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Gaza : l’ONU constate une pénurie grave et persistante de médicaments, seringues, pansements, matériel d’examen…

Luc Delval

Un des axes principaux de la propagande sioniste – la « hasbara » propulsée dans les média par les agents d’influence qu’Israël a très officiellement récrutés dans les communautés juives de par le monde (comme quoi la diaspora a son utilité) – depuis le lancement des actions « Flottille de la liberté II » et « Bienvenue en Palestine » (improprement rebaptisée « Flytilla »), est de prétendre que Gaza est aussi proche qu’il est possible du paradis sur terre pour ceux qui y vivent. Grâce à l’immense mansuétude d’Israël, bien entendu, pas grâce au gouvernement du Hamas (faut pas charrier, quand même !).

Pour cela, par exemple, certains sites web ultra-sionistes ne répugnent pas à reproduire ad nauseam toujours les trois ou quatre mêmes photographies supposées représenter tantôt un hôtel de grand luxe, tantôt un parc d’attraction, tantôt les étals d’un marché croulant sous des fruits bien mûrs et follement appétissants. A les supposer authentiques, ces documents ne démontrent évidemment rien d’autre que l’existence à Gaza (tout comme dans les autres territoires palestiniens et tout comme en Israël d’ailleurs [1]) d’importantes inégalités sociales. Toute économie de guerre sécrète ses profiteurs, il n’y a aucune raison de penser qu’il en aille autrement dans ces cas particulier.

Les mêmes propagandistes sionistes s’échinent à tenter, contre toute raison, de démontrer que depuis que le point de passage entre la Bande de Gaza et l’Égypte, à Rafah, a été à nouveau ouvert, il n’y a de facto plus de blocus à Gaza (voir plus loin à ce propos).

Quant aux volontaires qui ont sacrifié temps et argent pour mener à bien l’opération « Flottille de la liberté« , qu’Israël s’est employé à saboter par tous les moyens y compris les plus inavouables, ils ont été traités de hooligans et, bien entendu, de supporters du terrorisme (à savoir le Hamas, ou plutôt la caricature qui en est faite), etc…

On se souvient qu’à bord du « Tahrir » – le bateau de la « Flottille II – Stay Human » que les fonds recueillis en Belgique (et notamment par la Plate-forme Charleroi-Palestine) avaient contribué à financer à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’Euros, et à bord duquel se trouvaient nos amis Yannick Vanonckelen, Guido Gorissen, Josy Dubié et Asmaa Seba (les deux premiers formant une équipe médicale) – se trouvait une cargaison de médicaments destinés à Gaza d’une valeur de plus de 25.000 €.

Mais pour les sionistes, il ne pouvait évidemment s’agir d’aide humanitaire, mais seulement d’une « provocation » destinée – comme tout ce qui ne consiste pas à louanger Netanyahou et son gouvernement proto-fasciste – à « délégitimer Israël« …

Il est vrai que ce qu’Israël appelle « aide humanitaire« , ce sont les marchandises strictement contingentées qui sont vendues par ses entreprises aux commerçants de Gaza,… notamment quand il s’agit de produits alimentaires ayant pratiquement atteint la date de péremption (voir pour rappel la vidéo incluse dans un précédent article).

Or voici – entre autres choses – ce qu’on lit dans le dernier rapport mensuel de l’OCHA (Office de coordination des Affaires humanitaires pour le territoire palestinien) :

« En mai et juin l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a attiré l’attention sur la pénurie sévère et permanente en médicaments et fournitures médicales à usage unique [medical disposables] dans la Bande de Gaza.

Parmi les 480 médicaments figurant sur la liste des produits pharmaceutiques essentiels, 140 (29%) sont en rupture de stock à Gaza le 30 juin 2011, ainsi que 150 des 700 fournitures médicales à usage unique (21%).

En dépit d’approvisionnements reçus en juin, qui ont permis d’améliorer quelque peu l’état des stocks par rapport au mois de mai, durant lequel 138 produits pharmaceutiques (37%) et 190 fournitures médicales à usage unique (27%) étaient manquants, la situation reste très préoccupante.

Le Ministère [palestinien] de la Santé, basé à Ramallah, est responsable de la fourniture de médicaments et des produits médicaux à usage unique aux établissements de santé à Gaza. Les approvisionnements insuffisants et irréguliers trouvent leur origine dans les difficultés d’approvisionnement rencontrées par le Ministère de la Santé lui-même en Cisjordanie au cours des derniers mois, en raison des inquiétudes éprouvées par les fournisseurs en ce qui concerne le paiement de leurs factures à la suite du rapprochement entre le Fatah et le Hamas en avril 2011 [2].

Selon l’OMS, la pénurie en médicaments essentiels est un problème chronique depuis 2007, mais la prolongation de la situation d’insuffisance des stocks met en cause la capacité à assurer les soins de santé. Les ruptures de stocks incluent par exemple les antibiotiques pour le traitement des infections aiguës, les produits pour les chimiothérapies, les analgésiques, les médicaments pour le traitement des affections sanguines, les psychotropes, les produits pour les maladies ophtalmiques, ceux qui permettent de traiter les insuffisances du système immunitaire, les antidotes…

Les produits médicaux à usage unique qui font défaut sont par exemple les seringues, les films pour radiographies, la gaze pour pansements, les fournitures pour électrocardiogrammes et examens cliniques, etc…

Les stratégies d’adaptation adoptées par la population conduisent par exemple les patients à chercher à se procurer les produits ailleurs que dans les hôpitaux, ce qui les amène à les acheter sur le marché local à des prix majorés ou à utiliser des médications « alternatives » inappropriées [3].

Plus grave encore, beaucoup d’hôpitaux ont été contraints de réduire ou d’arrêter de dispenser certains traitements ou opérations chirurgicales, dont des traitements anti-cancéreux ou d’affections cardio-vasculaires, des opérations orthopédiques… et ont été amenés à recycler des fournitures médicales théoriquement à usage unique, tels que des gants et des éprouvettes, ce qui augmente considérablement le risque d’infections croisées.

La pénurie de médicaments et de fournitures médicales est un des éléments d’une détérioration générale du système de santé dans la Bande de Gaza depuis l’imposition d’un blocus [par Israël]. En raison des restrictions imposées sur les déplacements des personnes et des marchandises, la plupart des étudiants, des médecins et des autres professionnels de santé ne peuvent pas quitter la Bande de Gaza pour suivre des formations, l’importation de pièces de rechange essentielles pour les équipements médicaux souffre de délais chroniques et fort longs, et l’expédition d’équipements hors de la Bande de Gaza pour assurer leur entretien est extrêmement difficile. Les fréquentes interruptions de fourniture d’électricité handicape également le fonctionnement normal des hôpitaux.

En ce qui concerne la distribution d’énergie électrique, l’OCHA indique dans son dernier rapport hebdomadaire que pour la période du 6 au 12 juillet elle a été interrompue entre 5 et 6 heures par jour (au lieu de 4 heures au cours des semaines précédentes).

Pour ce qui est de l’autre « dada » de la propagande israélienne et sioniste, à savoir la prétendue fin de facto du blocus (et dès lors qu’il n’existe plus pourquoi le combattre ou même de critiquer, n’est-ce pas ? mais les mêmes n’expliquent pas pourquoi le gouvernement israélien tient tellement à maintenir un blocus dont ils prétendent qu’il n’a plus aucune efficacité… on n’est pas à une incohérence près) en raison de l’ouverture du point de passage de Rafah, l’ONU fournit aussi des informations objectives et édifiantes :

« Depuis le 25 mai, les autorités égyptiennes ont officiellement annoncé la réouverture du point de passage de Rafah, dans les deux sens, et un accroissement des heures d’ouverture qui sont passée de quatre heures à raison de 5 jours/semaine, à huit heures à raison de six jours/semaine. Au surplus, elles ont annoncé l’abrogation de certaines limitations telles que la limitation à 300 par jour du nombre de personnes autorisées, à conditions d’appatenir à certains catégories définies [4], à sortie de la Bande de Gaza.

Selon l’annonce faite par les autorités égyptiennes, tous les Palestiniens, femmes et enfants et hommes de plus de 40 ans ou de moins de 18 ans, pourraient entrer en Égypte sans visa.

Ce changement de la politique de l’Égypte a permis a plus de personnes d’entrer ou de sortir de la Bande de Gaza que pendant la période précédente. L’amélioration était déjà perceptible en mai, mois durant lequel 8.216 ont pu entrer et 8.230 ont pu sortir de la Bande de Gaza. en juin, 13.130 personnes ont été autorisées à entrer et 9.955 à sortir, ce qui représente plus de deux fois la moyenne enregistrée durant les quatre premiers mois de 2011. Il n’en reste pas moins que le nombre de personnes autorisées à transiter par le point de passage de Rafah reste très inférieur à ce qu’il était avant juin 2007. Durant la première moitié de 2006, la moyenne mensuelle a été de 20.240 pour ce qui concerne les entrées dans la Bande de Gaza et de 19.540 pour ce qui concerne les sorties.*

Du 4 au 7 juin, le point de passage a été fermé par les autorités égyptiennes pour ce qui concerne les personnes souhaitant quitter la Bande de Gaza prétendument « pour travaux de maintenance« .

Au surplus, selon la « Border and Crossing Authoritiy » égyptienne, les autorités égyptiennes maintiennent officieusement une limitation du nombre de voyageurs pouvant accéder au territoire égyptien à 400 à 500 par jour. Le système d’enregistrement qui a été introduit en 2007 pour donner la priorité à des catégories de voyageurs en fonction de critères humanitaires reste en application. Plus de 20.000 personnes, parmi lesquelles des cas médicaux et des étudiants, sont enregistrés pour obtenir un accès prioritaire.

En dépit de la réouverture officielle du point de Rafah, le mouvement de personnes qui entrent ou sortent de la Bande de Gaza – en ce compris ceux qui viennent d’autres parties des territoires palestiniens occupés ou qui s’y rendent – reste sévèrement limité.

Le transit de personnes via le point de point de passage d’Erez [5] fait toujours l’objet d’une interdiction générale pour ceux qui n’appartiennent pas à des catégories spécifiques telles que les travailleurs humanitaires, les hommes d’affaires et les commerçants, les ‘cas humanitaires’ comme les malades [6]. Le nombre moyen de personnes qui ont pu sortir de la Bande de Gaza par Erez depuis le début de cette année est de 4.318 par mois.

On note donc que le point de passage égyptien de Rafah, depuis qu’il est officiellement « ouvert » n’absorbe grosso modo que le double du nombre de voyageurs qui passent par le point de passage israélien d’Erez, qui est officiellement hermétiquement fermé, sauf exceptions dûment motivées…

Mais ce n’est pas tout. L’Office de Coordination des Affaires Humanitaires de l’ONU rapporte le cas édifiant de Um Mohammed :

« Um Mohammed – une mère de huit enfants âgées de 50 ans – souffre depuis six mois de troubles affectant les disques des vertèbres cervicales. Elle fut envoyée vers un hôpital en Egypte, et obtint l’autorisation de quitter la Bande de Gaza par le passage de Rafah. Mais lorsqu’elle se présenta à la frontière, elle ne put passer.
Elle a été interviewée [par l’OCHA] au point de passage, lors de sa troisième tentative de sortie [du territoire].
« Je souffre d’une maladie qui paralyse pratiquement mes mains et mes jambes, et ne me permet donc pas de mener une vie normale. Je suis incapable de prendre soin de mes enfants. Malheureusement, il n’est pas possible de recevoir le traitement nécessaire pour ce genre d’affection de la nuque à Gaza, m’a dit mon médecin traitant. J’espérais pouvoir être soignée ici pour rester proche de ma famille. Mais mon médecin a décidé de m’envoyer dans un hôpital égyptien, afin d’y obtenir une opération chirurgicale, et cela doit se faire le plus rapidement possible car la pression qui s’exerce sur mes nerfs s’accroissait rapidement et pouvait conduire à une lésion de la moëlle épinière, ce qui m’aurait laissée paralysée pour le reste de mes jours.

J’ai pu obtenir à temps tous les papiers requis, y compris le document du Ministère de la Santé qui m’adresse à un médecin en Égypte, et j’ai obtenu un rendez-vous à l’hôpital pour le 22 juin. Je pensais que j’avais eu de la chance et que le plus dur était fait.

Le 20 juin à la première heure, j’ai été prise en charge par une ambulance du Ministère de la Santé, et conduite au point de passage de Rafah, que je pensais franchir facilement. Cependant, j’ai été obligées d’attendre pendant plus de sept heures avant que le chauffeur de mon ambulance soit averti par un membre de la garde-frontière palestinienne que nous ne serions pas autorisés à passer, en raison de différentes restrictions de passage.

Je suis donc rentrée chez moi, très fatiguées et désespérée, dans un état émotif que je n’ai pas pu cacher à mes enfants.

Il ne me restait pas d’autre choix que de redemander tous les documents et d’obtenir un autre rendez-vous à l’hôpital, et à mettre au point un nouveau transport par ambulance. Grâce à Dieux, mon frère – qui est sans emploi et dispose donc de temps – a pu s’en occuper à ma place. Il a obtenu un nouveau rendez-vous à l’hôpital du Caire pour le 27 juin. Alors, de nouveau deux jours avant la date fixée, je me suis rendue au point de passage de Rafah et j’ai attendu plus de 5 heures, après quoi mes douleurs étaient devenues insupportables et j’ai été obligée de rentrer chez moi et de me reposer.

Aujourd’hui, j’essaie de nouveau. Je suis arrivée avec l’ambulance à 10 heures ce matin, et l’attente a déjà duré trois heures sous un soleil brûlant. Je ne suis pas certaine de pouvoir passer aujourd’hui. Je vais persévérer, parce que je n’ai aucun autre choix, et je ne veux pas me retrouver totalement incapable de me mouvoir. Je veux à nouveau pouvoir m’occuper de mes enfants ».

Le paradis terrestre, vraiment…

On ne peut non plus oublier que les Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-est sont eux aussi souvent mis dans l’impossibilité de recevoir des soins de santé adéquats, en particulier à cause du mur de l’apartheid et des restrictions imposées par l’occupation à la circulation des ambulances. Pour rappel, voici une vidéo de Al Jazeera à ce propos :




[1] Par exemple, en décembre 2010, Haaretz faisait état d’une étude selon laquelle 850.000 enfants israéliens vivent sous le « seuil de pauvreté ». Voir www.haaretz.com/news/national/study-850-000-children-live-in-poverty-in-israel-1.332047
[2] On sait que les États-Unis ont menacé de mettre fin à l’aide dispensée à l’Autorité Palestinienne si un gouvernement comprenant des ministres du Hamas est mis en place. Indépendamment de cela, l’Autorité Palestinienne a été incapable de payer plus de 50% des salaires des fonctionnaires en juin et juillet. Israël a annoncé la suspension du transfert des taxes perçues par les services israéliens pour le compte de l’A.P. aussi longtemps que l’A.P. ne fournira pas la preuve qu’aucune part de cet argent n’aboutit dans des circuits contrôlés par le Hamas. Il s’agissait, à cette date, de 59,6 millions d’Euros, qu’Israël se réserve donc de ne pas verser à ses légitimes propriétaires. Ce n’est bien entendu pas la première fois qu’un tel chantage est exercé.
[3] en clair ce que l’OCHA de l’ONU décrit c’est l’apparition d’un marché noir des médicaments et autres produits indispensables pour se soigner, à cause du blocus israélien, qui permet aussi à des charlatans de prospérer.
[4] telles que les malades, les étudiants, les détenteurs de visas délivrés pour des pays étrangers et les titulaires de de passeports étrangers
[5] au nord du territoire, à la « frontière » israélienne.
[6] dont l’état nécessite des soins hors de la Bande de Gaza, de plus en plus nombreux vu la pénurie de médicaments et autres produits de santé évoquée plus haut.
* souligné par nous.

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