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Gaza. Les médicaments ne soignent pas de l’occupation

Il est pris comme antidote au stress de l’occupation. Mais la prévalence de l’analgésique Tramadol dans la Bande de Gaza a plus à voir avec sa facilité d’accès qu’avec son efficacité particulière en tant que substance protégeant de la réalité. Assiégée depuis début 2006, les moyens pour se détendre sont rares, et même certaines des personnes les plus résilientes et instruites de Gaza ont cherché dans le Tramadol une pause dans les terribles réalités de traumatismes, de pauvreté créée par l’homme et de stress permanent.

Les médicaments ne soignent pas de l’occupation

Molécule de synthèse souvent prescrite pour soulager les douleurs liées à une maladie, la pilule inoffensive devient, quand on se la procure au marché noir, une variété plus puissante et potentiellement mortelle.

Lors d'une conférence de presse en 2010, la police de Gaza montre des sacs de médicaments confisqués (Mohammed Asad / APA images)

Lors d’une conférence de presse en 2010, la police de Gaza montre des sacs de médicaments confisqués (Mohammed Asad / APA images)

« Toutes les semaines, nous avons trois ou quatre cas de surdose, pour la plupart des jeunes hommes, » dit Abu Yousef, 34 ans, ambulancier depuis plus de dix ans. « Les patients sont en sueur, ils délirent, vomissent, ont des douleurs abdominales, et peuvent avoir des hallucinations… c’est de la morphine, après tout, elle a de nombreux effets secondaires. »

Bien qu’il n’ait jamais été dépendant, il a lui-même pris du Tramadol après sa libération d’années de prisons israéliennes. « Je prenais du Tramadol pour des douleurs au ventre après ma libération. Mais j’ai cessé d’en prendre, je prends maintenant un antalgique, » dit-il.

Mais actuellement, la grande majorité des utilisateurs ne prennent pas les pilules sur avis médical. « Certains ont l’impression que ça les rend forts, que ça leur donne du pouvoir. Même certains médecins en prennent de temps en temps, parce qu’ils travaillent de longues heures. Les ouvriers des tunnels ont tendance à en prendre régulièrement. Mais eux, c’est pour l’endurance, pas pour l’engourdissement. »

Le docteur Hossam al-Khatib, 28 ans, est spécialisé dans la toxicomanie. Dans son travail d’aide aux toxicomanes pour qu’ils rompent avec leurs habitudes, il voit diverses origines et raisons qui poussent à la prise de médicaments.

« La plupart veulent oublier leurs problèmes, et le Tramadol les y aide, temporairement, » dit-il. « Le taux de chômage est très élevé parmi les jeunes et les adultes à Gaza ; ainsi, au cours des six dernières années, de plus en plus de gens se sont mis à prendre du Tramadol, y compris de jeunes diplômés de l’université qui, un an ou plus après leur diplôme, n’ont toujours pas trouvé de travail. »

Bien qu’il dise qu’il y a eu une augmentation importante du recours aux médicaments après le traumatisme de la guerre israélienne de 2008-2009, la première raison des niveaux actuels élevés de prise de médicaments et de drogue est selon lui le bouclage total de la Bande de Gaza : « Le siège est la cause de tous les problèmes : le chômage élevé, le désespoir, le stress, l’anxiété, la dépression. Même quelques jeunes de 15 ans en prennent parce que leurs vies sont si dures. »

Les pilules étant vendues à bas prix dans les rues de Gaza, commencer à en prendre et devenir toxicomane est plus facile pour les jeunes de Gaza que d’autres produits plus chers et moins disponibles.

Khatib explique que des drogues et la marijuana sont présentes à Gaza depuis bien avant 2006 et l’imposition du siège israélien sur Gaza. « Mais les gens n’utilisaient pas le Tramadol et les drogues comme un échappatoire, pas comme maintenant. C’est vraiment une conséquence du siège. »

Les raisons de l’usage sont plus profondes que le manque de travail et la frustration, dit Khatib. « La situation à Gaza provoque un changement dans la société palestinienne, qui produit davantage de problèmes dans les familles. Par exemple, un fils dont le plus jeune frère a du travail, mais pas lui. Il se sent honteux de ne pouvoir contribuer aux besoins de la famille, ou à ceux de ses propres femme et enfants. »

Une plaquette de Tramadol (Crédit photo : Emad Badwan/IPS)

Une plaquette de Tramadol (Crédit photo : Emad Badwan/IPS)

Des jeunes gens en âge de se marier qui ne peuvent assumer le coût d’un mariage et d’une vie de couple courent aussi de plus en plus le risque de développer des addictions au Tramadol ou autres produits, comme soulagement temporaire à leur honte et à leur misère, note Khatib.

Bien qu’il dise que certains ne sont que des utilisateurs occasionnels, d’après son expérience, environ 20% sont des utilisateurs chroniques. « Des toxicomanes« , dit-il.

Mais Khatib et Abu Yousef disent que la majorité des drogues entre par les tunnels depuis l’Egypte, les artères de vie de Gaza par lesquelles entrent la nourriture, le bétail, les produits agricoles et de pêche, et pratiquement tout ce qu’Israël interdit par la fermeture des frontières de Gaza depuis des années.

« En raison de la pauvreté généralisée en Egypte, beaucoup d’Egyptiens fabriquent du Tramadol à la maison, pour le vendre. Certains sont un mélange de morphine et de poison pour les rats, » dit Abu Yousef. « Le poison est un excitant, il stimule la production de la sérotonine par le cerveau, comme le Tramadol. Le poison lui-même n’induit pas de dépendance, mais à hautes doses et à usage répété, il peut tuer. »

Comme avec la plupart des toxicomanies, l’ironie de la prise de Tramadol est que non seulement elle ne résout pas les problèmes à leurs racines, ce pourquoi les utilisateurs en prennent, mais en fait elle les aggrave, dit Khatib.

« Les effets secondaires habituels et les symptômes de sevrage sont la dépression, l’anxiété, l’insomnie, le désespoir et le remord d’avoir pris la drogue. Avec les toxicomanes chroniques, il peut y avoir une perte de la coordination, des problèmes sexuels et même la stérilité. »

Reconnaissant que la plupart des toxicomanes au Tramadol cherchent une solution à leur état psychologique de la mauvaise manière, Khatib souligne l’importance du suivi une fois que les utilisateurs ont cessé de prendre les pilules. « Nous essayons de les faire se sentir importants et optimistes, et nous les encourageons à se socialiser, pas à continuer de s’isoler de leurs amis et de leur communauté. »

Le chômage étant l’un des facteurs clés du stress, la clinique de Khatib essaie d’aider les ex-toxicomanes à trouver du travail « et à les encourager à être patients dans leur recherche d’emploi, pas d’abandonner ou de céder au découragement. »

Les problèmes de fond peuvent varier, dit-il, mais comme pour beaucoup des problèmes actuels de Gaza, la solution est douloureusement claire : « Si les frontières étaient ouvertes, le siège levé, le travail à nouveau disponible, les gens ici ne se sentiraient pas désespérés, ils n’éprouveraient pas le besoin de prendre des drogues comme le Tramadol, » dit le docteur Khatib.


Article publié le 21 octobre 2012 par Inter-Press Service
Traduction : MR pour ISM

 

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