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Guerre contre le Liban en 2006 : Israël avoue que la capture de soldats était un prétexte

Même avant la guerre contre le Hezbollah, Israël savait qu’on n’avait aucune chance de récupérer les soldats enlevés. »  – Ehud Olmert.

Être absous d’une longue liste de crimes ne nous donne pas le droit de vous incriminer dans d’autres crimes. Pourtant, c’est précisément ce que l’ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert a fait. Le 12 juillet 2012, deux jours après avoir été acquitté (1), il a pris part à une conférence à Tel-Aviv, concernant la guerre de 2006 entre le Hezbollah et Israël.

Alors que les médias enregistraient ses paroles surprenantes, il a avoué que la principale excuse d’Israël pour avoir attaqué si brutalement le Liban, à savoir vouloir récupérer les soldats enlevés, était fausse.

« La guerre avait un objectif que nous n’avons pas atteint, et nous savions à l’avance que nous ne pourrions l’atteindre, cela avait été dit lors des conseils de ministres », a dit Olmert. Le Premier ministre, le gouvernement et l’armée le savaient. En trompant ouvertement le monde entier, ils ont attaqué dans le but d’atteindre un objectif différent.

Les sémantiques de la guerre

zarit incidentDans la matinée du 12 juillet 2006, le Hezbollah attaque un site militaire israélien près de la côte, non loin de Zar’it, avec des fusées destinées à faire diversion. En parallèle, les combattants du Hezbollah ont traversé la frontière, sont entrés en Israël et ont attaqué une patrouille circulant à bord de deux Humvees israéliens, à l’endroit précisé sur la carte ci-contre.

Cette attaque a causé la mort de trois soldats des FDI (Forces de défense israéliennes), deux autres ont été blessés et deux autres encore ont été capturés. L’adjudant-chef Ehud Goldwasser et le premier sergent Eldad Regev ont été amenés au Liban par les combattants du Hezbollah. Cet événement marque le début d’une longue guerre de 34 jours entre le Hezbollah et Israël.

Les mots « soldats kidnappés » figuraient à la une de tous les journaux israéliens. J’étais surpris. Depuis quand un soldat se fait-il « kidnapper » ? Étaient-ils en train d’arroser le jardin de leur mère à ce moment-là ? Non, ils prenaient part à des missions militaires. Les soldats ne se font jamais kidnapper, ils sont capturés.

Par conséquent, ils doivent être traités dans le respect des conventions de Genève. Cette simple duperie sémantique par les médias israéliens a « kidnappé » l’esprit de la nation. Le gouvernement israélien a utilisé l’événement pour servir un but différent.

Peu de temps après que les soldats eurent été capturés, le Premier ministre Ehud Olmert a décrit l’événement comme un « acte de guerre » commis par le Liban. Il n’a pas mentionné le fait qu’Israël avait continuellement effectué des attaques semblables au Liban depuis l’« Opération Litani » en 1978. Il n’a pas mentionné le fait que le gouvernement libanais n’était pas impliqué. De plus, il ne pouvait être impliqué puisque Israël avait détruit le contrôle du gouvernement sur les zones sud du pays.

Olmert a dit que « Le Liban assumera les conséquences de ses actes » et qu’il subirait une « douloureuse et considérable contre-attaque ». Le chef d’état-major des FDI, Dan Halutz, a dit que « si les soldats ne nous sont pas rendus, on fera revenir le Liban vingt ans en arrière » et le commandant de la section nord, Udi Adam, a ajouté que « c’est une affaire entre Israël et l’État libanais. Où attaquer ? À partir du moment où c’est à l’intérieur du Liban, l’attaque sera légitime partout, pas seulement au sud, pas seulement sur les sites du Hezbollah ».

Pourtant, à ce moment ils savaient que les soldats
capturés étaient déjà morts.

Le jour suivant, Israël a détruit l’aéroport international de Beyrouth et a commencé une destruction du Liban brutale et systématique. Les forces aériennes d’Israël ont effectué plus de 12.000 missions de combat, sa flotte a envoyé plus de 2.500 obus, et son artillerie plus de 100.000. 645 km de routes et 73 ponts ont été détruits. 150.000 maisons, 350 écoles et 2 hôpitaux ont été endommagés, ainsi que des infrastructures comme celles de distribution d’eau et d’électricité, et des stations d’épuration, de service, commerciales, et autres.

Des enfants israéliens. La fillette a écrit : « J’attendais ce moment depuis si longtemps… »

Des enfants israéliens. La fillette a écrit : «J’attendais ce moment depuis si longtemps…»

Pourtant, cette fois, Israël a mal calculé. Les Israéliens ont dû se retirer précipitamment vers le sud pour échapper aux bombardements qui frappaient la vallée de Jezreel, et celle qui connectait le mont Carmel avec le fleuve Jourdain. Jezreel est vue comme étant au cœur de la « terre d’Israël », elle représente l’équivalent de l’État du Kansas aux Etats-Unis, géographiquement parlant, pour la plupart des Israéliens.

Ce qu’impliquait cette situation a échappé aux yeux du monde. Pour la première fois depuis la création de l’État d’Israël, un pourcentage considérable de sa population a dû fuir de chez elle parce que le gouvernement n’a pas réussi à la protéger, et était en réalité responsable de l’opération militaire qui a mené à ce désastre.

Plus d’un demi-million d’Israéliens ont été déplacés. La situation était si critique qu’Israël a accepté le cessez-le-feu proposé par le Conseil de sécurité avec la Résolution 1701, le 14 août. Israël et le Hezbollah ont tous deux proclamé la victoire ; les deux soldats capturés, qui avaient malgré eux causé ce massacre, sont restés aux mains du Hezbollah.

Leurs corps ont été rendus à Israël le 16 Juillet 2008 lors de l’échange de prisonniers. En échange, le Hezbollah a obtenu d’Israël la libération du militant du Front de libération de la Palestine (FLP) Samir Kuntar, de quatre militants du Hezbollah capturés pendant la guerre et les corps de 200 autres militants palestiniens et libanais.

Les soldats étaient déjà morts

La réaction brutale israélienne était étrange, surtout que le Hezbollah avait annoncé qu’il était prêt à négocier indirectement la libération des soldats, comme cela avait déjà été fait plusieurs fois. Pourtant, le Premier ministre Olmert a accusé le Liban et a volontairement provoqué une situation qui ne pouvait être résolue. Le gouvernement libanais ne pouvait rien faire. En d’autres termes, Olmert a forcé la guerre, sachant que « la guerre avait un objectif que nous n’avons pas atteint, et nous savions à l’avance que nous ne pourrions l’atteindre, cela avait été dit lors des conseils de ministres ».

Lors de la même conférence, Olmert a également avoué que « nous avons dit que nous travaillions en sorte que les deux soldats soient libérés, mais nous n’avions aucun doute sur le fait qu’ils soient déjà morts ». Il a ajouté : « ceux qui ont participé aux conseils des ministres à ce moment-là savaient qu’il n’y avait aucune chance de les récupérer par une opération militaire. »

Dans ce cas, Monsieur Olmert, pourquoi avez-vous perpétré ce massacre ?

Les actions des FDI ont été désastreuses. Le commandant de l’armée à ce moment-là était Dan Halutz, un officier des forces aériennes (il a aussi participé à la conférence du 12 juillet). Il n’est pas habituel pour un « bleu » (un membre des forces aériennes, en argot hébreu) d’atteindre une telle position. Halutz a retenu les « verts » (les forces opérationnelles au sol) parce qu’il ne « leur faisait pas confiance » et a envoyé les forces aériennes. Ce fut un désastre.

Le fait d’avoir appelé le matin même de l’attaque son courtier et d’avoir vendu ses actions à la bourse des valeurs de Tel-Aviv n’a pas amélioré sa réputation. Il est parti, humilié, après avoir montré au monde les véritables centres d’intérêt des commandants de l’IDF.

M. Olmert n’a pas été aimable au point de nous informer des raisons de sa curieuse décision d’accuser et d’attaquer le Liban. En revanche ses actes affirment clairement qu’il n’avait pas commencé la guerre pour sauver les soldats capturés, mais pour détruire le Hezbollah. Les deux soldats ont été utilisés comme une simple justification pour une action militaire qui ne pouvait se justifier autrement, pas même aux yeux des Israéliens.

On en a même une confirmation collatérale sur ce qu’on appelle les « dernières 48 heures ». Il s’agit des deux derniers jours qui précédèrent le cessez-le-feu, quand Israël a commencé une vaste offensive, sachant que c’était sa dernière chance de détruire des cibles supplémentaires. Olmert a dit que cette offensive était une tentative de faire changer l’ONU d’avis sur sa décision définitive d’un cessez-le-feu. « Il n’y avait pas d’intention de changer de stratégie, mais seulement de créer l’effet requis qui amènerait la communauté internationale à finaliser les choses dans la direction que nous considérions comme la bonne. » En d’autres mots, le « cœur juif » qu’il a présenté à son électorat juif (« On ramènera les garçons ! ») n’était rien d’autre qu’un amer calcul politique.

Israël, une nouvelle Massada

« Oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied », dit la Bible dans l’Exode (21:24). Cela peut sembler un peu barbare de nos jours mais, à l’époque, ces mots ont établi l’idée de punition proportionnelle et – dans les textes avoisinants – une méthode d’indemnisation des crimes commis. De nos jours, si votre voisin casse la fenêtre de votre maison, vous vous attendez à recevoir une nouvelle fenêtre et une compensation si l’acte est intentionnel.

Aucune société moderne n’accepterait comme réponse un acte de représailles tel que casser la fenêtre de ce voisin – ou démolir sa maison, comme les Israéliens le font au Liban et dans les territoires occupés. Les Israéliens ont recours à ce genre d’actes depuis longtemps. Ayant rejeté leur dernier maître, ils oublient maintenant les lois morales, et reviennent dangereusement au temps de la loi de la jungle.

« Massada ne tombera pas une seconde fois », sont les mots qu’utilisent les soldats israéliens pour prêter serment à leur pays. Il y a deux millénaires, Massada était une impressionnante forteresse, dominant la mer Morte. Une petite secte juive l’occupait et a résisté au siège des Romains pendant quelques années. Entourée de hautes falaises de tous les côtés – un avant-goût de ce à quoi ressemble le mur construit par Israël autour des territoires palestiniens –l’endroit semble inatteignable.

Les réserves de nourritures à l’intérieur et les puits sophistiqués assuraient la survie sur cette terre aride. Mais les Romains étaient ingénieux, ils ont construit une rampe tout au long du mur. De nos jours on l’appelle la Voie du Serpent – à cause de sa forme ondulée autour des falaises – c’est toujours le seul moyen d’arriver au sommet à pied, le téléphérique avoisinant étant le moyen moderne. Quand les Romains ont atteint le sommet, les habitants de Massada se sont suicidés pour éviter d’être faits prisonniers. Une femme et son enfant furent les seuls survivants, selon la légende.

Massada ne tombera pas une deuxième fois.

Massada ne tombera pas une deuxième fois.

Massada est un mythe puissant pour les Israéliens, qui aiment considérer leur petit pays – dépourvu de constitution comme de frontières reconnues et doté de lois racistes instituant des discriminations entre ses citoyens – comme une sorte de « Massada moderne ». Ce mot sert même de code pour certains plans stratégiques militaires.

« Massada ne tombera pas une seconde fois » disent les soldats israéliens quand ils font serment de loyauté; des jeunes déguisés en soldats qui crient de toute leur force et refusent de voir la vérité. Après la guerre de 2006, « Masada ne tombera pas une seconde fois »  sonne plutôt comme la déclaration naïve et creuse d’un adolescent.

Les israéliens ouvriront-ils les yeux ? De nouveaux leaders éclairés rechercheront-ils une solution politique juste à leurs problèmes ? Nous serons plutôt simplement témoins d’une nouvelle Massada.
En se précipitant vers le sud, ils continueront de hurler « Massada ne tombera pas une seconde fois », tout en entrant profondément dans le désert de l’oubli.


 

(1) Olmert était accusé de corruption

L’article a été publié sur le site de l’auteur Roy Tov, site qui n’est apparemment plus accessible.
Traduction pour ce site : Christelle Chidiac.

La même info est parue dans Haaretz le 12 juillet 2012
Concernant Massada, vous trouvez également un article dans le « Dictionnaire amoureux de la Palestine » ici.

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