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Gaza : l’armée d’occupation se prépare à user une fois de plus d’une «violence délibérément disproportionnée»

Une semaine après que l’armée d’occupation israélienne ait commis un massacre de civils – le dernier bilan est de 19 morts et ±1.400 blessés – une seconde vague (35.000 personnes ?) de manifestants gazaouites se prépare à se diriger vendredi  vers à la “frontière” entre la Bande de Gaza et Israël, et la répétition d’un scénario sanglant similaire n’est pas à exclure.

C’est que cette “frontière” semble avoir soudainement acquis une valeur sacrée pour les Israéliens, au point que quiconque ne puisse s’en approcher à plusieurs centaines de mètres, sans que cela soit passible de la peine de mort. Or, en 2017, les forces armées israéliennes ont conduit au minimum 67 “incursions” à l’intérieur du territoire de la Bande de Gaza, ont ouvert le feu par-dessus la “frontière” au moins à 560 reprises sur des agriculteurs travaillant dans leurs champs ou des pêcheurs, ont tué 28 Palestiniens qui se trouvaient à l’intérieur du territoire de Gaza et en ont blessé 1.181.  Qu’en conclure, sinon que conformément à la doctrine colonialiste et raciste qui guide toute l’action du gouvernement israélien, la “frontière” n’est sacrée que quand il s’agit d’enfermer les gazaouis dans leur camp de concentration à ciel ouvert…

Les gazaouis ont rassemblé de grandes quantités de pneus, qu’ils auraient l’intention de brûler à proximité de la frontière, afin de créer un rideau de fumée afin à gêner les tireurs de précision de l’armée israélienne. Sur les réseaux sociaux, ce vendredi est déjà désigné par des Palestiniens comme la “Journée des pneus en caoutchouc”.

Du côté israélien, l’échec de la campagne de propagande destinée à justifier le massacre n’a pas dissuadé le gouverne­ment Netanyahou de persévérer dans ses intentions criminelles : les instructions données aux tireurs de précision d’abattre quiconque s’approche de la “frontière” en ayant “l’intention de la franchir et de pénétrer en territoire israélien” ont été confirmée, et cela alors qu’ils se trouveraient encore à plusieurs centaines de mètres de la clôture (ce qui indique que le sniper israélien est supposé doté d’un don de divination remarquable… ou plutôt que sa hiérarchie attend de lui qu’il tire sur tout ce qui bouge).

Elles ont d’ailleurs été appliquées durant toute la semaine : mercredi, l’armée d’occupation a ouvert le feu sur des jeunes Palestiniens qui s’approchaient “trop” de la clôture qui marque la frontière. Le Croissant Rouge a fait état de deux blessés légers aux jambes par des “balles réelles”, dans les environs de Nahal Oz. 

Les forces des brigades Givati ​​et Nahal seront déployées le long de la frontière, renforçant les forces du Golani et du Corps blindé de l’armée israélienne qui sont déjà dans la zone.

Dès le lendemain du massacre de la semaine dernière, le porte-parole de l’armée israélienne a publié des photos de 10 des 17 personnes tuées (sur son compte Twitter) – dans le but évident de s’exonérer de tirs indiscriminés et des blessures infligées à plusieurs centaines de manifestants avec avec des munitions réelles.

Le titre dit : “Les terroristes des émeutes violentes”, suivent des photos de Palestiniens tués, parfois vêtus de treillis militaires du Hamas. Sous chaque photo,  un résumé de leur “implication terroriste”. Pratiquement tous sont  identiques : nom, lieu de résidence, et l’inscription, “militant actif de l’organisation terroriste Hamas”.

Toute la propagande israélienne repose, une fois de plus, sur le double présupposé
1) que le Hamas est une organisation terroriste, et uniquement une organisation terroriste (ce qui est contredit par des centaines de témoignages)
2) que tout habitant de la Bande de Gaza ayant un quelconque rapport avec le Hamas n’agit, en toutes circonstances, qu’en obéissant aux ordres de l’organisation, et est donc en tous temps et en tous lieux “une cible légitime” pour l’armée d’occupation.

Or, dans une analyse publiée par “The Israel Democracy Institute”, citée par Haaretz, trois experts juridiques israéliens – le professeur Yuval Shany, le professeur Amichai Cohen et le docteur Eliav Lieblich – estiment que les moyens dont peut user un Etat pour défendre ses frontières ne sont pas sans limites. Les tirs à balles réelles contre des civils non armés, avertissent-ils, ne sont permis que si et quand les civils participent directement à des hostilités. Et une tentative de franchissement de la frontière ne constitue pas une participation directe à des hostilités 1.

Shany, Cohen et Lieblich affirment, par conséquent, qu’Israël devait avoir recours uniquement à des mesures de “contrôle des foules” habituellement utilisées pour disperser une manifestation illégale ou une émeute. Ceux qui traversent la frontière peuvent être arrêtés, et sauf dans les cas où il existe une menace spécifique et concrète pour la vie posée par un individu spécifique, les tirs à balles réelles ne devrait pas être utilisés. Approcher de la frontière, la traverser et même une éventuelle «incitation» ne justifient pas d’utiliser des balles réelles s’il n’y a pas de danger avéré pour la vie.

Comme le note Aeyal Gross dans Haaretz, Israël impose un blocus à Gaza depuis de nombreuses années, durant lesquelles il a décidé qui et quoi peut aller à Gaza et sortir de ce territoire palestinien. Israël envahit Gaza chaque fois qu’il le désire. Et alors qu’il n’y a plus le moindre colon dans cette enclave, Israël érige en Cisjordanie des villes et des communautés où vivent des centaines de milliers de citoyens israéliens. Israël n’a jamais respecté les frontières 2 ni la «souveraineté». Mais soudainement, quand des Palestiniens s’approchent, ce simple fait est considéré comme une menace horrible. Soudainement, la clôture entre Gaza et Israël est la frontière d’un État souverain qu’il faut à tout prix faire respecter.

Il s’agit donc une fois de plus de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, et qui plus est avec prémé­ditation : avant le massacre, l’ONG israélienne des droits de l’homme B’Tselem avait averti que “les responsables israéliens ont menacé à plusieurs reprises de répondre par la force meurtrière” et qu’ils considéraient les manifestants comme des terroristes et qualifiaient Gaza de “zone de combat”.

“CROSSE EN L’AIR ET ROMPONS LES RANGS”

L’organisation israélienne B’Tselem a lancé un appel inédit aux conscrits que l’armée d’occupation poste à la frontière de Gaza : après leur avoir rappelé que «les soldats israéliens ont l’obligation légale de refuser les ordres manifestement illégaux», B’Tselem affirme que “le fait de tirer sur des manifestants civils non armés est exactement cela : sans équivoque et manifestement illégal».

B’Tselem fait paraître des insertions publicitaires dans les journaux israéliens pour diffuser ce message.

Le refus de faire la distinction entre civils non armés et combattants, ainsi que le recours délibéré à une violence disproportionnée, fait partie de la doctrine militaire israélienne – connue sous le nom de “Doctrine Dahiya”, du nom d’un quartier de Beyrouth qu’Israël a pulvérisé parce que de nombreux membres importants du Hezbollah y vivaient. La doctrine a été appliquée (comme l’avait promis l’actuel chef d’état-major israélien Gadi Eisenkot) à Gaza. Eisenkot a déclaré en 2008 : «Ce qui s’est passé dans le quartier de Dahiya à Beyrouth en 2006 arrivera dans tous les villages d’où on tire en direction d’Israël» et que «nous appliquerons une force disproportionnée et causerons de grands dégâts et des destructions. De notre point de vue, ce ne sont pas des villages civils, ce sont des bases militaires».

La même logique reste à l’œuvre : les habitants de la Bande de Gaza sont toujours punis pour avoir osé voter pour le Hamas. Telle était déjà la raison pour laquelle le rapport Goldstone de l’ONU avait conclu en 2009 qu’Israël avait mené «une attaque délibérément disproportionnée, destinée à punir, humilier et terroriser une population civile».

Punir, humilier, terroriser une population civile maintenue depuis plus de dix ans en captivité dans un territoire exigu, surpeuplé, insalubre, à la limite de la famine, où même les hôpitaux ne peuvent être correctement alimentés en électricité et manquent chroniquement de médicaments, et où le simple fait d’aller cultiver ses champs ou tenter de pêcher de quoi survivre revient à risquer sa vie car les soldats israéliens postés à la “frontière” peuvent très bien ouvrir le feu à tout moment et en toute impunité, juste pour passer le temps; à cela se résume toute la politique israélienne, encouragée par la complicité de la “communauté internationale”.

L.D.      

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Notes   [ + ]

1. Si on se réfère aux tweets de l’armée israélienne, il y avait 30.000 civils sur place du côté gazaouite de la frontière, et tout au plus quelques dizaines auraient, prétendument, tenté de la franchir – NDLR
2. Au point de n’avoir jamais voulu définir ses propres frontières, ce qui reviendrait à les figer, alors que l’objectif de tous les gouvernements israéliens depuis 1948 est toujours – et cela reste vrai actuellement – de les repousser plus loin. – NDLR