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Gaza : le blocus est dans sa 10ème année, dans moins de quatre ans les ressources disponibles ne permettront plus la survie de la population

Bo Schack, Directeur opérationnel de l'UNRWA à Gaza

«J’ai survécu aux trois dernières guerres, mais ce n’est pas le problème. Ici, les guerre vont et viennent. La lutte la plus difficile est de ne pas perdre l’espoir. Le seul moyen pour moi est de me replier en moi-même, et de créer mon propre monde, et de tout oublier». C’est ce que m’a raconté Ali, un homme de 36 ans, qui travaille comme serveur dans un café de la ville de Gaza.

Ali est né à Gaza, et voilà dix ans qu’il est soumis à un strict blocus terrestre, aérien et maritime, qui est entré dans sa dixième année en juin 2016. Le blocus l’isole, tout comme le reste des 1,8 million d’habitants de Gaza, et l’enferme dans une petite enclave de 365 kilomètres carrés – la Bande de Gaza est l’un des territoires les plus densément peuplés au monde – en proie à une extrême pauvreté et anéantie par des conflits à répétition.

Une pénurie chronique de carburant et d’électricité, avec des coupures de l’alimentation entre 18 et 22 heures par jour – une extrême pollution de l’eau – 95% de l’eau des nappes souterraines sont impropres à la consommation – et des infrastructures en ruines, qui rappellent avec insistance les cycles répétés de violences armées, forment la réalité quotidienne.

Le blocus israélien est entré dans sa dixième année, et la population n'a toujours pas accès à un standard de vie humain – photo de Khalid Atif Hasan (2014)

Le blocus israélien est entré dans sa dixième année, et la population n’a toujours pas accès à un standard de vie humain – photo de Khalid Atif Hasan (2014)

La population de Gaza se voit refuser une vie conforme aux standards humains. Cela ne fut pas toujours le cas : avant l’établissement de restrictions à la liberté de mouvement des personnes et des marchandises, la Bande de Gaza était une société relativement développée, disposant d’une base productive et d’une économie florissante.

Le blocus et l’occupation ont inversé ce processus, accéléré par des opérations militaires israéliennes répétées et des destruc­tions massives, de sorte qu’aujourd’hui Gaza est sujette à ce que les Nations-Unis qualifient de “dé-développement”. Située en bordure de la Méditerranée, entre l’Égypte et Israël, Gaza pourrait être célèbre pour ses plantations de palmiers, ses fruits et ses plages de sable blanc. Au lieu de cela, Gaza est connue pour une crise des déchets et de l’hygiène, que le magazine Time a décrit comme “une bombe à retardement mondiale pour la santé”.

L’UNWRA s’est non seulement fréquemment prononcée contre l’impact désastreux des conflits récurrents à Gaza, mais aussi – conjointement avec l’ONU à son plus haut niveau – contre le lancement de roquettes depuis l’enclave. Nous sommes troublés par tout ce qui implique un risque de pertes de vies humaines. Dans le même temps, nous pensons que les restrictions actuelles, qui s’accroissent, sur la circulation des personnes et des marchandises peuvent, de manière très significative, conduire à un résultat exactement à l’opposé aux motifs qui sont avancés pour les justifier, à savoir l’amélioration de la sécurité en Israël. Les restrictions sévères représentent un risque potentiel d’accroissement des frustrations, de la violence et de la radicalisation, et pourraient même être le facteur de déclenchement d’un autre conflit dévastateur dans la Bande de Gaza.

Les avertissements répétés vont devenir réalité

Les Nations-Unis ont émis des mises en garde répétées à propos de la situation déstabilisante et sérieuse qui prévaut dans la petite enclave; nous avons averti il y a déjà quatre ans que la Bande de Gaza va devenir inhabitable – ce qui signifie qu’on n’y disposera effectivement plus des ressources suffisantes pour que la population survive – en 2020. C’est-à-dire dans moins de quatre ans.

Cette mise en garde a été répétés depuis lors. Si aucune action fondamentale n’est entreprise immédiatement pour s’attaquer aux causes sous-jacentes de conflit telles que le blocus, qui doit être entièrement levé, ils deviendront réalité; la catastrophe ne se profilera plus à l’horizon.

Quand un endroit devient inhabitable, la population se déplace. C’est le cas pour les désastres environnementaux, tels que les sécheresses, ou pour les conflits, comme en Syrie.

Mais cette “solution” de dernier ressort est refusés à la population de Gaza. Ils ne peuvent pas sortir de leur territoire de 365 kilomètres carrés. Ils ne peuvent pas s’échapper ni face à une pauvreté dévastatrice ni face à la peur d’un nouveau conflit. Sa jeunesse très instruite – pratiquement la moitié de la population est âgée de moins de 17 ans – n’a aucune possibilité de voyager, de poursuivre sa formation hors de Gaza, ou de trouver du travail où que ce soit au-delà des clôtures du périmètre et des deux points de contrôle des frontières étroitement gardés, au nord et au sud de la Bande de Gaza.

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Des Palestiniens de Gaza attendent au point de passage de Rafah que les autorités égyptiennes les autorisent à sortir du territoire assiégé

Avec le passage de Rafah, entre l’Égypte et Gaza, pratiquement entièrement fermé à l’exception de quelques jours par an, et Israël qui refuse la sortie même pour des cas humanitaires graves ou les équipes d’organisations internationales, la grande majorité de la population n’a aucune chance d’obtenir un des “permis” si fortement convoités. Ils ne peuvent pas davantage partir par la mer sans courir le risque d’être arrêtés ou de se faire tirer dessus par la marine israélienne ou égyptienne, et ils ne peuvent pas escalader les clôtures fortement gardées qui bordent la frontières entre Gaza et Israël sans s’exposer au même risque.

Le blocus a effectivement érodé ce qu’il restait d’une classe moyenne, plongeant pratiquement toute la population dans la misère et la rendant dépendante de l’aide [internationale]. Le taux de chômage au deuxième trimestre de 2016 a atteint 41,7% – chiffre qui ne tient pas compte d’un sous-emploi massif – et 80% de la population ne peuvent compter que sur l’aide humanitaire afin de pourvoir à leurs besoins élémentaires tels que la nourriture, mais aussi pour l’éducation de base, les soins de santé de base, ou même pour des choses comme des couvertures, des matelas ou un réchaud pour cuisiner.

Alors qu’avant le début du blocus, en 2000, l’UNRWA fournissait une aide alimentaire à 80.000 bénéficiaires, nous soutenons actuellement 930.000 personnes, soit 12 fois plus.

L’impact psyhosocial : de hauts niveaux de stress et de détresse

Les effets combinés du blocus ont aussi eu un impact psychologique, moins visible mais néanmoins profond et palpable, sur la population de Gaza. Quelle que soit la résilience que la population a conservée, elle a été érodée à mesure que le blocus se prolongeait. Le “UNRWA Community Mental Health Programme” (programme communautaire de santé mentale) a constaté que les réfugiés à Gaza connaissent des niveaux de stress et de détresse croissants.  Les suicides étaient jadis une chose inconnue, mais des cas sont maintenant régulièrement rapportés, ce qui donne clairement à penser que la capacité d’adaptation des Palestiniens a été épuisée.

L’UNRWA estime qu’au minimum 30% des enfants palestiniens réfugiés auraient besoin d’une certaine assistance psychologique structurée. Les symptômes les plus fréquents sont chez eux : les cauchemars, les désordres alimentaires, les frayeurs intenses, l’énurésie.

Rana Quffa, leader d’une communauté de jeunes gens de la zone centrale de Gaza, résume ainsi la situation : “L’ennui est un facteur majeur de dépression et de désespoir chez les personnes jeunes. Ils restent assis dans le noir – au sens littéral, en raison de la pénurie d’électricité – et se sentent impuissants. Ils pensent à leur vie et ne voient que des issues négatives. Gaza est plein d’idées; il y a tant de créativité dans cet endroit. Mais nous ne nous focalisons pas assez sur nos propres idées. Nous nous focalisons sur notre dépendance par rapport à l’aide. Le blocus a aussi conduit à un blocage dans l’état d’esprit des gens. Les jeunes se replient sur eux-mêmes. Pourquoi devrions-nous essayer, puisqu’il y a toujours et à chaque fois un grand NON pour quoi que ce soit ?”. Et il ajoute en conclusion : “La vie à Gaza est un cercle vicieux. Qui nous aidera à le briser ?

Le blocus de Gaza n’est pas seulement une terminologie politique; ce n’est pas non plus un désastre naturel qui est juste “arrivé”. Le blocus de Gaza est un fait de l’homme, il concerne des vies bien réelles, et des histoires vraies. Il est temps de redonner à Gaza, et à sa jeunesse, le futur qui leur appartient. Le blocus doit être levé.

Bo Schack       

Les forces israéliennes ouvrent le feu sur des agriculteurs, des chasseurs d’oiseaux, des pêcheurs,…

gaza_armySamedi matin, rapporte l’agence de presse palestinienne Ma’an, les forces israéliennes ont ouvert le feu sur des cultivateurs, des chasseurs d’oiseaux et des pêcheurs, au cours de plusieurs incidents distincts dans les zones est et  nord de la Bande de Gaza assiégée.

La force navale israélienne a ouvert une fois de plus le feu sur des bateaux de pêche palestiniens, qui pêchaient au large de la côte de Beit Lahiya, au nord de la Bande de Gaza. Ces tirs n’ont pas fait de blessé. Un porte-parole de l’armée d’occupation a indiqué à Ma’an que les bateaux de pêche s’étaient “éloignés de la zone de pêche désignée”, et que la marine israélienne a par conséquent ordonné aux bateaux de s’arrêter et tiré des coups de semonce qui ont eu pour effet que les pêcheurs ont regagné la côte. Le porte-parole a affirmé ne pas être informé à propos des autres incidents.

Les incursions militaires israéliennes à l’intérieur de la Bande de Gaza assiégée et à proximité de la “zone tampon” qui s’étend à la fois le long des limites terrestres et de la façade maritime, sont depuis longtemps pratiquement quotidiennes.

Les Palestiniens qui travaillent à proximité de la “zone tampon” entre l’enclave palestinienne et Israël sont souvent pris pour cible par les forces israéliennes, notamment parce qu’Israël n’a jamais daigné clarifier quelles sont exactement les limites fixées par l’occupant à cette zone interdite.

L’armée israélienne ouvre régulièrement le feu sur des pêcheurs palestiniens et sur des agriculteurs le long de la zone frontière, en dépit des accords de cessez-le-feu qui ont mis fin à l’agression israélienne de 2014. Cette conduite des Israéliens a eu pour effet de détruire en grande partie les secteurs de l’agriculture et de la pêche de l’enclave palestinienne assiégée.

Les forces israéliennes mettent aussi fréquemment en détention des pêcheurs capturés par elle au large de la côte de Gaza, en invoquant généralement “des raisons de sécurité”.

Selon le Centre Palestinien pour les Droits Humains (PCHR),  les forces israéliennes ont emprisonné 71 pêcheurs et confisqué 22 bateaux de pêche depuis 2015. Le centre affirme aussi que les forces navales israéliennes ont ouvert le feu sur des pêcheurs palestiniens à 139 reprises depuis le début de cette année, causant ainsi 24 blessés et endommageant 16 embarcations de pêche.  


L’article de Bo Schack, Directeur opérationnel de l’UNRWA à Gaza, ci-dessus a été publié sur le site de l’organisation le 21 octobre 2016. Traduction : Luc Delval.

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