Dans l'actu

Après l’agression de novembre dernier sur Gaza, le retour des survivants

Anne Paq

J’étais déjà présente à Gaza avant les huit jours d’attaques meurtrières lancées par Israël en novembre 2012. Une fois partie, les gens que j’avais photographiés et interviewés durant cette semaine épouvantable n’ont plus cessé de hanter mes pensées.

J’avais à plusieurs reprises rendu visite à Jamal al-Dalu — qui avait perdu dix membres de sa famille lors d’un raid aérien d’Israël contre leur maison. Nous étions ensemble lorsque le corps de son gamin avait été extrait des décombres, quatre jours après le bombardement. Jamal allait répéter son histoire à d’innombrables journalistes et organisations, et je me demandais comment il faisait pour avoir tant de patience et de gentillesse.

J’ai souvent pensé aussi à Nour Hijazi, dont le père et deux petits frères ont été tués et qui souffrais de graves blessures d’éclats d’obus dans  le dos. Je me souviens d’elle couchée dans son lit, manifestement avec de grandes douleurs, et essayant pourtant de sourire pendant toute l’interview. J’ai été profondément touchée par sa douceur au milieu d’une telle horreur.

Je n’ai pu non plus m’empêcher de penser à Jamal Salman. J’étais à l’hôpital, à Gaza-Nord, quand on l’avait amené. Il avait les yeux ouverts et le regard fixe, comme gelé, et il était couvert de sang. Le personnel médical l’avait emmené en toute hâte – j’avais à peine eu le temps de noter son nom et l’endroit d’où il venait. Quand j’ai quitté l’hôpital, une femme – dont j’ai su plus tard qu’elle était la femme de Jamal – était extraite à son tour d’une ambulance, suivie par un groupe de proches qui pleuraient et hurlaient. Par la suite, elle est morte de ses blessures.

De retour à Gaza en février, j’étais bien décidée à revoir Jamal al-Dalu, Nour Hijazi et Jamal Salman. J’espérais les retrouver bel et bien debout tous les trois.

Une fois les morts enterrés, la poussière et les cendres retombées et les caméras parties, qu’advient-il de ces familles ? Ce serait une illusion de croire que les choses sont revenues à la « normale », même si les médias traditionnels ne s’intéressent plus du tout à Gaza. Les survivants font face à leurs difficultés avec courage et poursuivent leur existence, mais ils sont affectés pour toujours, sans grand espoir de justice ou de dédommagements, alors que toute une génération grandit dans la crainte d’être bombardée à nouveau.

 

Des enfants palestiniens à proximité d’un bâtiment du ministère de l’Intérieur, détruit par les lourds bombardements de novembre dernier.

Des enfants palestiniens à proximité d’un bâtiment du ministère de l’Intérieur, détruit par les lourds bombardements de novembre dernier.

Un Palestinien qui a perdu la jambe gauche au cours des attaques de 2008-2009 contre Gaza suite une séance de revalidation dans le seul institut de prothèses de Gaza City. Les Palestiniens blessés en novembre dernier vont devoir attendre des mois durant la guérison de leurs blessures avant de se voir adapter des membres artificiels. 130513-saja-namous.jpg

Un Palestinien qui a perdu la jambe gauche au cours des attaques de 2008-2009 contre Gaza suite une séance de revalidation dans le seul institut de prothèses de Gaza City. Les Palestiniens blessés en novembre dernier vont devoir attendre des mois durant la guérison de leurs blessures avant de se voir adapter des membres artificiels.

Saja Muhammad Abu Namous, 11 ans, dans la chambre de Gaza City où sa famille dormait lors de l’offensive militaire israélienne. Saja, dont la maison a subi d’importants dégâts, et d’autres membres de sa famille, reçoivent un traitement psychologique.

Saja Muhammad Abu Namous, 11 ans, dans la chambre de Gaza City où sa famille dormait lors de l’offensive militaire israélienne. Saja, dont la maison a subi d’importants dégâts, et d’autres membres de sa famille, reçoivent un traitement psychologique.

Amna Hijazi (à gauche) et sa fille Nour (à droite) louent une maison au camp de réfugiés de Jabaliya après que leur maison familiale a été détruite par une frappe de missile israélien qui a tué les enfants d’Amna, Mohammad (4 ans) et Suhaib (2 ans) ainsi que son mari Fouad. Amna est restée dans le coma durant dix jours et Nour, avec deux vertèbres brisées, est restée deux mois alitée et marche aujourd’hui avec difficulté. « Le premier jour a été pénible pour mois du fait de la parte de mon père et de mes deux frères. Je jouais toujours avec mes frères, je leur parlais, je les chouchoutais et les gâtais tous les jours, à mon retour de l’école », a déclaré Nour en février.

Amna Hijazi (à gauche) et sa fille Nour (à droite) louent une maison au camp de réfugiés de Jabaliya après que leur maison familiale a été détruite par une frappe de missile israélien qui a tué les enfants d’Amna, Mohammad (4 ans) et Suhaib (2 ans) ainsi que son mari Fouad. Amna est restée dans le coma durant dix jours et Nour, avec deux vertèbres brisées, est restée deux mois alitée et marche aujourd’hui avec difficulté. « Le premier jour a été pénible pour mois du fait de la parte de mon père et de mes deux frères. Je jouais toujours avec mes frères, je leur parlais, je les chouchoutais et les gâtais tous les jours, à mon retour de l’école », a déclaré Nour en février.

Jamal Salman est en traitement au Centre de revalidation Al-Wafa, à Gaza. Jamal a été grièvement blessés lors d’une attaque d’un drone israélien qui a frappé le jardin de sa maison à Beit Lahiya et a tué sa femme Tahreer Ziad, 22 ans, et son beau-frère. Jamal, qui est père de deux petits enfants, a d’abord été soigné en Égypte. Aujourd’hui, il est paraplégique et n’a qu’un usage limité de ses deux bras.

Jamal Salman est en traitement au Centre de revalidation Al-Wafa, à Gaza. Jamal a été grièvement blessés lors d’une attaque d’un drone israélien qui a frappé le jardin de sa maison à Beit Lahiya et a tué sa femme Tahreer Ziad, 22 ans, et son beau-frère. Jamal, qui est père de deux petits enfants, a d’abord été soigné en Égypte. Aujourd’hui, il est paraplégique et n’a qu’un usage limité de ses deux bras.

Itimad Muhammad Salman, la mère de Jamal Salman, grièvement blessé lors d’une attaque d’un drone israélien, reçoit de l’aide psychologique dans une maison de Beit Lahiya.

Itimad Muhammad Salman, la mère de Jamal Salman, grièvement blessé lors d’une attaque d’un drone israélien, reçoit de l’aide psychologique dans une maison de Beit Lahiya.

Mohammed Abu Sakran, un gamin de 4 ans, de Gaza City, lors d’une session de logopédie (orthophonie) dans une clinique. Mohammed souffre de troubles de l’élocution qui ont considérablement empiré depuis l’offensive israélienne.

Mohammed Abu Sakran, un gamin de 4 ans, de Gaza City, lors d’une session de logopédie (orthophonie) dans une clinique. Mohammed souffre de troubles de l’élocution qui ont considérablement empiré depuis l’offensive israélienne.

Des femmes, dont beaucoup ont été affectées par l’offensive israélienne, après une thérapie psychologique de groupe dans une maison particulière de Beit Lahiya.

Des femmes, dont beaucoup ont été affectées par l’offensive israélienne, après une thérapie psychologique de groupe dans une maison particulière de Beit Lahiya.

Muhammad H, dans sa maison de Gaza City, a été blessé lorsque deux missiles Hellfire ont frappé son appartement du deuxième étage à Baghdadi Street, le 20 novembre. La déflagration a tué quatre personnes et des fragments de missile en ont blessé plus de 20 autres, dont Mohammad, qui a perdu son emploi en raison de ses blessures. Muhammad, qui suit une revalidation hebdomadaire à la clinique de Médecins sans frontières (MSF), souffre d’une dépression aggravée par un manque d’activité physique et il passe le plus clair de son temps à jouer sur son ordinateur.

Muhammad H, dans sa maison de Gaza City, a été blessé lorsque deux missiles Hellfire ont frappé son appartement du deuxième étage à Baghdadi Street, le 20 novembre. La déflagration a tué quatre personnes et des fragments de missile en ont blessé plus de 20 autres, dont Mohammad, qui a perdu son emploi en raison de ses blessures. Muhammad, qui suit une revalidation hebdomadaire à la clinique de Médecins sans frontières (MSF), souffre d’une dépression aggravée par un manque d’activité physique et il passe le plus clair de son temps à jouer sur son ordinateur.

Reconstruction de la maison de la famille Hijazi, dans le camp de réfugiés de Jabaliya. La famille a pu réunir des fonds, provenant de dons de la part d’amis, de parents et de sympathisants.

Reconstruction de la maison de la famille Hijazi, dans le camp de réfugiés de Jabaliya. La famille a pu réunir des fonds, provenant de dons de la part d’amis, de parents et de sympathisants.

Jamal al-Dalu dans son magasin au marché de Gaza City. Jamal a perdu dix de ses parents les plus proches, y compris sa femme, l’un de ses fils et quatre petits-enfants, lors du bombardement de sa maison. Jamal, qui est retourné travailler dans son magasin deux semaines exactement après l’attaque, vit actuellement avec deux de ses fils et une belle-fille dans une maison que le gouvernement loue pour eux. « Les jours de bonheur sont tous passés, désormais. Trente ans de mariage et, tout d’un coup, je perds la plupart des membres de ma famille ; encore heureux que je n’aie pas perdu l’esprit et la santé », a déclaré Jamal en février.

Jamal al-Dalu dans son magasin au marché de Gaza City. Jamal a perdu dix de ses parents les plus proches, y compris sa femme, l’un de ses fils et quatre petits-enfants, lors du bombardement de sa maison. Jamal, qui est retourné travailler dans son magasin deux semaines exactement après l’attaque, vit actuellement avec deux de ses fils et une belle-fille dans une maison que le gouvernement loue pour eux. « Les jours de bonheur sont tous passés, désormais. Trente ans de mariage et, tout d’un coup, je perds la plupart des membres de ma famille ; encore heureux que je n’aie pas perdu l’esprit et la santé », a déclaré Jamal en février.

Amal Ahmad Abdallah, avec son fils de six ans dans la maison familiale à Khan Younis, passe sa semaine au Centre de revalidation Al-Wafa, à Gaza City, et rentre à la maison chaque week-end pour retrouver sa famille. Amal cuisait du pain avec son petit garçon quand un missile a explosé près de chez elle ; elle a été grièvement blessée et est aujourd’hui paraplégique. Amal est enseignante mais ne sait pas si elle sera en état de reprendre le travail en raison des séquelles permanentes de ses blessures.

Amal Ahmad Abdallah, avec son fils de six ans dans la maison familiale à Khan Younis, passe sa semaine au Centre de revalidation Al-Wafa, à Gaza City, et rentre à la maison chaque week-end pour retrouver sa famille. Amal cuisait du pain avec son petit garçon quand un missile a explosé près de chez elle ; elle a été grièvement blessée et est aujourd’hui paraplégique. Amal est enseignante mais ne sait pas si elle sera en état de reprendre le travail en raison des séquelles permanentes de ses blessures.

Khader Haidar al-Zahhar, 20 ans, dans les bureaux d’al-Quds Satellite Channel, à Gaza City. Le bas de la jambe droite de Khader a été amputé après une frappe israélienne contre le bâtiment où se trouvait son bureau. D’abord hospitalisé en Égypte, il a subi 12 opérations à la jambe. Au moment de l’attaque, il était volontaire. Aujourd’hui, il est employé par la chaîne d’information et se rend au bureau tous les deux jours. Khader reste toutefois très positif : « Ma blessure n’a pas affecté mon envie de poursuivre mon travail. J’attends tout simplement qu’elle guérisse complètement afin qu’on puisse m’adapter un membre artificiel. Je voudrais travailler comme caméraman. »

Khader Haidar al-Zahhar, 20 ans, dans les bureaux d’al-Quds Satellite Channel, à Gaza City. Le bas de la jambe droite de Khader a été amputé après une frappe israélienne contre le bâtiment où se trouvait son bureau. D’abord hospitalisé en Égypte, il a subi 12 opérations à la jambe. Au moment de l’attaque, il était volontaire. Aujourd’hui, il est employé par la chaîne d’information et se rend au bureau tous les deux jours. Khader reste toutefois très positif : « Ma blessure n’a pas affecté mon envie de poursuivre mon travail. J’attends tout simplement qu’elle guérisse complètement afin qu’on puisse m’adapter un membre artificiel. Je voudrais travailler comme caméraman. »


Anne Paq est une photographe free-lance française vivant en Palestine.
Elle est membre du collectif de photographes ActiveStills.

Print Friendly, PDF & Email