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Histoire de la révolution palestinienne (3) : Les mouvements révolutionnaires – l’enrôlement

Confrontés à la tâche immédiate de surmonter la destruction récente de leur pays, les Palestiniens avaient des raisons pressantes de rallier la révolution et ils disposaient de plusieurs façons de le faire. Le lieu, le contexte et les circonstances jouèrent un rôle majeur pour déterminer le moment et l’endroit où les cadres pourraient la faire. Lorsqu’un cadre ordinaire, Abu Sa’ado, chercha à contribuer à la lutte armée en 1968, il était motivé par l’oppression et la dépossession qu’ils partageait en commun avec des dizaines de milliers de réfugiés palestiniens au Liban. Pour lui, se rallier signifiait s’introduire clandestinement en Jordanie, où la révolution palestinienne avait sa présence la plus forte à l’époque.

En 1971, une jeune femme née et élevée à Haïfa, comme Thérèse Halasa, allait connaître une expérience différente. À l’époque, la révolution s’était considérablement déplacée de la Jordanie vers le Liban. Thérèse avait été élevée au sein d’un ménage politisé, elle écoutait en permanence les idées révolutionnaires diffusée par la radio et elle s’était engagée dans les activités locales. Si les personnes vivant sous l’autorité israélienne désiraient rejoindre la révolution, il leur fallait gagner le Liban en secret, puis subir une procédure de contrôle extensive avant d’être admises au sein du mouvement.

Des cadres comme Abu Sa’ado et Thérèse s’affilièrent après la guerre des Six-Jours, en 1967, lorsque la révolution opérait à ciel ouvert. Toutefois, au cours années de clandestinité qui avaient précédé, la situation avait été très différente. Les mouvements clandestins devaient se montrer prudents en protégeant leurs membres des arrestations et de la torture et en évitant que leurs plans ne soient éventés suite à des infiltrations. Les aspirants révolutionnaires ne pouvaient être admis qu’après une procédure rigoureuse de recrutement, laquelle était souvent facilitée toutefois par des proches, des amis, des collègues ou des connaissances.

Une autre façon de rejoindre les rangs consistait à participer à des organisations populaires, telles des sociétés et associations estudiantines, qui étaient publiques et d’un accès aisé. Des cadres faisant partie de différents mouvements travaillaient au sein de ces organisations et recrutaient régulièrement certains de leurs membres. Il était habituel pour un cadre d’être actif dans son parti tout en participant en même temps à une ou plusieurs organisations plus populaires. Par contre, quand ils passaient d’un mouvement politique à un autre, les membres disposaient toujours de leur ancienne carte d’affilié.

Après 1964, un autre canal de ralliement à la lutte fut l’Armée de libération de la Palestine (ALP). C’était une institution nationale formée par l’OLP, recrutant ouvertement avec l’autorisation de la Ligue arabe et des pays d’accueil. L’institution opérait en tant que corps national plutôt que partisan et plusieurs officiers et soldats de l’ALP finirent également par rallier des mouvements ou partis politiques spécifiques.

Chaque mouvement avait ses règles et ses rites quand on s’y affiliait : on demandait généralement aux nouveaux membres de prêter serment. Ces cérémonies d’initiation étaient dirigées et vécues de diverses façons mais, pour la plupart, elles étaient perçues comme un moment important, comme l’expression d’un attachement solennel et d’une identification aux principes fondamentaux du mouvement qu’ils rejoignaient.

L’affiliation à un mouvement révolutionnaire signifiait également que l’on recevait un entraînement militaire. À cette fin, des programmes spéciaux étaient mis sur pied, allant de formations intensives improvisées à des cours militaires spécialisés.

Rallier la révolution transforma la vie des cadres en les transportant dans un monde de possibilités nouvelles, où ils pourraient contribuer à une tentative collective de centaines de manières différentes. Certains la rallièrent en possédant déjà des talents développés et une expérience acquise précédemment, de sorte que ceux qui s’étaient spécialisés dans les études universitaires, la médecine ou le droit, par exemple, se retrouvaient souvent au Centre de recherche, au Croissant rouge ou dans l’appareil judiciaire révolutionnaire.

Les cadres n’étaient pas obligés d’avoir suivi une formation et acquis de l’expérience avant de s’affilier. De nombreux travailleurs des soins de santé, comme le Dr Yusri venu d’Égypte, acquirent des responsabilités tant politiques que cliniques après avoir rejoint les rangs. Ceux qui avaient une expérience militaire se retrouvaient presque toujours dans les unités de fedayin ou dans l’Armée de libération de la Palestine. Certains s’engagèrent après avoir servi précédemment dans une armée arabe et, parmi eux, nombre d’officiers supérieurs, comme le commandant en chef palestinien d’après 1970, Sa’ad Sayel (Abu al-Walid).

La plupart des Palestiniens se sont enrôlés lorsqu’ils étaient jeunes et ont acquis de nouveaux talents après avoir rejoint les rangs de la révolution. Nombre de programmes d’études avaient été mis sur pied dans les pays tricontinentaux et non alignés, comme l’Inde et Cuba, de même que dans les pays du bloc de l’Est. Ces programmes permettaient aux jeunes d’étudier la médecine, l’ingénierie, les sciences, les sciences humaines et les matières militaires. Certains diplômés se retrouvèrent dans l’aile militaire des mouvements, dans le même temps que d’autres travaillaient dans les structures civiles de l’OLP. Nombreux furent ceux qui finirent par servir à des niveaux multiples, sur diverses scènes. Aminah Jibreel, par exemple, rejoignit les rangs alors qu’elle était étudiante dans une haute école et qu’elle travaillait dans divers domaines, allant de l’organisation de manifestations au creusement de tranchées pour les fedayin dans le sud du Liban. Elle se fixa finalement au sein de l’Union générale des femmes palestiniennes en qualité de cadre à temps plein.

S’enrôler donnait à la fois aux cadres des droits et des responsabilités qui trouvèrent leur articulation théorique dans toute une série de pamphlets révolutionnaires. Ce que voulait dire être un cadre idéal constituait régulièrement le sujet de débats et de discussions se nourrissant des réflexions et de la pratique issues d’autres expériences révolutionnaires dans le monde entier.


Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford.

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Original : Revolutionary Movements – Joining

Chapitres précédents :

 La création des mouvements révolutionnaires

 « Apprendre la révolution » (intro)

Traduction : Jean-Marie Flémal

Les différents cours de la partie « Teach the revolution » ont déjà été publiés sur ce site :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La culture révolutionnaire

Dans les prisons

La diplomatie révolutionnaire

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