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Gaza, un an plus tard : Le corps est fatigué, mais notre esprit est fort

Nous sommes toujours ici, reconstruisant du mieux que nous le pouvons, dormant du mieux qu’on nous le permet, parce que nous avons autant l’intention de rester que d’autres l’ont de nous voir partir.

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Photo : Gaza City, 7 juillet 2015. Pour le premier anniversaire de l’opération israélienne « Bordure protectrice », des femmes palestiniennes manifestent en face de l’hôpital de revalidation d’al-Wafa afin de réclamer sa reconstruction. (AA)

Souvent, je m’éveille en pensant : Ce n’est pas possible – Avons-nous vraiment survécu à cela ? Comment sommes-nous parvenus à sortir de ces 51 jours de bombes et de missiles largués par Israël sur Gaza l’an dernier ?

Alors, je pense : Si seulement ces pensées n’étaient que des cauchemars et non la réalité des longues journées chaudes d’été passées à Gaza, où les F-16 grondent au-dessus de nos têtes, où les drones vrombissent au-dessus de nous et où les obus des chars s’écrasent sur les bâtiments tout proches.

Pour le 1,8 million de survivants qui vivent à Gaza sous le blocus, les rêves de liberté et les jours de paix ne sont pas encore venus. Les Palestiniens sont piégés, aussi bien par l’occupation militaire israélienne que par le douloureux souvenir des êtres chers qui ont été tués l’an dernier.

En cet anniversaire de la guerre d’Israël, les gens de Gaza réfléchissent à ce qui s’est passé voici douze mois. Ce n’était ni un tremblement de terre ni un tsunami, qui a écrasé l’enclave côtière – bien que parfois je souhaite que ce l’eût été, de sorte que nous aurions pu la reconstruire avec l’aide compatissante venue de l’étranger, comme dans d’autres régions dévastées.

Mais ce n’était pas un désastre naturel. C’était Israël, une fois de plus, infligeant pour 6 milliards de dollars de dégâts à un peuple en état de siège. Depuis un an, nous sommes confrontés à une réalité sinistre : Les maisons n’ont pas été reconstruites, les gens ont faim, la santé et les équipements sanitaires sont complètement délabrés et on s’attend à ce que le chômage chez les jeunes (qui constituent la moitié des habitants de Gaza) atteigne 60 pour 100 fin 2015.

Les sans-logis dépendent toujours de leurs amis et proches, ils louent des appartements s’ils disposent d’argent, ou ils vivent dans des cabanes exiguës après avoir trouvé refuge pendant un an dans les écoles des Nations unies. À Khuzaa, les gens se voient constamment rappeler la guerre avec la puanteur des égouts qui s’insinue sous les murs de leurs pièces, via les canalisations éventrées lors des attaques israéliennes.

Bien des déplacés internes de Gaza exploitaient des fermes, élevant des bêtes, cultivant et récoltant et vivant dans des maisons aux jardins bien tenus sur des terres qu’ils possédaient ; ils s’en tiraient mieux que la plupart des gens d’ici. Aujourd’hui, un an plus tard, ceux qui faisaient la charité aux autres sont désespérément en quête de charité pour eux-mêmes. Il ne leur reste pas grand-chose, en dehors de leur dignité.

Je souhaite pouvoir conserver les souvenirs que j’ai de ces gens dans leurs jardins, sirotant du café et mangeant de fruits fraîchement cueillis. Mais, chaque jour, ils se flétrissent, la guerre d’Israël les efface. Bientôt, je le crains, je n’aurai plus que des souvenirs de l’été dernier : la femme qui hurlait, le gosse appelant à l’aide dans un village complètement détruit, le docteur qui a transformé sa maison et un service d’urgence pour les personnes empêchées par l’armée israélienne de rallier les hôpitaux.

Pour les gens de l’extérieur, la guerre est de l’histoire enregistrée. Pour les gens de Gaza, c’est une expérience qui se poursuit, un traumatisme qui durera des années et qui, selon toute vraisemblance, sera transmis aux enfants de nos enfants.

Aujourd’hui, un enfant de sept ans à Gaza a vécu trois guerres et n’a jamais pu mener une existence saine « normale ». La violence et le traumatisme : voilà la norme.

Les survivants de l’est de Gaza qui vivent tout près de la zone militaire clôturée à proximité d’Israël connaissent des temps particulièrement difficiles et essaient toujours aujourd’hui de recoller les fragments de leur existence.

La réalité, c’est que personne, nulle part, n’est vraiment en sécurité, à Gaza. Israël a des armes qui peuvent viser n’importe quel point sur la carte : les hôpitaux, les écoles, les hauts immeubles résidentiels, les églises, les mosquées, les réservoirs d’eau…

Depuis un an, je ne puis que me demander, encore et toujours, pourquoi il est impossible pour Israël de se lier d’amitié avec la Palestine et de bâtir ensemble un avenir sûr et paisible pour tous nos enfants. Avant 1947, musulmans, chrétiens et juifs vivaient côte à côte, travaillaient ensemble, partageaient le thé et leurs anecdotes familiales.

J’ai écrit sur la guerre à Gaza l’an dernier et j’ai interviewé des victimes qui se posent toujours les mêmes questions : Pourquoi le monde ignore-t-il leurs appels à l’aide ? Les puissances mondiales réclameront-elles des comptes aux responsables des crimes de guerre à Gaza ? Les gens qui ont tué mes cousins, amis et voisins seront-ils punis ?

Il y a une chose dont je suis sûr, c’est que les médias sociaux apportent du changement. Les gens dans le monde entier en savent davantage sur le châtiment infligé à Gaza. Alors que les grands médias traditionnels censurent encore la vérité et agissent en complices tacites, les voix des gens sur les médias sociaux se font de plus en plus entendre et il devient de plus en plus malaisé de les ignorer.

Des missiles peuvent détruire nos maisons, fracasser nos rêves et aspirer la vie de nos poumons, les Palestiniens ne seront pas rayés de l’existence.

Des gens qui peuvent convertir des grenades lacrymogènes vides en pots à semis, sont des gens qui véhiculent un message de paix et de vie en dépit de l’enfer qui les entoure. Nous sommes toujours ici, reconstruisant du mieux que nous le pouvons, dormant du mieux qu’on nous le permet, parce que nous avons autant l’intention de rester que d’autres l’ont de nous voir partir.

C’est notre maison ancestrale bien-aimée et nous y resterons. Venez et restez avec nous, vous êtes les bienvenus.


Mohammed Omer est un journaliste palestino-hollandais qui a reçu nombre de récompenses. Il vit à Gaza.

Publié sur Middle East Eye le 8 juillet 2015. Traduction : Jean-Marie Flémal.

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