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Hébron 2017 : « Moins de Palestiniens, davantage de checkpoints »

Amira Hass

Amira Hass : « Ce que j’ai vu vendredi dernier à Hébron ».

Vingt ans après que Hébron a été divisé en deux zones distinctes, les Palestiniens qui sont restés dans la section contrôlée par Israël constituent un témoignage de courage et d’endurance.

Les soldats qui patrouillaient parmi les maisons et les oliviers ont demandé à voir les papiers d’identité de Khaled Abu Sh’kheidam, 20 ans. Il les a sortis et les soldats ont vérifié si la couverture plastifiée portait un chiffre écrit à la main qui correspondait à leurs listes. C’était effectivement le cas. Abu Sh’kheidam est rentré chez lui, à quelques mètres de l’endroit où les militaires l’avaient interpellé.

Ce samedi précédant Pâques, ces soldats suivaient des ordres. Depuis dix-huit mois, l’armée israélienne interdit l’entrée des Palestiniens qui ne font pas partie des 1 200 résidents du quartier palestinien de Tel Rumeida, dans la partie occidentale de Hébron.

Comme tous ses voisins, Abu Sh’kheidam sait qu’il doit toujours avoir ses papiers en poche – même quand il sort ses immondices. Vingt ans se sont écoulés depuis la signature des accords de Wye Plantation, en vertu desquels 80 pour 100 de Hébron a été transféré sous l’Autorité palestinienne. Chaque famille palestinienne restée dans les 20 autres pour 100 (la zone appelée H2) est un témoignage de courage et d’endurance.

Une Palestinienne franchissant un check-point à Hébron. (Photo : Olivier Fitoussi)

La famille d’Abu Sh’kheidam vit à proximité de fouilles archéologiques effectuées par l’Administration civile et l’Université d’Ariel. Pour l’instant, les fouilles sont à l’arrêt. Le père de famille, Majd, a dit à Haaretz que, durant les congés de Pâques, la Vieille Ville avait eu de très nombreux visiteurs juifs. Channel 7 a fait savoir qu’un millier de militaires israéliens et de policiers des frontières les protégeaient. Par contre, il n’y a pas que les Palestiniens de Jénine et de Ramallah qui se voient refuser l’accès du quartier : cela vaut également pour les proches et amis des gens qui vivent là, ou même pour les personnes qui y sont nées.

L’armée a sorti cette interdiction fin octobre 2015. En dépit de leur refus initial d’obtempérer à l’Administration civile et de s’inscrire comme « résidents permanents », l’équilibre du pouvoir et les raids nocturnes effectués par les militaires et les représentants de l’administration – dans le but d’enregistrer les personnes présentes – ont forcé les Palestiniens à se soumettre à cette ordonnance.

Tous ceux qui espéraient que ce serait une mesure temporaire ont été déçus. Dix-huit mois se sont écoulés et l’ordonnance est toujours en vigueur. Afin d’éviter d’être induits en erreur par les noms arabes, les militaires ont noté les numéros de série qui figuraient dans leurs listes sur les papiers d’identité de chacun des résidents. L’interdiction ne s’applique pas aux enfants de moins de 16 ans. Toutefois, depuis juillet dernier, l’armée a interdit aux Palestiniens de 16 à 30 ans d’entrer dans d’autres zones sous contrôle israélien.

Un Palestinien utilisant un caddy à Hébron. C’est peut-être la chose qui se rapproche encore le plus d’un véhicule. (Photo : Olivier Fitoussi)

Ces interdictions viennent s’ajouter aux innombrables restrictions dans les déplacements et autres activités qu’Israël a imposées à Hébron après 1994, quand Baruch Goldstein avait massacré 29 fidèles à la mosquée Ibrahim (connue des Juifs sous l’appellation de Tombeau des Patriarches). La circulation des véhicules palestiniens est interdite dans la quasi-totalité de la Vieille Ville – le cœur de la ville, où sont situées les implantations juives. Une bonne partie de la principale artère de la Vieille Ville, Al-Shuhada Street, est totalement fermée aux piétons palestiniens. Cela inclut tous les Palestiniens, même ceux qui vivent toujours sur place. Ces résidents doivent sortir de chez eux en passant par les toits ou par les escaliers de derrière chez eux. L’Office des Nations unies pour la Coordination des Affaires humanitaires (OCHA) a compté 18 check-points gardés en permanence par des militaires, 14 qui le sont de façon intermittente et 70 blocages routiers permanents, tels murs et blocs de béton ou barrières cadenassées, qui coupent le vieux centre du reste de la ville.

Deux avis affichés à Tel Rumeida fin mars ont informé les résidents que l’armée allait installer deux check-points supplémentaires à des fins d’identification magnéto-métrique, de même que des portes tourniquets, des caméras et des grilles de séparation entre les militaires et les passants qu’ils contrôlent. Les nouvelles barrières ne feront qu’aggraver la séparation qui existe déjà avec le reste de la ville.

Le porte-parole des FDI a déclaré à Haaretz que « les infrastructures, y compris ces lieux de passage et autres positions miliaires, ont été revalorisées en réponse aux besoins opérationnels ». Le porte-parole a ajouté que les nouvelles barrières avaient été dressées « en raison des agressions terroristes commises au cours de l’année écoulée et qui ont apporté des changements dans les conceptions défensives de l’armée ».

Des Palestiniens exhibant leurs papiers d’identité à Hébron. Aucun Palestinien ne sort jamais de chez lui sans les emporter. (Photo : Olivier Fitoussi)

Pour les résidents palestiniens, une barrière avec des militaires armés séparant leur maison d’une épicerie ou d’un dispensaire médical n’a rien d’une amélioration, mais tout d’une humiliation et d’un fardeau supplémentaire.

Jamila Shalalda, qui vit dans une vieille et belle demeure d’Al-Shuhada Street, dit qu’elle ne se rend pas dans la partie animée de la ville, au-delà du check-point, plus d’une fois tous les dix jours. Traverser est difficile, pour elle. « Nous ne nous sommes jamais habitués à ces interdictions, même si nous avons décidé de rester ici », a-t-elle déclaré à Haaretz.

Quelques-uns de ses voisins nous ont rejoints dans la cour intérieure couverte de l’immeuble, pleine de pots de fleurs. Zeidan Sharbati a perdu un œil lorsque des enfants de colons lui ont jeté des pierres voici plusieurs années. Son frère Mufid, un jour, a été sévèrement tabassé par des soldats et a dû subir une intervention chirurgicale en Jordanie. Les trois personnes disent que, ces dix-huit derniers mois, au moins huit familles qui ne pouvaient supporter leur isolement social et le fait d’être coupées de leurs familles ont quitté la zone H2. Ils disent qu’au fil des années – la dernière fois, c’était il y a quelques mois – des colons juifs les ont abordés avec des offres d’achat de leur maison « pour beaucoup d’argent ». Mufid Sharbati voulait ajouter une pièce sur le toit à l’usage de sa famille qui s’agrandissait. Il affirme que le commandant militaire avait été d’accord, mais que les colons s’étaient plaints et que la construction avait été mise à l’arrêt. Les blocs de béton sur le toit s’écroulent et les fers rouillent.

Un check-point à Hébron. (Photo : Olivier Fitoussi)

À la veille de transférer l’autorité sur H1 à l’Autorité palestinienne, en 1997, entre 35 000 et 40 000 Palestiniens vivaient en H2. Environ 12 000 d’entre eux vivaient à proximité des colons, dans des quartiers où les restrictions de déplacement sont extrêmement sévères et où la vie normale est complètement paralysée. Combien sont partis sous cette pression ? Les estimations semblent toujours faibles étant donné le sentiment sous-jacent de vide, d’abandon et de solitude qu’on a quand on déambule dans ces quartiers. Ceux qui sont restés sont soit les plus pauvres, soit les plus obstinés. En 2006, l’association des droits de l’homme B’Tselem a estimé que les résidents d’au moins 1 040 appartements – 41 pour 100 du total – étaient partis depuis 1994. Une étude de 2015 effectuée par la Commission de réhabilisation de Hébron a estimé entre-temps que 1 105 unités de logement avaient été abandonnées. Quelque 1 800 commerces, soit 72 pour 100 du total, ont fermé ; 500 d’entre eux l’ont été par l’armée, les autres ont fermé parce que leurs propriétaires ne pouvaient poursuivre leurs affaires vu l’absence de clientèle, les restrictions dans les transports, le harcèlement par les colons et par l’armée.

Quand Jamila Shalalda s’est mariée et s’est installée en cet endroit il y a trente ans, c’était une rue très animée – pleine de magasins, d’ateliers, de taxis, de voisins qui conversaient et de rires d’enfants. Elle se souvient de chaque boutique : une couturière, un charpentier, les bureaux d’un journal, un vitrier, une épicerie, des barbiers, une boutique à narguilé, un centre médical, un club sportif. Rien ne reste de cette riche activité économique et sociale. Seules les portes scellées de fer restent, soudées par l’armée en 2000. Au-dessus des boutiques fermées, il y a des appartements. Derrière des fenêtres protégées par des écrans en treillis, des enfants regardaient à l’extérieur avec curiosité. « Quand il y a un treillis de fer pour nous protéger des pierres jetées par les colons, cela signifie que des gens vivent toujours ici. Quand il n’y en a pas, cela signifie que les résidents sont partis il y a longtemps », explique Imad Abu Shamsiya, de Tel Rumeida.

L’ami de Shamsiya, Badi’a Dweik, a raconté à une visiteuse norvégo-israélienne qu’en tant que Palestinien, il ne pouvait continuer à déambuler dans Al-Shuhada Street. « Vous, vous pouvez bien le faire », a-t-il ajouté. Elle a éclaté en larmes, en disant : « Je n’imaginais pas qu’une telle chose pût exister », faisant allusion à tout ce qu’elle avait vu et entendu : « Les maisons vides, le silence d’un côté du check-point et les joyeux bruits urbains venant de l’autre côté ; les escaliers raides qu’une vieille dame ou un monsieur handicapé devait escalader ; la dégradation progressive de la maison du monsieur handicapé, puisque travailleurs et matériaux de construction ne peuvent y accéder ; les cartes de shopping utilisées pour transporter des denrées jusqu’au-dessus de la rue après avoir franchi le tourniquet à la barrière ; le bébé de la famille al-Azze, mort l’hiver dernier puisque la famille n’avait pu faire venir une ambulance à temps ; les barreaux de fer au travers des fenêtres ; les soldats au croisement et qu’on entendait dire : « Ce sont des Israéliens, ils peuvent passer. »

Des soldats israéliens interrogeant des Palestiniens à Hébron. (Photo : Olivier Fitoussi)

La visiteuse norvégo-israélienne apprit de Shalalda et de sa famille que l’isolement et le fait d’être coupé du reste de la société constituent les aspects les plus durs de l’existence en cet endroit. Cela bouleverse les enfants plus que tout. Les adultes sont déprimés en permanence. Nombre d’activistes sociaux palestiniens se sont organisés sous un slogan : « Démantelez le ghetto de Hébron ». Ils se sont installés dans une crèche d’une maison abandonnée ; ils ont organisé une compétition dotée de prix parmi les fidèles de la mosquée afin d’encourager davantage de gens à venir y prier. Ils ont également instauré un programme de photographie pour les enfants et ont distribué quelques caméras vidéo dans les écoles.

Parfois, ils manifestent en compagnie d’amis israéliens, contre la partition de Hébron. Ils se font disperser à coups de gaz lacrymogènes et de tabassages et, à l’occasion, se font arrêter. Voici un mois, ils ont organisé une plantation d’oliviers dans le quartier de Wadi Nassara. Cette activité a eu son prix : quatre d’entre eux, y compris Badia Dweik, ont été arrêtés après que les colons ont dénoncé l’activité à l’armée. Ils ont été conduits au tribunal militaire d’Ofer et relâchés au bout de trois jours, moyennant une caution de 3 500 shekels (960 dollars). Il leur a été interdit de retourner sur les lieux du « crime » pendant dix jours. L’activiste social Issa Amru, l’un des fondateurs des « Jeunes contre les colonies », a été accusé pour 18 motifs, allant de « manifestation illégale » à « insultes à un militaire », des infractions supposées commises depuis 2010. Son procès aura lieu cet été.

Nous avons rendu visite à la famille d’Abu Sh’kheidam, à Tel Rumeida, en compagnie d’Amru. Là, comme dans une vingtaine d’autres immeubles au sommet de la colline, le problème le plus urgent est l’égouttage. Le quartier n’a pas été relié au système municipal des égouts. Les fosses septiques doivent être vidées tous les quelques mois, mais les véhicules n’ont pas l’autorisation d’entrer – ou alors uniquement en coordination avec l’Administration civile. Depuis des années, les riverains demandent à la municipalité d’envoyer un camion citerne pour vider les fosses septiques. Les responsables ont déclaré qu’ils ne pouvaient coordonner la chose avec les israéliens, de sorte que les familles s’en chargent elles-mêmes. Elles utilisent une pompe connectée à une petite génératrice et à un tuyau et répandent le contenu dans leur cour. Cela prend deux jours au lieu de deux heures avec un gros camion citerne. Le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) dit qu’aucune requête n’a été reçue en vue de permettre l’entrée d’un camion citerne et qu’une telle requête serait normalement acceptée.

Des soldats israéliens dans la partie de Hébron contrôlée par Israël (H2). (Photo : Olivier Fitoussi)

Il y a trois ans, la municipalité s’est mise à envisager de relier ces maisons au système des égouts, après après trouvé des fonds pour ce faire, déclare Abu Sh’kheidam. Voici deux mois, des ouvriers municipaux et des bulldozers sont arrivés et se sont mis à creuser. Ils étaient censés revenir une semaine plus tard, en coordination avec les Israéliens, mais l’armée ne les a plus laissés passer. Depuis lors, les travaux ont cessé. Amru dit que la municipalité a contrôlé l’eau d’une source toute proche et l’a trouvée contaminée.

Le COGAT dit que les travaux ont été arrêtés en raison d’infractions de la municipalité, qui a traversé le site archéologique et qu’elle doit soumettre un plan détaillé pour pouvoir poursuivre les travaux. On a raconté à Abu Sh’kheidam que la municipalité attendait l’approbation du directeur des fouilles archéologiques. Les piles de marchandises qui se sont amoncelées à l’extérieur des maisons de colons avant Pâques ont été évacuées par les camions de la municipalité palestinienne. Selon les accords de Wye Plantation, les dispositions en matière d’immondices et autres services municipaux incombent à la responsabilité de la municipalité palestinienne.


Publié le 18 avril 2017 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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