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Génétique, judéité et apartheid : un trio infernal ?

Oscar Schwarz

Quiconque veut élaborer une définition précise, juridiquement utilisable, de l’identité juive est forcément conduit, quel que soit l’objectif ultime poursuivi, à envisager à un stade ou l’autre de sa réflexion une approche par l’hérédité, donc de nos jours par la génétique. Elle est induite par la doctrine même du judaïsme orthodoxe. Plus l’objectif est discutable, moins le renfort d’une science réputée exacte est à dédaigner.

Les difficultés sont cependant nombreuses, et les antisémites de tous poils y ont été depuis longtemps confrontés, comme le note Raul Hilberg, dans sa somme magistrale intitulée «La destruction des Juifs d’Europe» 1 :

«Assurément, la bureaucratie allemande savait  que sa cible c’était les Juifs : mais qu’étaient précisément les Juifs et qui précisément faisait partie de ce groupe ? […] Le problème de la définition des Juifs était si malaisé à résoudre qu’il avait constitué une véritable pierre d’achop­pement pour les antisémites de la génération précédente. L’un des seize députés antisémites au Reichstag des années 1890, Hellmut von Gerlach, explique dans ses mémoires que si son groupe se révéla incapable de proposer une législation antisémite, ce fut faute de trouver une définition juridiquement utilisable du concept de Juif.»

Les sionistes, poursuivant des objectifs inverses – assurer aux Juifs des droits réservés à eux seuls, à commencer par l’exclusivité de la pleine citoyenneté dans le territoire sous leur contrôle acquis par les armes – sont confrontés exactement aux mêmes problèmes. Pour inscrire dans la loi israélienne les droits exclusifs des Juifs sur la terre d’Israël – ce qui à ce jour est l’objet ultime de plus de 60 textes de loi israéliens – comment échapper à la nécessité de définir qui doit être légalement regardé comme Juif et qui, par conséquent, ne peut pas l’être ?

La question n’est donc pas seulement de savoir “qui est Juif” (souvent résolue in abstracto en affirmant qu’est juif quiconque se considère et se définit comme tel) mais aussi “qui est reconnu comme Juif” par les autorités israéliennes, tant civiles que religieuses (le partage entre les deux n’étant en soi pas simple), et bénéficie ainsi du privilège d’être habilité à vivre du côté le plus confortable de l’apartheid, du côté des dominants et non des dominés.

Les progrès scientifiques récents n’ont pas manqué d’interférer lourdement dans cette problématique. En 2010, Haaretz faisait état des travaux de chercheurs qui prétendaient apporter, grâce à la génétique, la preuve de l’existence d’un “peuple juif”.

La même année, Haaretz faisait état des mésaventures d’une nièce d’un ancien leader de l’Organisation Sioniste Mondiale, Nahum Sokolow (1859-1936) qui ayant décidé de s’installer en Israël en 2006 fut obligée de quitter ce pays pour pouvoir se marier, parce que pour l’autoriser le rabbinat 2 lui réclamait la preuve d’une ascendance matrilinéaire juive sans tache sur quatre générations et la mettait donc en demeure de fournir les certificats de naissance et de décès ainsi que les contrats de mariage religieux (“kekubot”) de sa mère, sa grand-mère, son arrière-grand-mère et son arrière-arrière-grand-mère. Le rabbinat restait parfaitement imperméable au fait qu’une partie de ces personnes ont été exterminées par les nazis et que les documents d’état-civil ont disparu avec elles. C’est une éventualité qui n’est pas inscrite dans “la loi de Moïse” qu’il applique de manière inflexible. La qualité de Juif serait donc uniquement une question de génétique.

Aussi avions-nous épinglé en 2010 la stupéfaction ressentie en Israël lorsque des chercheurs avaient mis en évidence la présence dans le patrimoine génétique d’Adolphe Hitler d’éléments caractéristiques des Juifs ashkenazes. Personne ne semblait en revanche s’étonner que le patrimoine génétique du dictateur nazi présente des traits qui le relient aux Berbères, Marocains, Tunisiens et Somalis… (selon un généticien flamand, cité par Haaretz), comme si ces caractéristiques génétiques expliquaient “naturellement” quoi que ce soit, alors qu’évidemment une parenté supposée avec les ashkenazes ne pouvait que relever d’une aberration.

Des préjugés du même ordre pourraient aussi expliquer probablement le manque d’enthousiasme suscité par les recherches récentes d’un généticien israélien, selon qui la majorité de la population juive moderne dans le monde est principalement issue d’individus originaires de l’ancienne Turquie. La majorité de la population juive du nord et de l’est de l’Europe – généralement connue sous le nom de juifs ashkénazes – sont, selon ce chercheur, les descendants de Grecs, d’Iraniens et d’autres peuplades qui ont colonisé ce qui est aujourd’hui le nord de la Turquie il y a plus de 2.000 ans et ont ensuite été convertis au judaïsme. probablement dans les premiers siècles de notre ère par des Juifs de Perse. Autrement dit de l’Iran qu’aujourd’hui Netanyahou aimerait voir pulvérisé par la puissance militaire étatsunienne…

Au cours des dernières années, la génétique a encore énormément progressé, ainsi que la tentation d’en faire un usage très politique.  Il nous a donc paru intéressant de reproduire ici les réflexions d’Oscar Schwartz, auteur new-yorkais qui collabore régulièrement avec le quotidien britannique The Guardian, qui a publié l’article ci-dessous le 13 juin 2019 :

L.D.


Que signifie «être génétiquement Juif» ?

Des tests ADN ont été utilisés en Israël pour vérifier l’appartenance d’une personne au “peuple juif” 3. Cela soulève une question importante : que signifie être génétiquement juif ? Et pouvez-vous prouver scientifiquement l’identité religieuse d’un individu ?

Lorsque, à la fin de l’année dernière ,mes parents ont envoyé un échantillon de leur salive à une entreprise pratiquant des tests génétiques et ont été informés par courrier électronique quelques semaines plus tard qu’ils étaient tous les deux «juifs à 100% ashkénazes», cela m’a paru un peu étrange.

La plupart des personnes que j’ai connues qui ont fait des tests ADN ont reçu des résultats d’ascendance corres­pondant à des zones géographiques : chinois, britannique ou ouest-africain. À titre de comparaison, le terme “juif” est généralement analysé comme une identité religieuse ou culturelle. Je me demandais comment cela se retrouvait dans l’ADN de mes parents.

Après être arrivés en Europe orientale il y a environ un millénaire, a expliqué la société, les communautés juives sont restées séparées, à la fois par la force et par la coutume, ne se mêlant qu’occasionnellement aux popu­lations locales. L’isolement a progressivement rétréci le pool génétique, ce qui confère maintenant aux Juifs modernes d’ascendance européenne, comme ma famille, un ensemble de variations génétiques identifiables qui les distinguent des autres populations européennes au niveau microscopique.

Cette explication génétique de mes origines juives ashkénazes n’est pas une surprise. Selon la tradition familiale, mes ancêtres ont vécu dans les petites villes et les villages d’Europe orientale pendant au moins quelques centaines d’années, où ils ont gardé leurs traditions et se sont mariés au sein de la communauté, jusqu’à la Shoah, durant laquelle ils ont été assassinés ou dispersés.

Gyula et Erzsebet Keimovits, les arrière-grands-parents de l'auteur.

Gyula et Erzsebet Keimovits, les arrière-grands-parents de l’auteur. Ses propres parents ont passé un test ADN pour “confirmer” leur ascendance génétique. Photographie: Oscar Schwartz

Cependant, il subsistait quelque chose de déconcertant dans le fait que notre judéité soit «confirmée» par un test biologique. Après tout, la raison pour laquelle mes grands-parents ont dû quitter les villes et les villages de leurs ancêtres était un ethno-nationalisme enhardi par une conception racialisée de la judéité comme quelque chose qui existe «dans le sang».

La simple mémoire de ce racisme faisait de toute suggestion d’appartenance ethnique juive un tabou dans ma famille. Si jamais je mentionnais que quelqu’un «avait l’air juif», ma grand-mère répondrait: «Oh vraiment ? Et à quoi ressemble exactement un Juif ? ».

Pourtant, cette méfiance à l’égard de la catégorisation ethnique n’avait pas empêché mes parents d’envoyer des échantillons de salive prélevés sur des coton-tiges à l’intérieur de leurs joues à une entreprise pratiquant des tests génétiques directement pour le grand public. L’idée d’avoir une identité ancienne «confirmée» par la science moderne était trop séduisante.

Ils sont loin d’être les seuls. Au début de cette année, plus de 26 millions de personnes ont passé des tests d’ADN à domicile. Pour la plupart, comme pour mes parents, l’identité génétique est assimilée avec une relative facilité à une histoire de vie existante, alors que pour d’autres, le test permet de découvrir des secrets de famille ou de faire chavirer des récits personnels relatifs à l’héritage ethnique. Mais à mesure que ces bases de données génétiques se développent, l’identité génétique remodèle non seulement notre compréhension de nous-mêmes, mais également la manière dont nous pouvons être identifiés par d’autres.

Au cours de l’année écoulée, les forces de l’ordre ont eu de plus en plus recours à l’utilisation de données génétiques pour résoudre des enquêtes jusque là insolubles. Une étude récente montre que même si vous n’avez pas passé de test, il est fort probable que les autorités vous identifient via les recherches généalogiques.

Ce qui est peut-être plus inquiétant, cependant, est la façon dont les autorités dans le monde entier commencent également à utiliser l’ADN non seulement pour identifier des individus, mais aussi pour catégoriser et discriminer des groupes humains entiers. En février de cette année, le journal israélien Haaretz a annoncé que le grand rabbinat d’Israël, la plus haute autorité religieuse du pays, avait demandé des tests d’ADN pour confirmer la judéité avant de délivrer des licences de mariage

En Israël, le droit matrimonial est religieux et non civil. Les Juifs peuvent épouser des Juifs, mais les mariages entre Juifs et musulmans ou chrétiens ne sont légalement pas reconnus. Cela signifie que lorsqu’un couple juif veut se marier, il est légalement tenu de prouver sa judéité au rabbinat selon la tradition orthodoxe, selon laquelle l’ascendance juive est transmise par la mère.

Pour la plupart des Juifs israéliens, il s’agit simplement de remettre le certificat de naissance ou de mariage de leur mère, mais pour de nombreux immigrants récents en Israël, souvent issus de communautés où la définition du terme «juif» est différente ou la documentation est rare, produire des preuves qui satisfont au exigences du rabbinat peut s’avérer impossible.

Dans le passé, la confirmation de la judéité d’une personne en l’absence de documentation impliquait de contacter des rabbins des pays d’origine ou de reconstituer des archives généalogiques pour prouver la continuité religieuse le long de la ligne matrilinéaire. Mais comme cela a été rapporté par Haaretz, et confirmé plus tard par David Lau, le grand rabbin ashkénaze d’Israël, les rabbins ont demandé l’année dernière à certaines personnes de subir un test ADN afin de vérifier la validité leur demande avant d’être autorisées à se marier.

Pour de nombreux Israéliens, la nouvelle selon laquelle les juges rabbiniques avaient recours à des tests ADN était choquante, mais pour Seth Farber, un rabbin orthodoxe d’origine américaine, cela n’a rien de surpre­nant. Farber, qui vit en Israël depuis les années 1990, est le directeur d’Itim, le centre d’information sur la “vie juive” […]. Au cours de l’année écoulée, l’organisation a eu connaissance de 50 cas où des familles ont été soumises à des tests ADN afin de certifier leur judéité.

La plupart d’entre eux, m’a expliqué Farber, sont des Israéliens russophones, membres d’une communauté immigrée de près d’un million de personnes en provenance des pays de l’ex-Union soviétique qui ont commencé à s’établir en Israël dans les années 1990 4.

En raison du fait que la vie juive a été supprimée par la force au cours de l’ère soviétique, de nombreux membres de cette communauté ne disposent pas de la documentation nécessaire pour prouver la judéité par le biais de leur ascendance matrilinéaire. Cela signifie que, bien que la plupart s’identifient comme Juifs, des centaines de milliers de personnes ne sont pas considérées comme telles par le rabbinat et voient régulièrement leur statut de juif remis en cause lorsqu’elles sollicitent des services religieux, notamment le mariage.

Pendant près de deux décennies, Farber et ses collègues ont défendu cette communauté d’immigrants face à ce qu’ils considéraient comme une discrimination ciblée. En cas de mariage, Farber agit comme un type d’avocat rabbinique, rassemblant des documents et plaidant pour ses clients devant un conseil de juges rabbiniques. Il craint que les tests ADN placent encore plus de pouvoir entre les mains du rabbinat et marginalisent davantage la communauté russophone. “C’est comme si les rabbins étaient devenus des technocrates”, m’a-t-il dit. “Ils utilisent la génétique pour donner de la validité à leurs pratiques discriminatoires”.

En dépit de l’indignation et des protestations publiques dans le centre de Tel Aviv, le Rabbinat n’a pas manifesté l’intention de mettre fin aux tests ADN, et des informations continuent de circuler dans les médias israéliens sur la manière dont le test est utilisé. Une femme aurait dû demander à sa mère et à sa tante du matériel génétique prouvant qu’elle n’était pas adoptée. Un autre homme a été prié de demander à sa grand-mère, atteinte de démence, de faire un test.

En URSS, “trop juifs”, en Israël “pas assez juifs

Boris Shindler, militant politique et membre actif de la communauté russophone, m’a confié qu’il ne connais­sait pas l’étendue de la pratique, car bon nombre de personnes testées refusent de partager publiquement leurs histoires car elles ressentent de la honte. «Quelqu’un qui s’était marié lors d’une cérémonie juive il y a peut-être 15 ou 20 ans a récemment reçu une demande officielle disant que si vous voulez rester juif, nous aimerions que vous fassiez un test ADN», explique Shindler. “Ils ont dit que si elle ne le faisait pas, elle devait signer des papiers disant qu’elle n’était pas juive. Mais elle est trop humiliée pour faire part de cela à la presse”.

Ce qui choque le plus Shindler, c’est que cette technique est utilisée pour discriminer sa communauté, ce qu’il considère comme faisant partie d’une stigmatisation plus large des immigrés russophones dans la société israélienne en tant qu’étrangers non assimilés et citoyens de seconde zone. “C’est triste car, en Union soviétique, nous avons été persécutés pour notre judaïté et maintenant, en Israël, nous sommes victimes de discrimination parce qu’ils ne sont pas assez juifs”, a-t-il déclaré. En plus d’être profondément humiliant, Shindler estime qu’il y a une confusion autour de ce que signifie être génétiquement juif. «Comment décident-ils lorsque quelqu’un devient juif», se demande-t-il.  “Si j’ai 51% d’ADN juif, cela signifie-t-il que je suis juif, mais que si j’en ai 49%, je ne le suis pas ?”

Cependant, selon Yosef Carmel, rabbin orthodoxe et codirecteur d’Eretz Hemdah, un institut basé à Jérusalem qui forme des juges rabbiniques pour le rabbinat, il y a un malentendu quant à l’utilisation des tests ADN. Selon lui, le Rabbinat n’utilise pas un test d’ascendance juive généralisé, mais un test qui recherche une variante spécifique de l’ADN mitochondrial – l’ADN transmis par la mère – qui peut être trouvé presque exclusivement chez les Juifs ashkénazes.

Il y a quelques années, Carmel a consulté des experts en génétique qui l’avaient informé que, si une personne portait ce marqueur spécifique dans son ADN mitochondrial, il y avait 90 à 99% de chances que cette personne soit d’origine ashkénaze. Cela suffit à le convaincre d’adopter en 2017 une décision religieuse stipulant que ce test ADN spécifique peut être utilisé pour confirmer la judéité d’une personne si tous les autres moyens ont été épuisés, ce qui constitue désormais la justification théologique des tests génétiques.

Pour David Goldstein, professeur de recherche médicale en génétique à la Columbia University, dont le livre intitulé “Legacy: Une vision génétique de l’histoire juive” (2008), décrit une décennie de recherches sur la génétique des populations juives, traduisant de manière normative les connaissances scientifiques relatives aux petites variantes génétiques de l’ADN, les jugements sur l’identité religieuse ou ethnique ne sont pas seulement problématiques, ils ne comprennent pas ce que la science enseigne réellement.

Lorsque nous disons qu’il y a un marqueur d’ascendance juive, c’est une analyse statistique très spécifique effectuée sur une population”, dit-il. “Penser que vous pouvez utiliser ce type d’analyses pour faire des affirmations de fond sur la politique ou la religion ou des questions d’identité, je pense que c’est franchement ridicule”.

Mais d’autres ne partagent pas cet avis. À mesure que le séquençage de l’ADN devient plus sophistiqué, la capacité d’identifier les différences génétiques entre les populations humaines s’est améliorée. Les généticiens peuvent maintenant localiser les variations de l’ADN de manière aussi précise que possible pour différencier les populations vivant de part et d’autre d’une chaîne de montagnes. Ces dernières années, un certain nombre de commentateurs de haut niveau –  dont le p lus controversé n’est autre que l’ancien chroniqueur scientifique du New York Times, Nicholas Wade – se sont appropriés ces connaissances scientifiques pour soutenir que la génétique peut déterminer qui nous sommes socialement. Dans son livre de 2014 “Un héritage inquiétant: gènes, race et histoire humaine”, Wade affirme que les différences génétiques au sein des populations humaines se manifestent par des différences sociales prévisibles entre ces groupes.

Son livre a été vivement condamné par la quasi-totalité des chercheurs éminents dans le domaine qui y ont vu une réminiscence de mauvais aloi  de théories raciales, mais l’idée que notre ADN peut déterminer qui nous sommes au sens social du terme s’est également glissée dans des perspectives plus traditionnelles.

Dans une tribune publiée dans le New York Times l’année dernière, le généticien de Harvard David Reich, a affirmé que, bien que la génétique ne corrobore aucun stéréotype raciste, les différences en matière d’ascen­dance génétique sont en corrélation avec de nombreuses constructions raciales d’aujourd’hui. «Je suis profondément sensible à la crainte que des découvertes génétiques puissent être utilisées à tort pour justifier le racisme», a-t-il écrit. «Mais en tant que généticien, je sais aussi qu’il n’est tout simplement plus possible d’ignorer les différences génétiques moyennes entre les “races”». L’opinion de Reich a été largement répandue et a été condamnée par d’autres généticiens et chercheurs en sciences sociales.

Dans une lettre ouverte à Buzzfeed, un groupe de 67 experts a également critiqué la manière désinvolte avec laquelle Reich a exprimé ses idées. Les signataires craignaient qu’un langage imprécis dans un domaine de recherche aussi complexe ne rende les connaissances de la génétique des populations plus susceptibles d’être «mal comprises et mal interprétées», ce qui conférerait une validité scientifique à l’idéologie raciste et à la politique ethno-nationaliste. Et en effet, cela semble déjà se produire.

Aux États-Unis, les suprématistes blancs ont fait de l’idéal de la pureté raciale une obsession de la fiabilité des tests d’ADN effectués directement auprès des consommateurs. En Grèce, le parti néo-fasciste Aube Dorée s’appuie régulièrement sur des études sur les origines de l’ADN grec pour «prouver» 4.000 ans de continuité raciale et de suprématie ethnique.

Le plus préoccupant concerne la manière dont la fusion de la génétique et de l’identité raciale est mobilisée politiquement. En Australie, le parti d’extrême droite One Nation a récemment suggéré que des tests ADN soient administrés aux peuples des “Premières Nations” afin de «prouver» leur identité autochtone avant de recevoir des aides sociales du gouvernement. En février, le New York Times a annoncé que les autorités chinoises utilisaient des tests ADN pour déterminer si une personne était d’origine ouïgoure, dans le cadre d’une campagne plus vaste de surveillance et d’oppression contre cette minorité musulmane.

Bien que les tests ADN en Israël se limitent encore à prouver la judéité en relation avec la vie religieuse, ils interviennent à un moment où les intersections des identités ethniques, politiques et religieuses deviennent de plus en plus floues. L’année dernière, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a adopté la loi sur l’État-nation, qui énonce que le droit à l’autodétermination nationale dans le pays est «propre au peuple juif».

Shlomo Sand : les nazis ont gagné une victoire idéologique

Shlomo Sand, un historien israélien qui a beaucoup écrit sur la politique de la génétique des populations juives, craint que, si le test ADN est banalisé par le Rabbinat, il pourrait être utilisé pour confirmer la citoyenneté à l’avenir. “La société israélienne devient de plus en plus une société ethnocentrique fermée”, a-t-il déclaré. “Je crains que les gens commencent à utiliser ces tests génétiques pour construire cette identité politique nationale”.

Pour Sand, il est d’une ironie particulièrement amère que ce type de discrimination génétique soit utilisé par les Juifs comme arme contre d’autres Juifs. “Je suis le descendant des survivants de l’Holocauste, des personnes qui ont souffert d’attitudes biologiques et essentialistes à l’égard de groupes humains”, dit-il. “Quand j’entends des histoires de personnes utilisant l’ADN pour prouver que vous êtes juif, français, grec ou finlandais, j’ai l’impression que les nazis ont perdu la guerre, mais ils ont remporté la victoire d’une idéologie de l’identité essentialiste par le sang”

Mais pour Seth Farber, le problème que pose l’usage de tests ADN pour la confirmer judéité est plus profond que la politique; cela contrevient à ce qu’il croit être l’essence de l’identité juive. La loi juive contient un principe spécifique, dit-il, qui ordonne aux rabbins de ne pas porter atteinte à l’identité religieuse auto-déclarée de quelqu’un si cette personne a été acceptée par une communauté juive. Le principe central est que, s’agissant de l’identité juive, les déterminants les plus importants sont la confiance sociale, la confiance, la parenté, l’enga­gement, et non la biologie. «Notre tradition a toujours été que si quelqu’un vit parmi nous et participe à la vie commune et religieuse, il est l’un des nôtres», explique Farber. «Le fait que nous ayons [la société califor­nienne de biotechnologies] 23 and Me”ne signifie pas que nous devrions abandonner cela. Ce serait une réinterprétation radicale et injustifiée de la loi juive ».

Pendant que je racontais cette histoire, j’ai souvent été frappé, d’une manière assez oxymorique, qu’une institution comme le Rabbinat adopterait une nouvelle technologie pour préserver une identité ancienne. Cela semblait contredire le principe même de l’orthodoxie, qui, par définition, est censée maintenir de manière rigide la tradition face à tout ce qui est nouveau et inconnu. Mais Jessica Mozersky, professeure adjointe de médecine à la Washington University à St Louis, a expliqué que le rabbinat était peut-être à l’aise avec l’utilisa­tion de l’ADN pour confirmer la judéité, en raison d’une familiarité existante avec les tests génétiques dans la communauté pour dépister des problèmes génétiques rares.

Étant donné que les communautés ashkénazes ont eu une tradition d’endogamie [voir plus haut], “elles ont un risque élevé de contracter certaines maladies héréditaires et ont mis en place des programmes de dépistage génétique”, a-t-elle expliqué. “Cela a donc rendu moins difficile et problématique de parler de génétique juive dans les communautés ashkénazes”.

En fait, la communauté juive orthodoxe est tellement à l’aise avec l’idée d’identité génétique qu’elle a même constitué sa propre base de données génétiques internationale appelée Dor Yeshorim, qui sert à la fois de service de rencontre et d’initiative de santé publique. Mozersky a expliqué que lorsque deux membres de la communauté envisagent de se marier, ce service vérifiera dans la base de données ADN s’ils sont ou non génétiquement compatibles. «Cela signifie que la notion de génétique en tant qu’élément de l’identité est intimement liée à la vie commune», a-t-elle déclaré.

C’est une chose avec laquelle je pourrais m’identifier. Quand j’avais 16 ans et que je fréquentais une école juive à Melbourne, en Australie, nous avons eu ce que l’on appelait le «jour du tamponnement buccal». Tous les élèves de ma classe étaient rassemblés sur les terrains de basketball pour fournir des échantillons de salive qui ont été analysés pour détecter la maladie de Tay-Sachs, une maladie héréditaire rare qui ronge les cellules nerveuses du cerveau et de la moelle épinière, nettement plus fréquente chez les juifs ashkénazes que dans les autres populations.  Alors que nous attendions en rangs, nous avions dit en plaisantant que c’était notre punition pour nos ancêtres qui épousaient leurs cousines.

Quelques semaines plus tard, après avoir obtenu les résultats, j’ai parlé à ma grand-mère du «jour du tamponnage buccal». J’étais intéressée par ses réflexions sur mon identité génétique récemment découverte, qui semblait me relier biologiquement au monde dans lequel elle avait grandi, un monde d’insularité, de religiosité, de traditions et de traumatismes.

«C’est ce que j’ai toujours dit», a-t-elle déclaré après que je lui ai dit que je n’étais pas porteur de cette mutation génétique rare. “Il est important de mélanger le sang”.

Oscar Schwartz


Traduction : Luc Delval
Comme de coutume, titre et intertires sont de la rédaction.

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Notes   [ + ]

1. Trois volumes totalisant 2400 pages dans la collection Folio Histoire publiés en 2006 – ISBN 9782070309832 – 9782070309849 et 9782070309856
2. Il n’existe pas de mariage civil en Israël, et les Juifs ne peuvent épouser que d’autres Juifs. – NDLR
3. On sait qu’en Israël, il existe des dizaines de lois discriminatoires attribuant aux individus officiellement reconnus comme ayant la qualité de “juif” des droits qui sont refusés aux autres “nationalités”, ce qui constitue l’ossature d’un système d’apartheid. La généralisation d’une classification des individus en “juifs” et “non-juifs” en fonction de critères génétiques serait donc une évolution particulièrement préoccupante renforçant le caractère intrinsèquement raciste de la doctrine sioniste qui est au fondement de l’État d’Israël – NDLR
4. Il n’est un secret pour personne, en Israël, que beaucoup de ces immigrants n’étaient pas Juifs, ce que les autorités israéliennes ont à l’époque feint d’ignorer. L’obsession des dirigeants israéliens était (et demeure) de maintenir coûte que coûte une supériorité numérique juive face à une population arabe palestinienne dont la démographie très dynamique était considérée comme une “menace existentielle” par les sionistes. Or, une très forte proportion parmi les Juifs autorisés à quitter l’URSS ne voulaient pas s’établir en Israël, mais plutôt aux États-Unis. A l’époque les autorités israéliennes ont déployé d’énormes efforts pour que les autorisations de quitter l’URSS soient conditionnées à l’établissement en Israël et nulle part ailleurs. Voir notamment cet article du professeur Marcel Liebman dans La Revue Nouvelle de janvier 1981 : “Israël, terre d’asile ou dépotoir ?” . Il en a découlé que les autorités civiles israéliennes ne se sont à l’époque pas montrées très regardantes sur la réalité de la judéité des immigrants venant d’URSS et par les suite des autres pays d’Europe de l’est. L’essentiel était  pour elles de maintenir un flux de population qui compense l’expansion démographique des arabes colonisés. Voir aussi cet article (avril 2016)  : Les immigrés d’URSS, nouveaux cocus du sionisme – NDLR