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Face aux États-Unis, tout est permis à Israël. Et face à Israël, tout est permis à ses marchands d’armes

Raviv Drucker (Haaretz)

Dans cet article de Haaretz, Raviv Drucker met en évidence deux phénomènes importants : Israël peut tout se permettre vis-à-vis du gouvernement des États-Unis et l’industrie de l’armement impose sa loi au gouvernement israélien.

Tandis que Netanyahou négociait avec Obama un accord destiné à assurer à Israël une aide militaire d’un niveau sans précédent – 38 milliards de dollars sur 10 ans – il a ouvertement soutenu le candidate “Républicain” à la Maison Blanche, il a (pour ne citer que quelques exemples) nommé comme son porte-parole un homme qui a traité le Président étatsunien d’antisémite, il a ouvertement méprisé les demandes de Washington concernant l’extension de la colonisation et la reprise de négociations, il a combattu tout accord avec l’Iran à propos du nucléaire, auquel Obama attachait énormément de prix…

Bilan : Obama est tout sourire face à Nenatnyahou pour ne pas risquer d’indisposer les électeurs juifs vis-à-vis de la candidate qu’il soutient pour lui succéder, et Israël va continuer à empocher année après année une aide militaire d’un niveau insensé, sans parler du bouclier que les États-Unis lui assurent au Conseil de Sécurité de l’ONU.

Deuxième temps de la démonstration : l’industrie de l’armement a construit en Israël un réseau d’influence tel que le gouvernement ne peut pratiquement rien lui refuser. D’ailleurs, on se passe de son avis. Cette industrie est devenue fortement exportatrice, et dès lors ses intérêts prévalent sur la diplomatie israélienne, ainsi que l’explique Raviv Drucker. Il souligne aussi le rôle de cette industrie dans tous les conflits qui ensanglantent le monde.

En résumé, le gouvernement israélien peut tout se permettre vis-à-vis de la première puissance mondiale, et l’industrie de l’armement peut tout se permettre vis-à-vis du gouvernement israélien. C’est qui qui commande, dans cette boutique qu’on appelle la Terre ?                                                    Luc DELVAL

En novembre 1979, le Premier ministre israélien de l’époque, Menachem Begin, était interviewé par une une télévision étatsunienne. Israël remboursera “jusqu’au dernier centime” l’aide de 3 milliards de dollars que les États-Unis étaient sur le point de lui accorder en échange de son retrait du Sinai, dit-il. Cette déclaration était une question de fierté nationale, mais témoignait d’une bien piètre connaissance de la question (Begin ignorait qu’une partie de l’argent en question constituait un don).

En juillet 1996, lors de sa première visite aux États-Unis en qualité de Premier ministre, Benjamin Netanyahou choqua le Congrès en affirmant qu’Israël renoncerait à recevoir une “aide économique” des États-Unis. C’était une question de correction, et de dignité.

L’Israël de 1979 avait encore des raisons de demander une assistance de son riche allié. En 1996, Israël était capable de renoncer à 1,2 milliard $ d’aide civile (sur 10 ans). Comment dès lors ose-t-il aujourd’hui demander 3,8 milliards de dollars [par an pendant 10 ans] ? Israël se glorifie de son produit intérieur brut (PIB) de près de 40.000 $ par tête, supérieur à ceux de l’Italie et de l’Espagne. Son économie est en bonne position si on la compare à celle de l’Europe, et en excellente situation si on la compare à l’économie globale. Combien de temps Israël va-t-il continuer à tendre la main ?

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Ou peut-être faut-il poser la question autrement ? Après tout, Netanyahou a fait la démonstration que les milliards reçus ne créent aucune dépendance. Vous pouvez demander un don, et immédiatement après cracher au visage de l’administration U.S. Dignité nationale ? Allons, ne soyez pas ridicule !

Le seul point contrariant que les Américains ont osé introduire dans l’accord [sur l’aide militaire à Israël] est de nature à causer quelque tort à l’industrie israélienne de l’armement. A la fin de la sixième année de l’accord, Israël ne sera plus en mesure de dépenser un quart de l’aide accordée (quelque 800 millions de dollars) pour des achats à sa propre industrie de l’armement.

C’est le seul point positif de cet accord. Dommage qu’il ne prenne pas effet dès le premier jour.

En avril 2012, le “contrôleur d’État” publia un rapport fracassant, quoiqu’il n’ait jamais créé beaucoup de remous. Ce rapport révélait qu’au moins cinq contrats pour des exportations concernant la “sécurité” [les armes – NDLR] avaient été conclus sans l’autorisation du Ministre des Affaires étrangères.

Cela vous semble casse-pieds ? C’est que quelqu’un a pris soin que cela le soit. Le puissant lobby de l’industrie de l’armement (y a-t-il un seul général de l’armée qui ne caresse l’espoir de pouvoir travailler pour lui un jour ?) s’est arrangé pour que le rapport reste aussi confidentiel que possible.

Ce n’est pas très difficile à faire. Vous allez dans un sous-comité du Contrôleur de l’État, où les discussions sont confidentielles, vous vous arrangez pour que quelqu’un dise que ce rapport serait de nature à porter atteinte aux relations étrangères – par exemple parce qu’il embarrasserait les chef de l’industrie de défense – et la décision est prise que les détails juteux du rapport ne seront jamais rendus publics. A partir de ce moment, le Contrôleur de l’État peut bien écrire tout ce qu’il veut.

Il écrit, par exemple, que le Directeur général du Ministère de la Défense, Udi Shani, a pris des décisions illégales concernant les exportations d’armes, qui requièrent la consultation et l’approbation du Ministère des Affaires étrangères. Shani l’a fait en pleine connaissance de cause et sans se dissimuler. Mais ne vous inquiétez pas, rien de fâcheux ne lui est arrivé.

Qui a entendu parler de ce rapport ? Le Ministre de la Défense de l’époque, Ehud Barak, a déclaré au Contrôleur de l’État qu’il n’était au courant de rien. Après tout, il n’était que le ministre. Son successeur, Moshe Ya’alon, n’a jamais entendu parler de rien non plus. Qui se soucie de savoir à qui Israël vend des armes et qui les utilise ? Le rapport fut rendu public sans que les noms des pays acheteurs y figurent, et sans que la nature des contrats et le détail des armes vendues soient mentionnés. Personne ne peut s’intéresser de loin à un rapport comme celui-là.

Israël a un passé sanglant en ce qui concerne le commerce des armes. Les régimes les plus méprisables de la planète ont reçu des armes israéliennes durant les plus sombres chapitres de leur histoire. Et le présent ne vaut pas beaucoup mieux. Il est difficile de trouver un conflit armé, où que ce soit dans le monde, dans lequel une compagnie israélienne n’a pas vendu quelque chose à quelqu’un. Selon la loi [israélienne], c’est ce que le Ministre des Affaires étrangères est supposé éviter. Mais, comme on l’a remarqué, pas mal de mesures ont été prises pour réduire son influence.

La structure des revenus de l’industrie de l’armement [israélienne] est unique. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, à peu près 70% de ses revenus proviennent des exportations. Elle est donc dépendante de la prolifération des guerres.

Maintenant, ces industries nous rassurent : elles sauront comment se débrouiller avec les nouvelles règles du jeu édictées par les États-Unis, en construisant de nouvelles usines sur leur propre territoire. C’est une honte.

Raviv Drucker                


L’article ci-dessus a été publié par Haaretz sous le titre “The Only Good Thing About New U.S. Military Aid Deal to Israel” le 19 septembre 2016 – Traduction : Luc Delval

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