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Gidéon Levy : “définir Israël comme un État juif nous condamne à vivre dans un État raciste

Gideon Levy

Il arrive que les arbres cachent la forêt…

La forêt du racisme politique, du racisme gouvernemental et institutionnel en Israël est sombre et profonde.

Un arbre particulier dans cette forêt se trouve avoir agacé tous les Israéliens : le traitement par l’État des enfants des travailleurs migrants. Dans l’ombre des arbres voisins se cache le traitement par l’État des parents de ces enfants. Mais cela excite nettement moins les Israéliens.

Et il y a beaucoup d’autres arbres toxiques dans cette forêt : les lois sur la citoyenneté, les lois sur fidélité [à Israël en tant que « état juif et démocratique »], les lois sur les conversions [au judaïsme], la démolition des villages bédouins dans le Néguev et même l’histoire du livreur arabe qui a été reconnu coupable de viol pour s’être fait passer pour un Juif.

Chacun constitue un des rouages galvanisés de la société israélienne en action, et c’est très bien, mais peu voient la grande image [qu’elles forment], et cette grande image est plusieurs fois pire que la somme de ses composantes.

La lumière est venue d’où on ne l’attendait pas, à savoir du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui mieux que quiconque a défini avec précision le problème. Se penchant sur l’avenir de ces enfants, le gouvernement est – a-t-il dit – tiraillé entre des considérations humanitaires, d’une part, et des considérations sionistes de l’autre. Le Premier ministre d’Israël lui-même les présente comme une contradiction, et c’est l’histoire résumée en quelques mots.

Chaque décision erronée en particulier doit être combattue, bien sûr, mais nous ne devons pas oublier que tous se résume à une grande vérité fondamentale : définir Israël comme un État juif nous condamne à vivre dans un État raciste.

Il s’agit de la nouvelle définition du sionisme à laquelle nous avons souscrit, et jusqu’à ce que nous réalisions cela nous ne serons pas en mesure d’arracher toutes les mauvaises herbes sauvages qui ont proliféré ici récemment.

« Le racisme fait partie intégrante de la plupart des valeurs
fondamentales de l’État »

Si nous n’expulsions pas les enfants des travailleurs migrants, mais que nous continuions à raser les villages bédouins, nous n’aurions pas résolu quelque problème que ce soit. Nous continuerions à passer d’une injustice à l’autre, jusqu’à ce que nous reconnaissions le caractère raciste de l’État.

Israël n’est pas le seul endroit où le racisme est à la hausse. L’Europe et les États-Unis sont submergés par une trouble vague de xénophobie. Mais en Israël, le racisme est partie intégrante de la plupart des valeurs fondamentales de l’État.

Il n’y a aucun autre État dont les lois sur l’immigration sont ouvertement et sans équivoque basées sur les origines ethniques des candidats. Le sang juif, qu’il soit authentique ou douteux, est kasher. Les autres sangs, ceux des individus appartenant à d’autres croyance ou d’autres nationalités, sont inacceptables.

Aucun pays ne laisse ses portes grandes ouvertes à tous, mais tous les autres États prennent en considération des facteurs sociaux, économiques et culturels. En Israël la règle du jeu c’est la lignée [l’appartenance ethnique].

Comment doit-on comprendre, sinon, le fait que quelqu’un qui est né ici, qui parle la langue, chérit ses valeurs et sert même dans l’armée, peut être expulsé sans ménagement tandis qu’un membre de la communauté Bnei Menashe en Inde ou le petit-fils d’un demi -Juif en provenance du Kazakhstan sont accueillis à bras ouverts ?

Contrairement à ce qu’on nous a dit, il n’y a pas de controverse significative dans le reste du monde, et bien sûr pas en Israël, à propos du « droit à un État » des Juifs. La contestation porte en fait sur son caractère [exclusivement juif]. Il n’y a pas non plus de débat pour ce qui est du caractère juste de la loi du retour : Israël est le lieu des juifs qui veulent y vivre.

La controverse réelle est davantage sur l’exclusivité de la loi, le fait qu’elle ne s’applique qu’aux Juifs.

C’est là que tout commence. On peut comprendre la nécessité, après l’Holocauste, la nécessité dans les premières années de l’État, mais 62 ans après la fondation de l’État le moment est venu de réexaminer des concepts depuis longtemps obsolètes.

Est-ce que quelqu’un connaît réellement la signification du terme «État juif» qui nous agite tellement ?

Est-ce que ça veut dire un état pour Juifs seulement ? Ne s’agit-il pas d’une nouvelle variété de la « pureté raciale » ? Est-ce que la « menace démographique » * est plus grande que le risque de devenir un État ethnocratique religieux ou un État d’apartheid ?

Ne vaudrait-il pas mieux simplement vivre dans une démocratie ?

Et comment est-il même possible de parler d’un État à la fois juif et démocratique ?

Mais toute personne qui essaie d’entrer dans le chaudron de ce débat, qui tente de sortir des sentiers battus des clichés usés, est automatiquement condamnée à la délégitimation et la calomnie. Il suffit de demander à Avraham Burg **, qui a annoncé la semaine dernière son intention de créer un parti politique qui placera ce problème au centre de ses préoccupations.

Gideon Levy (Haaretz)


* La « menace démographique » est fréquemment brandie en Israël par ceux qui craignent que les Juifs ne soient, dans un avenir plus ou moins proche, plus majoritaires dans le pays, ce qui – selon eux – ne pourrait déboucher que sur un « nouvel holocauste », puisqu’il est une fois pour toutes entendu que tous les Arabes ne rèvent que de « jeter les juifs à la mer ». Raison pour laquelle il est donc avisé pour ceux-ci de les oprimer de toutes les manières possibles et imaginables et de parier sur le fait que leur supériorité militaire sera éternelle.

** Avraham Burg, ancien président du parlement israélien, ancien président de l’Agence juive et du mouvement sioniste mondial, ancien vice-président du Congrès juif mondial. Il a publié en 2007 « Vaincre Hitler » (Ed. Fayard), livre dans lequel il critiquait déjà sévèrement les « théories raciales juives » et « la maladie de Shoah » dont est frappée la société israélienne. Voir par exemple : « Nous sommes les négationistes des génocides des autres » dans le « dico » et encore : « Aucune “judaïsation de la Shoah” ne pourra jamais justifier les crimes que nous commettons nous-mêmes« .

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