participation du plus grand nombre possible. Dans la plupart des cas, la mobilisation de masse avait lieu quand des groupes et formations multiples se réunissaient autour d’une demande populaire unifiée, comme ce fut le cas avec l’exemple des manifestations qui furent organisées en 1955 en Jordanie, contre le pacte de Bagdad.

La création de l’OLP en 1964 transforma la nature de la mobilisation populaire. Dans les États établis, les structures officielles ne mobilisent habituellement pas leur propre public, sauf dans des situations d’urgence comme la guerre ou les catastrophes naturelles. Cependant, la mobilisation populaire était une caractéristique essentielle des mouvements anticoloniaux nationaux et ce genre d’action politique était largement pratiqué par l’OLP, le FLN algérien, l’ANC, le SWAPO ainsi qu’en Amérique latine et en Asie. Cette pratique organisationnelle essentielle se retrouve dans le mot d’ordre général de l’OLP : « Unité patriotique, Mobilisation nationale, Libération ». Elle représentait la croyance, exprimée dans la déclaration de fondation de l’OLP, selon laquelle l’unité et la mobilisation ouvraient la route à la libération et à la restauration des droits du peuple. Il convient de remarquer que la charte nationale de l’OLP, datant de 1964, mettait l’accent sur la nécessité de mobiliser les ressources de la nation arabe dans son ensemble en vue de libérer la Palestine.

La mobilisation adopta bien des formes différentes afin de rassembler les énergies de tous les secteurs du peuple palestinien. Sur le plan civique, chacune des organisations populaires connectées à l’OLP joua un rôle distinct. Par exemple, l’Union générale des femmes palestiniennes mobilisa les femmes palestiniennes, l’Union des travailleurs palestiniens fut perçue comme un bras mobilisateur des travailleurs palestiniens, alors que les divers syndicats d’enseignants puisèrent dans leur propre secteur à travers la région. Ce type de tentative fut souvent effectué en tandem avec le travail entrepris par les mouvements et partis révolutionnaires. Par exemple, les étudiants mobilisés via l’Union générale des étudiants palestiniens furent souvent actifs également dans l’un ou l’autre des partis ou mouvements politiques majeurs.

Les mouvements eux-mêmes jouèrent un rôle de mobilisation de masse qui transcenda leur propre environnement immédiat. Cela impliquait un travail minutieux et de longue haleine dans tous les camps de réfugiés et autres lieux de rassemblement de Palestiniens. Des révolutionnaires de talent se virent confier ce rôle au niveau local et se concentrèrent sur la mise en place d’un encadrement. Cela impliquait souvent la fusion du travail social et le développement de sensibilités révolutionnaires fortes. Une forme différente de mobilisation eut lieu au sein des prisons militaires et elle se concentra souvent sur la mise sur pied de grèves de la faim.

 

Il y eut également toute une activité militaire, dont la mobilisation pour les fedayin. Cette activité canalisa les énergies des jeunes Palestiniens pour en faire des unités irrégulières de commandos dirigées par les divers partis et mouvements. Une mobilisation militaire plus formelle eut lieu par le biais du recrutement au sein des unités régulières de l’Armée de libération de la Palestine, sous la houlette de l’OLP.

La mobilisation de ressources fut elle aussi extrêmement importante. Elle fut mise sur pied par les organes financiers de l’OLP, tel le Fonds national palestinien, via toute une série de moyens, dont la collecte de taxes auprès des expatriés palestiniens, l’obtention de dons et de prêts de la part d’États amis, ainsi que des investissements dans divers pays africains et asiatiques. À un niveau plus proche de la masse, les mouvements ou partis palestiniens mobilisèrent fréquemment des ressources via les contributions des membres, des appels aux personnalités locales aisées ou des collectes de fonds réalisées par des comités de solidarité établis dans le monde arabe.

Ces pratiques étaient typiquement appliquées en parallèle avec des discussions théoriques passionnées et animées sur le sujet. Chacun des groupes et mouvements palestiniens importants produisit une littérature abondante sur les formes comparatives de mobilisation, leurs méthodes et leurs objectifs. Ces matériaux étaient inclus dans les cours d’enseignement interne à l’usage des cadres.


Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford.

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Original : Revolutionary Movements – Mobilising

Traduction : Jean-Marie Flémal

Les différents cours de la partie « Teach the revolution » ont déjà été publiés sur ce site :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La culture révolutionnaire

Dans les prisons

La diplomatie révolutionnaire

Print Friendly, PDF & Email