Dans l'actu

Gaza et l’échec du projet national

Haidar Eid

Pour comprendre les mesures draconiennes prises par l’Autorité palestinienne sous la direction du Fatah contre la bande de Gaza, qui endure déjà un siège étouffant de dix ans orchestré par Israël, il convient d’examiner de près l’agenda idéologique et national réduit du Fatah.

Le Fatah, actuellement dirigé par Mahmoud Abbas, n’est pas parvenu à réaliser la libération du peuple palestinien et s’est mué en une organisation de bantoustans. (Photo : Thaer Ganaim APA images)

Gaza souffre déjà d’une crise humanitaire, largement rapportée par les organisations des droits de l’homme internationales, locales et israéliennes. Pire encore, Israël a imposé des restrictions sévères à l’importation des matériaux de construction nécessaires pour reconstruire les milliers de maisons et d’institutions détruites au cours de l’agression israélienne de 2014.

Les Palestiniens de Gaza se rendent bien compte que le siège israélien est enraciné dans l’histoire du colonialisme sioniste d’implantation, qui a complètement déshumanisé les autochtones au point que leurs morts ne comptent absolument pas.

La bande de Gaza elle-même est un vaste camp de réfugiés – 70 pour 100 de ses 2 millions de résidents sont des réfugiés – qui rappelle le péché originel commis en 1948, lorsque les milices sionistes et, plus tard, l’armée israélienne, ont chassé plus de 750 000 Palestiniens de leurs foyers d’origine.

Israël est bien déterminé à terminer la besogne, afin de s’assurer que le surplus de population non souhaité soit maintenu dans une vaste prison, mais sans pour autant lui en conférer le nom.

Et, en même temps, ces « Arabes » ingrats de Gaza doivent comprendre que le siège est leur sort puisqu’il est soutenu par une communauté internationale complice, par les régimes arabes et, plus grave encore, par certains de leurs propres dirigeants. De là découle l’idée que Gaza est un endroit de ténèbres infinies, tant au sens figuré qu’au sens littéral.

Une décision immorale

Cette situation humanitaire intenable à Gaza est en outre confortée par la décision de l’Autorité palestinienne, en avril, de suspendre les paiements à Israël de l’électricité destinée à Gaza, et de réinstaurer des taxes sur le carburant acheminé vers l’enclave.

Ceci s’est finalement traduit par la mise à l’arrêt de la seule centrale électrique de Gaza, qui fonctionnait déjà à capacité réduite en raison des dégâts subis lors des bombardements israéliens répétés de ces dernières années, réduisant ainsi l’électricité disponible pour la bande de Gaza au niveau le plus bas jamais atteint.

Pire encore, l’AP a réduit le financement des hôpitaux et cliniques de Gaza et a également infligé des réductions salariales draconiennes aux agents du secteur public, dont les traitements apportaient un flux de revenu vital à la bande côtière assiégée. Par exemple, les traitements des employés de l’Université Al-Aqsa ont été réduits de 80 à 90 pour 100 au cours des quatre derniers mois.

La toute dernière décision immorale prise par l’AP a été de forcer 6 000 fonctionnaires de Gaza, dont la plupart travaillent dans l’enseignement et le secteur de la santé, de prendre leur retraite anticipée.

Toutes ces mesures mortelles ont été prises dans l’intention de soumettre à des pressions le Hamas, le parti réellement au pouvoir à Gaza, afin qu’il renonce à son contrôle de l’enclave et qu’il se « réconcilie » avec l’AP.

Certains apologistes du Fatah sont même allés plus loin en affirmant que toutes ces mesures avaient été prises pour défendre le « projet national » qui, prétendaient-ils, avait été exposé à de terribles menaces de la part du Hamas.

Toutefois, ils n’expliquent pas comment le traitement d’un universitaire peut se muer en « menace » pour le projet national.

Analyse d’apitoiement du Fatah sur lui-même

Afin de comprendre les mesures de l’AP contre Gaza, on doit examiner les faiblesses du Fatah – dont le nom est un acronyme pour « Mouvement palestinien de libération » – et son incapacité à réaliser le moindre de ses buts déclarés, y compris son refus d’accepter sa propre défaite lors des élections démocratiques au Conseil législatif palestinien, en 2006.
J’affirmerais également que le dernier étranglement imposé à Gaza par l’AP reflète non seulement la chute du Fatah – la faction qui domine l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) depuis des décennies – mais aussi la fin du nationalisme palestinien contemporain en général.

Le Fatah a fait ses débuts en tant que mouvement de libération nationale visant à « libérer la Palestine du Jourdain à la Méditerranée à la pointe du fusil », mais il s’est glissé dans une situation post-coloniale sans avoir remporté pour le peuple palestinien le moindre gain sur le plan de la démocratie, de la justice ou de la libération.

Il s’est mué en une organisation de bantoustans portant les attributs d’un « État » inexistant.

Par le biais d’une analyse mécanique sur les résultats des élections de 2006 – analyse dans laquelle le Fatah s’apitoie surtout sur lui-même – et des événements qui ont suivi dans la bande de Gaza, le Fatah a rendu sa position très claire : la situation humanitaire et politique très difficile dans la bande de Gaza a été provoquée par le Hamas. Et, puisque la plupart des Gazaouis ont voté pour le Hamas, qu’ils en paient le prix lourd.

Le Fatah a été la force motrice politique derrière les accords d’Oslo que l’OLP a signés avec Israël en 1993 et qui ont été associés à la corruption et à liquidation des principes d’autodétermination tels qu’ils sont définis par le droit international, et de libération.

La perte de la foi

En tant que parti de droite, le Fatah a été incapable de comprendre les mutations énormes et le changement de paradigme en politique, dans la bande de Gaza, suite aux trois massacres perpétrés par Israël entre 2008 et 2014. Ceci inclut une perte de foi en la capacité des actuels dirigeants de proposer une solution garantissant la justice, un soutien décroissant à la solution à deux États et la montée du mouvement BDS. Ainsi, les dirigeants du Fatah continuent aujourd’hui de ressasser cette vieille croyance erronée en ce que les accords d’Oslo sont la seule voie politique vers un État palestinien.

Ceci demeure une indication probante de ce que le peuple palestinien a perdu la foi en le pouvoir de ses dirigeants de revendiquer leur terre et leurs droits. Leur approche est une répudiation de la détermination indéniable et sans précédent exprimée par la population de Gaza, par les formes croissantes de résistance populaire en Cisjordanie et par le succès du mouvement BDS mondial.

Il est intéressant de noter que le commentaire le pire et le plus inapproprié émis par les partisans d’Oslo est qu’Oslo n’a rien à voir avec la situation et les événements de ces derniers jours dans la bande de Gaza.

Par ailleurs, on se demande si le gouvernement de facto de Gaza croit sérieusement que sa nouvelle alliance de circonstance avec sa némésis politique, l’ancien homme fort du Fatah Muhammad Dahlan, pourrait fournir une solution aux interminables défis politiquement créés auxquels Gaza est confronté.

Dahlan a été un ennemi mortel du Hamas, mais il s’est brouillé avec le patron du Fatah et chef de l’AP, Mahmoud Abbas, ce qui veut dire que, désormais, Dahlan et le Hamas font cause commune.

Via l’alliance avec Dahlan, qui est soutenu par les Émirats arabes unis et qui est également proche du régime égyptien, le Hamas a été en mesure de garantir quelques journées d’approvisionnement en carburant pour la centrale électrique de Gaza.

Mais permettre l’entrée de quelques litres de carburant via le carrefour de Rafah, c’est de la politique de valve de pression, et rien de plus.

Une fenêtre sur l’espoir

Dans un article destiné à Al-Shabaka, j’ai affirmé que les Palestiniens devaient considérer la « dé-participation » à l’actuel système politique, qui est devenu illégitime et incompétent.

Le blocus de Gaza se situe dans le contexte de la tendance génocidaire intrinsèque d’Israël en tant que projet colonial d’implantation qui se caractérise par un système d’oppression à de multiples niveaux.

Afin d’aborder la « crise de Gaza », Israël, à l’instar de l’Afrique-du-Sud de l’apartheid avant lui, va devoir payer un prix très lourd.

C’est ce que fait le mouvement BDS. C’est la seule fenêtre d’espoir dont nous pensons, nous les Gazaouis, qu’elle aura un impact.


Publié le 14/7/2017 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

haidar eid 2Haidar Eid est écrivain et professeur de littérature postcoloniale à l’université Al-Aqsa à Gaza, après avoir enseigné dans plusieurs universités à l’étranger. Vétéran dans le mouvement des droits nationaux palestiniens, c’est un commentateur politique indépendant, auteur de nombreux articles sur la situation en Palestine.

D’autres articles de Haidar Eid ou parlant de lui sont disponibles sur ce site

 

Print Friendly, PDF & Email