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Gaza, ce 16 novembre, sous les bombes…

Adie Mormech

J’écris ces lignes à proximité du port maritime de Gaza, d’où je puis voir autour de moi la fumée des bombes que déversent les avions israéliens sur la bande de Gaza. Les mots me manquent. Malgré les limitations à la vie imposées par les cinq années de siège israélien contre Gaza, on essaie de tenir une certaine normalité, à Gaza. Comment pourrait-il en être autrement quand la majorité de la population est constituée d’enfants ? Les familles ont-elles un autre choix ?

Pourtant, cette population civile s’est terrée dans les bâtiments de l’étroit camp de réfugiés densément peuplé et les centres urbains de Gaza sont confrontés à la furie de l’une des forces aériennes les plus puissantes que l’humanité a à sa disposition.

Au moment où j’écris, les bombardements permanents me consument les sens et secouent en tous sens la totalité de ce qui m’entoure. La perte des 300 personnes et plus encore, blessées ou tuées jusqu’à présent par les tirs des F-16, des drones et des navires de guerre israéliens ne s’adoucira jamais pour leurs familles.

Je puis à peine rédiger une phrase et il y a de nouvelles informations encore : « Six blessés dans un bombardement à Sheikh Radwan. Il y a des enfants, parmi eux, y compris un enfant de quatre ans qui jouait dans la rue. » « Un homme âgé vient d’être tué dans le quartier de Zaytoun, il y a quatre blessés également. » Des amis ont reçu des messages écrits des forces d’occupation israéliennes, disant, en arabe : « Tenez-vous à l’écart du Hamas, la seconde phase va commencer. »

Abdullah Samouni, douze ans, à qui j’enseigne l’anglais au camp de Zeitoun, m’a appelé il y a un instant. « Nous avons vraiment peur », disait-il. « Nous sommes partis pour Zeitoun et sommes allés à la maison de notre grand-mère. Faites attention à vous, il y a tellement de bombes. »

Abdullah a perdu son père et son frère de quatre ans a été abattu quand les soldats israéliens sont entrés chez eux, lors de l’offensive terrestre « Plomb durci » d’Israël contre Gaza, autour du nouvel an 2009. En trois jours, Abdullah a été blessé et a perdu 29 membres de sa famille élargie. Sa mère, Zeinat, a évacué ses sept enfants restants vers une ville plus au nord, mais les bombes pleuvent partout, dans la bande de Gaza.

« Nous avons déménagé tout le monde, mais les bombardements sont tellement mauvais, ici. Tous les gosses hurlent. Chaque fois qu’il y a une attaque, ils viennent et se tiennent serrés contre moi. Les enfants se sont souvenus de ce qui s’est passé avant, ils ne pensent qu’au pire », disait Zeinat qui, comme tant d’autres, a dû mettre de côté ses propres craintes et sa tragédie afin de se montrer forte devant ses enfants.

À voir les médias occidentaux continuer à déformer l’image de ce qui se passe ici, de la même manière qu’ils l’ont fait lors des massacres qui ont eu lieu au cours des attaques israéliennes de l’opération « Plomb durci », et à les voir qualifier toute autre offensive de « représailles », mon appel à Abdullah a été d’autant plus empreint de colère. Cette année, du 1er janvier au 6 novembre, 71 Palestiniens ont été tués et 291 autres blessés, à Gaza, alors qu’aucun Israélien n’a été tué et que 19 ont été blessés, s’il faut en croire les Nations unies. Combien y a-t-il de médias occidentaux qui consacrent proportionnellement le même temps aux victimes palestiniennes qu’aux victimes israéliennes ?

De la même façon que les forces israéliennes ont lancé elles-mêmes le prétexte de leur offensive « Plomb durci », cette fois, l’attaque initiale a eu lieu le jeudi 8 novembre par une incursion israélienne à Gaza, au village d’Abassan. Les Israéliens ont ouvert le feu sans discrimination et ont nivelé des zones entières de terres palestiniennes. La fusillade partie des véhicules militaires israéliens a grièvement blessé Ahmed Younis Khader Abu Daqqa, 13 ans, alors qu’il jouait au football avec des amis et l’adolescent est décédé le lendemain de ses blessures.

Le 10 novembre, les combattants de la résistance palestinienne ont attaqué une jeep militaire israélienne en patrouille le long de la frontière de Gaza, blessant quatre hommes des forces d’occupation israéliennes.

Les forces israéliennes ont alors ciblé des zones civiles, tuant deux autres adolescents qui jouaient au football, puis ont bombardé le rassemblement qui pleurait leur mort, tuant deux autres personnes encore. Cinq civils ont été tués, y compris deux enfants, ainsi que deux combattants de la résistance, Cinquante-deux autres personnes, y compris six femmes et douze enfants, ont été blessées. Du fait que Gaza doit subir une telle agression, quelqu’un peut-il douter que les forces de la résistance ne ripostent ? Une fois que les forces israéliennes ont effectué d’autres bombardements encore, dont l’un consistait en l’exécution extrajudiciaire du commandant militaire du Hamas, Ahmed Jabari, la boucle a été bouclée.

Vue d’une rue et des immeubles avoisinants dévastés par les frappes aériennes israéliennes du 14 novembre 2012, dans le quartier de Tal el Hawa, à Gaza City. Photo prise le 16 novembre. (Photo : Anne Paq/Activestills)

Vue d’une rue et des immeubles avoisinants dévastés par les frappes aériennes israéliennes du 14 novembre 2012, dans le quartier de Tal el Hawa, à Gaza City. Photo prise le 16 novembre. (Photo : Anne Paq/Activestills)

Depuis lors, ces trois derniers jours, 29 Palestiniens ont été tués et trois israéliens. La majorité des victimes palestiniennes étaient des civils, dont six enfants. Plus de 270 personnes ont été blessées, dont 134 femmes et enfants. La grande majorité sont des civils. Et ce nombre croît rapidement.

Même cette comparaison est détachée du contexte que Gaza est sous occupation militaire israélienne illégale, selon les résolutions des Nations unies, et subit un blocus depuis cinq ans et une punition collective condamnés par toutes les principales organisations des droits de l’homme, parce qu’ils violent l’article 33 des Conventions de Genève. Le droit de résister à une occupation militaire forcée par une force étrangère est également repris dans la législation internationale, et c’est un droit qui devrait aller de soi.

Ce qui a expliqué la jubilation des Palestiniens à Gaza, lorsque des rumeurs se sont répandues, disant qu’une des roquettes qui, habituellement, vont frapper des endroits inhabités, avait cette fois abattu un avion de combat F-16, du même type que ceux qui ont effectué plus de 600 frappes aériennes dans toute la bande de Gaza, ces trois derniers jours.

En effet, nos visites dans les hôpitaux n’ont guère mis de temps à nous convaincre que ces attaques aériennes et bombardements à partir des navires de guerre d’Israël avaient frappé de nombreuses zones civiles.

Toutes les dix minutes, au grand hôpital d’Al-Shifa, à Gaza City, des gens arrivaient en ambulance, un homme âgé, un jeune homme, un enfant, deux enfants encore. Une fois que le blessé a été déposé, on dispose une nouvelle serviette sur la civière et on la renvoie dehors afin que les courageux paramédicaux du Croissant-Rouge palestinien retournent dans les zones à danger afin de retrouver les dernières victimes des attaques.

Il n’y avait que peu de lits de libres à l’unité des soins intensifs, où certains avaient des blessures à la tête avec les éclats d’obus. Pendant que nous étions sur place, on a amené en toute hâte une gosse minuscule, une petite fille de dix mois, Haneen Tafesh. Elle n’avait que très peu de couleurs et pratiquement plus de vie en elle et on l’a amenée jusqu’au lit d’hôpital. Elle souffrait d’une hémorragie cérébrale et d’une fracture du crâne. Plus tard, dans la soirée, nous avons appris qu’elle n’avait pas survécu.

Alors que je m’entretenais avec le directeur général d’Al-Shifa, le Dr Mithad Abbas, il m’a demandé : « Nous savons qu’Israël a l’armement le plus précis et le plus sophistiqué. Dans ce cas, pourquoi tous ces enfants viennent-ils ici ? »

Et d’ajouter que si les pertes augmentaient, il allait y avoir une grave pénurie de médicaments et de fournitures élémentaires, tels qu’antibiotiques, perfusions intraveineuses, produits anesthésiants, gants, cathéters, fixateurs externes, héparine, sutures, détergents et pièces de rechange pour le matériel médical. Qui plus est, les coupures de courant feraient beaucoup de dégâts, sans moyens financiers suffisants pour se procurer un carburant convenable pour les génératrices.

Une fois de plus, pendant que je suis en train d’écrire, cinq énormes explosions à proximité secouent notre immeuble et nos sens. Les bombardements se sont progressivement accrus, particulièrement à la tombée de la nuit. Le camp de réfugiés de Jabaliya, les localités de Shejaiya, Rafah et Meghazi, ai-je appris, ont été en permanence sous des tirs de barrage. Une explosion a eu lieu pendant une interview avec une  chaîne de radio canadienne, ce qui a aidé son public à comprendre les choses mieux que je ne pourrais les expliquer.

Une gamine de 13 ans, Duaa Hejazi, a été touchée dans le quartier de Sabra, alors qu’elle rentrait chez elle en compagnie de sa famille. Elle avait des éclats d’obus dans toute la partie supérieure du corps. « Je le dis, nous sommes des enfants. Nous n’avons rien à nous reprocher qui justifie que nous ayons à affronter ceci », nous a-t-elle déclaré. « Ils nous occupent et je dirai, comme l’a dit Abu Omar, ‘si tu es une montagne, le vent ne t’ébranlera pas’. Nous n’avons pas peur. Nous resterons forts. »

Et, ainsi, la nuit se poursuit. Le proche avenir de Gaza est incertain. Le sort de tout un chacun ici est incertain. Les gens qui se préparent pour l’instant à aller au lit vont avoir leur existence mise sens dessus dessous par la perte d’un être aimé au cours des tout prochains jours. Je connais certaines personnes ici, parmi les plus chaleureuses et auxquelles je me sens profondément attaché, et à qui vous vous intéresseriez tout de suite si vous les rencontriez. La démence totale de cette violence me pousse à me demander ce que nous nous sommes fait à nous-mêmes et comment nous pouvons permettre à l’humanité de se manifester de la sorte.

À l’extérieur de Gaza, vous pouvez faire une différence. Je vous le demande, parce que l’armée israélienne n’éprouvera aucune empathie pour le peuple qu’elle voit de haut depuis les vitres de ses cockpits. Les hommes politiques non plus. Mais vous, vous pouvez éprouver de l’empathie et vous pouvez agir. Par les voies normales mais, alors, multipliées par dix. De petits et de gros efforts pour créer une mobilisation internationale massive sont la seule façon de réduire l’ampleur des horreurs et des pertes auxquelles sont confrontés les Palestiniens de Gaza.

Le cabinet israélien a approuvé le rappel de 75.000 réservistes. C’est énorme, comparé au rappel de 10.000 réservistes pour les massacres qui ont eu lieu durant l’offensive terrestre et aérienne de Plomb durci. Il ne reste guère de temps pour agir.


Publié sur Mondoweiss le 16 novembre 2012.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

Adie Mormech est un défenseur des droits de l’homme et chargé de cours à Gaza.
Vous pouvez le suivre sur Twitter : @adiemormech

 

 

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