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Guantanamo : Israël exporte son savoir-faire pour « gérer » la grève de la faim

Julien Salingue

Depuis février dernier, une grève de la faim a cours à Guantanamo pour protester contre les détentions illimitées et contre les conditions d’incarcération. Ce sont aujourd’hui plus de 100 prisonniers qui refusent de s’alimenter, parmi lesquels 45 sont nourris de force, au mépris de toutes les conventions internationales et des lois états-uniennes elles-mêmes. La pression monte aux États-Unis pour exiger que cette pratique cesse, comme l’illustre la spectaculaire initiative du rappeur Mos Def (alias Yasiin Bey) qui a rendu publique une vidéo dans laquelle il « expérimente » l’alimentation forcée que subissent les prisonniers de Guantanamo.

L’administration US, qui apparaît comme étant de plus en plus incapable de faire face aux développements de la grève de la faim des détenus incarcérés à Cuba, a décidé de faire appel à des spécialistes de la question : des médecins israéliens. C’est le quotidien israélien Haaretz qui a révélé l’information le 8 juillet. Dans un article de Dan Even Israeli doctors to give Washington tips on dealing with hunger strikers »), on apprend en effet que des représentants de l’Association Médicale Israélienne [AMI] ont été invités aux États-Unis pour présenter à des décideurs politiques leur méthodes de traitement des grévistes de la faim, alors que l’administration US est sous la feu de la critique en raison de son recours à l’alimentation forcée de détenus de Guantanamo qui refusent de se nourrir. L’alimentation forcée des grévistes de la faim est proscrite en Israël, même si le Ministère de la Santé a publié de nouvelles directives [lors du dernier mouvement de grève des prisonniers palestiniens en avril 2013] s’appliquant lorsque la grève dure depuis plus de 28 jours. Les directives autorisent [également] l’hospitalisation forcée des prisonniers qui n’ont pas mangé depuis moins de 28 jours au cas où leur vie serait en danger. Des responsables de l’AMI ont alors déclaré que l’organisation estimait que « l’hospitalisation de prisonniers (…) ne devait être ordonnée que sur la base de critères médicaux ». Les États-Unis ont donc, semble-t-il, décidé de faire appel à l’expertise israélienne pour trouver une alternative à l’alimentation forcée, à la veille d’un mois de Ramadan qui promet de susciter de nouvelles tensions. La requête de quatre détenus, qui demandaient que cesse leur alimentation forcée, a en effet été rejetée ce lundi par une juge états-unienne :

Quatre détenus de la prison ont demandé devant un tribunal fédéral de Washington l’arrêt de l’alimentation forcée pour les grévistes de la faim.

La motion dans laquelle ces quatre prisonniers – Ahmed Belbacha, Shaker Aamer, Abu Wa’el Dhiab et Nabil Hadjarab –  demandent l’arrêt de cette pratique qu’ils assimilent à de la torture, a été déposée fin juin par l’organisation Reprieve, qui les représente, et leur co-défenseur Jon Eisenberg. La juge Kessler a précisé que Dhiab avait cherché à obtenir une procédure accélérée, craignant que l’alimentation forcée durant la journée ne vienne interférer avec son jeûne durant le mois du Ramadan. Comme le remarque Adam Horowitz sur le site Mondoweiss, « il s’agit là d’un exemple parfait pour illustrer la collaboration entre Israël et les États-Unis dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » ». La participation des médecins israéliens à la gestion de la crise de Guantanamo est en effet au-delà du cynisme, puisqu’il ne s’agit en aucun cas de trouver une solution pour satisfaire les revendications des prisonniers, mais bel et bien d’aider l’administration US à ne pas répondre à ces revendications tout en maintenant les prisonniers en vie et en sauvant les apparences « éthiques ». Or, la seule véritable solution réellement éthique est, évidemment, la fermeture de Guantanamo et la libération de l’ensemble des détenus arbitrairement emprisonnés, depuis plus de 11 ans pour certains d’entre eux. Mais on doute fort que les médecins israéliens, qui affirment se rendre aux États-Unis pour y prodiguer leurs bons conseils, tentent d’imposer ce point de vue. Toutefois, ainsi que l’a relevé Michael Omer-Man de +972 Magazine, l’ironie de cette situation, où les Israéliens apprennent aux Américains comment traiter éthiquement des prisonniers en grève de la faim, réside dans le fait que ces dernières années, bien qu’Israël ait réussi à maintenir en vie des grévistes de la faim de longue durée en respectant dans la plupart des cas leur volonté de refuser toute nourriture, les grèves de la faim ont été, finalement, victorieuses. (…) Les médecins israéliens qui se rendent aux États-Unis réussiront peut-être en partie à apprendre à leurs homologues américains comment garder en vie des prisonniers en grève de la faim tout en respectant leur autonomie médicale. Mais ils ne seront pas capables de leur apprendre à briser l’esprit de ceux qui entendent se battre pour leurs droits avec les seuls moyens dont ils disposent.


Publié sur Résister à l’air du temps le 10 juillet 2013. Julien Salingue est doctorant en science politique à l’Université de Paris 8 et enseignant à l’Université d’Auvergne. Ses recherches portent sur le mouvement natonal palestinien et sur les dynamismes politiques, sociales et économiques en Cisjordanie et Gaza. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @juliensalingue

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