Dans l'actu

Hanan, freedomfighter

J’ai rencontré Hanan pendant quelques heures lors de son passage en Belgique. Je la suis sur Twitter (@HananAbuNaser) depuis la dernière guerre d’agression contre Gaza. Inlassable, elle informait ses « followers » des évènements, jour et nuit.

Hanan fait partie de ces nombreux jeunes Palestiniens qui ne se retrouvent plus dans les partis traditionnels et qui se battent sur le terrain de la culture, du BDS, des droits des femmes : la nouvelle résistance. Voici une interview réalisée lors de son séjour en Suède.


hanan abu nasser_532x354

Récemment, Hanan Abunasser, de Gaza, s’est rendue en Suède pour participer au séminaire de Sjövik sur la Palestine, au Community College de Kista. (Photo: Kvinna till Kvinna/Karin Råghall.)

Hanan Abunasser, de Gaza, se bat aussi bien pour la liberté de la Palestine que pour la liberté des femmes. Elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense – qu’il s’agisse de critiquer l’occupation, le Halas, le harcèlement sexuel ou la défense du droit de toute femme à s’habiller comme elle l’entend. Et, pour cela, elle paie aussi un tribut.

Quand Hanan Abunasser entre au siège de Kvinna till Kvinna, à Stockholm, après avoir assisté au séminaire annuel de Sjövik sur la Palestine, elle est encore un peu embarrassée. Au séminaire, elle a parlé du travail autour des droits de la femme à Gaza, mais la discussion qui a suivi s’est muée en un débat sur le hijab.

« Les hommes et les femmes musulmans attaquaient le hijab. J’ai beaucoup d’amies qui portent le hijab ou niqab et qui en sont satisfaites. Quand nous parlons de la liberté des femmes, nous devrions garder à l’esprit la liberté de choix – vous devez être libre de prendre ou de laisser. On peut être opprimé et avoir l’esprit fermé même sans hijab, et on n’a pas le droit de n’avoir pas de respect pour les femmes qui le portent », déclare Hanan Abunasser.

Hanan Abunasser vit au camp de réfugiés de Jabaliya, à Gaza, et elle est enseignante dans une école dirigée par le Hamas. Elle est également active dans un réseau universitaire féministe et dans la campagne BDS*. En juin, elle s’est rendue en Suède pour assister au séminaire de  Sjövik et à la conférence Khadija au Community College de Kista sur le rôle de la famille dans l’autonomisation des femmes selon une perspective musulmane.

Accusée d’être hostile à l’Islam

Les discussions qui ont eu lieu lors de la conférence Khadija étaient tout à fait à l’opposé de celles de Sjövik, explique Hanan Abunasser. À Kista, elle n’a pas eu à défendre les femmes portant le hijab mais a par contre été accusée d’être hostile à l’Islam.

« Il était difficile de les convaincre que le fait que je suis opposée au Hamas en tant que parti islamique, politiquement parlant, ne signifie par que je m’en prends à l’Islam. J’ai trouvé cela très triste et frustrant de rencontrer des gens représentant des organisations – généralement de Malaisie et de Singapore – qui soutiennent le gouvernement de Gaza et de nombreux partis islamiques présents uniquement parce qu’ils représentent l’Islam en tant que religion, quel que soit leur agenda politique et leur travail social. »

Un autre problème brûlant lors de la conférence Khadija était le mot « féminisme ».

« D’un point de vue religieux, les femmes musulmanes devraient apparemment utiliser des termes comme ‘autonomisation des femmes », et non « féminisme ». Mais je suis très intéressée par le féminisme en tant que mouvement et j’ai lu de nombreux articles intéressants sur le féminisme islamique en Iran et même en Arabie saoudite. Vu ce que j’ai subi à Gaza qui, je pense, est une société très conservatrice, je pense que je suis très loin de la perspective islamique ou de ceux qui essaient de préserver la culture masculine. Je veux dire que les hommes peuvent exercer le pouvoir sur vous en tant que femme et que vous êtes tout juste censée accepter la chose sans poser de question. Je crois toujours en Dieu et en l’Islam mais je vis dans une société patriarcale, masculine et je ne crois pas que c’est de cela que parle l’Islam.

Croire dans les différences

Ses opinions sont souvent accueillies avec réticence. Au travail, elle souhaite qu’elle et ses collègues puissent donner aux étudiants des points de vue différents sur ce à quoi devrait ressembler un enseignant, sur ce qu’il devrait penser, mais ce n’est pas permis.

« Je crois dans les différences entre les gens. Mais nous sommes des générations créatives qui pensent, agissent de la même façon, toutes selon le même moule. »

En dehors du travail, dans son activisme, elle s’est fait beaucoup d’amis mais les rencontrer peut constituer un problème.

« À Gaza, il est vraiment malaisé de s’asseoir dans un café avec des amis masculins. Vous pouvez tout simplement vous faire questionner par un policier ou par quelqu’un qui travaille pour le gouvernement. »

Les problèmes au sein de sa propre communauté ne sont bien sûr pas ceux qui affectent son existence personnelle. La vie de Hanan Abunasser et d’autres Gazaouis est complètement imprégnée par l’occupation israélienne et le blocus de Gaza.

« Gaza est très petit et nous vivons sous le blocus depuis plus de six ans maintenant. Hormis l’occupation, qui était là depuis le début, le blocus a créé nombre de problèmes sociaux et politiques. La population augmente, mais la superficie pour vivre reste la même. Le chômage et la pauvreté augmentent. C’est un endroit insupportable pour vivre, à la fois pour les hommes et les femmes, mais les femmes souffrent davantage. La violence domestique s’accroît. Moi-même, j’en souffre parfois et je suis choquée par tout ce harcèlement sexuel », déclare Hanan Abunasser.

Le harcèlement sexuel, un problème courant

Elle décrit comment les hommes harcèlent les femmes et les filles dans les rues étroites à l’intérieur du camp de Jabaliya, où personne ne voit ni n’entend ce qui se passe. Récemment, quand Hanan Abunasser a pris un raccourci pour aller travailler tôt, un matin, elle a été agressée elle-même.

« Je peux me défendre et j’ai réagi rapidement. Mais je suis très embarrassée et je ne puis m’empêcher de penser aux filles qui doivent prendre le chemin de l’école chaque matin. Je suis sûre qu’il y en a beaucoup qui sont soumis au harcèlement sexuel. »

D’après l’expérience de Hanan Abunasser, un nombre énorme de femmes souffrent de violence domestique, mais la plupart gardent le silence à ce propos.

« Je souffre aussi, mais j’ai décidé de ne pas me taire », dit-elle.

Élever la voix contre la violence domestique a son prix, toutefois. Mettre la violence en question, tenter de se défendre ou d’en parler à la police rend souvent la situation pire si le coupable l’apprend. Très peu de femmes vont de plaindre d’actes de violence à la police et, si elles le font, elles vont vivre des moments difficiles avant de se faire accepter dans la communauté par la suite. Selon Hanan Abunasser, partout où les femmes essaient de demander de l’aide, il y a une grande absence de protection

Le boycott académique

En dehors de ses efforts pour combattre l’oppression contre les femmes, Hanan Abunasser est active dans la campagne BDS. Elle s’y est engagée après les attaques d’Israël contre Gaza en  2008-2009 – la seconde guerre qu’elle a vécue personnellement –, après avoir écouté un professeur passionné par les BDS. Avec quatre autres étudiants, elle a lancé la Campagne des étudiants palestiniens pour le boycott académique d’Israël, la CEPBAI. Ils ont étudié eux-mêmes la campagne contre l’Afrique du Sud de l’apartheid et, selon Hanan Abunasser, le travail avec la campagne l’a rendue plus optimiste à propos des possibilités de mettre un terme à la situation actuelle.

« Desmond Tutu a déclaré qu’en cinq années seulement, la campagne palestinienne des BDS avait réalisé ce que les BDS en Afrique du Sud avaient atteint en 30 ans. Ce n’est pas la seule stratégie pour combattre l’occupation, mais c’est une stratégie forte. Si vous vous renseignez sur les institutions académiques israéliennes, vous vous rendrez compte qu’elles sont très impliquées dans les mesures d’apartheid et dans les sciences militaires. Ainsi donc, de façon directe ou indirecte, elles sont responsables de la poursuite de l’occupation. »

Un défi pour Hanan Abunasser et d’autres activistes consiste à diffuser ce qu’il faut savoir de la campagne parmi les gens de Gaza en général – et pas seulement parmi les intellectuels ou les universitaires.
Le désir de voir une solution à un État

Pour Hanan Abunasser, qui croit en la coexistence et dans un État laïc pour tous, un autre défi consiste à trouver des façons de coopérer avec les activistes israéliens qui ont un agenda similaire.

« J’ai rencontre une amie israélienne à Sjövik. Pour moi, quand je rencontre pour la première fois une Israélienne en chair et en os, j’éprouve de la colère. C’est naturel, puisque je suis l’opprimée. Mais j’ai trouvé qu’elle était bien. Elle ne me refusait pas mon droit à l’existence et elle travaille dans une organisation de gauche qui lutte contre le militarisme. Je lui ai dit : Tu es ma voisine, nous partageons la même terre. C’est aussi ce dont nous avons besoin de la part des partis de gauche israélien, qui soutenaient la solution à un État. Le problème, c’est qu’au cours des cinq dernières années, ils se sont affaiblis et sont devenus incapables d’inclure les Palestiniens dans leur lutte pour la justice sociale. »

Cela lui a fait plaisir d’apprendre que les activistes israéliens éduquent les gens en Israël sur les souffrances des Palestiniens, comme la Nakba et l’occupation, et elle dit que quelque chose de similaire serait parfois nécessaire dans la société palestinienne.

« Nous devrions être un peu plus ouverts et penser à la souffrance des Juifs en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Mais, certes, cela ne justifie pas ce qui se passe aujourd’hui. Un État démocratique serait une solution humaine à la fois pour les Juifs et les Palestiniens. »


Interview réalisé par Karin Råghall pour Kvinana tille Kvina le 28 juin 2013.
Traduction : JM Flémal.

Print Friendly, PDF & Email