Dans l'actu

C’est l’UE qui le dit : l’aide à la reconstruction de Gaza est « made in Israel »

Israël manœuvre pour ne pas permettre le développement de l'économie palestinienne

Rapport spécial : Toute une discussion est en cours actuellement concernant des affirmations prétendant qu’Israël gagne des millions d’euros grâce à une politique de fait consistant à empêcher l’aide non israélienne à la reconstruction d’entrer dans la bande de Gaza.

Une école palestinienne endommagée lors de l'opération "Bordure protectrice". 7 août, Gaza City. [Jordi Bernabeu Farrús/Flickr]

Une école palestinienne endommagée lors de l’opération « Bordure protectrice ». 7 août, Gaza City. [Jordi Bernabeu Farrús/Flickr]

Au moins 65.000 personnes dans la bande de Gaza sont sans logis, après le récent conflit, qui a duré sept semaines. Les infrastructures, depuis les sites de désalinisation de l’eau jusqu’aux centrales électriques, sont en ruine.

Aucune interdiction israélienne officielle n’empêche l’importation de matériaux de reconstruction non fabriqués en Israël, mais des sources de l’UE – s’exprimant en gardant l’anonymat – disent qu’en pratique, les exigences sécuritaires israéliennes présentent la chose comme un fait accompli.

« Si vous voulez que des matériaux d’aide puissent entrer, ils devront presque inévitablement venir de sources israéliennes », a déclaré un fonctionnaire européen. « Je ne pense pas que vous trouverez cela écrit quelque part dans la politique officielle mais, quand vous devez négocier avec les Israéliens, c’est ce qui se passe. Cela accroît les coûts de construction et de transaction et c’est un problème politique dont il faut tenir compte. »

De même, au vu des restrictions sécuritaires d’Israël concernant l’aide, « il peut être très difficile d’exporter des matériaux vers Gaza », a poursuivi le fonctionnaire. « Un tas de marchandises destinées à un projet de reconstruction du secteur privé de Gaza se sont retrouvées bloquées au port d’Ashdod durant de très longues périodes – des mois, sinon des années – de sorte qu’il n’y a en fait aucune alternative, sinon utiliser des sources israéliennes. »

Et la source d’ajouter que la politique a profité à l’économie israélienne pour des montants de plusieurs millions d’euros et qu’à son avis, il s’agit d’une politique délibérée.

La Commission européenne alloue chaque année quelque 300 millions d’euros d’aide au développement à Gaza et à la Cisjordanie, et quelque 200 millions d’euros d’aide humanitaire.

L’allégation du fonctionnaire européen a été confirmée par les agences internationales sollicitées par EurActiv et elle concorde largement avec les conclusions d’un rapport de l’ONU qui doit être publié dans le courant de cette journée (3 septembre).

L’étude de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD) dira que la la moitié de toute l’aide des donateurs aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza – dont l’organisme des Nations unies prétend qu’elles constituent un marché captif – est dépensée pour combler un déficit commercial en Israël.

« Les éléments à double utilisation »

Tel-Aviv a imposé un blocus total à la bande de Gaza en 2007 après l’ascension vers le pouvoir du mouvement islamiste Hamas, qui a recouru aux tactiques des attentats suicides à la bombe et des attaques à la roquette contre l’occupation israélienne, lesquelles ont causé des centaines de victimes civiles.

Mais l’ONU et les ONG internationales ont protesté contre l’entrave à la liberté de mouvement et de commerce qu’est ce blocus pour la vaste majorité des habitants de Gaza, parce qu’il s’agit d’une punition collective.

Des matériaux de construction comme l’acier et le ciment, nécessaires pour la reconstruction de Gaza, ont été catalogués par Israël comme produits à « double utilisation » – adaptables à la fabrication de munitions – qui ne peuvent être importés à Gaza que par l’ONU et les organisations d’aide et ce, sous le contrôle d’Israël.

Mark Regev, un porte-parole du bureau du Premier ministre israélien, a réfuté les allégations prétendant que la politique d’entrée à Gaza menée par Israël empêchait les matériaux de reconstruction non israéliens d’entrer dans la bande de Gaza.

« Je connais cette politique et ce n’est pas vrai », a-t-il dit dans un entretien téléphonique avec EurActiv, depuis Jérusalem. Toutefois, il a été incapable de citer des exemples de matériaux de reconstruction non israéliens qui pouvaient entrer à Gaza, lorsqu’on a fait allusion à des questions posées au Cogat.

L’organisme israélien, le Cogat qui coordonné l’entrée de l’aide à Gaza, n’a pas daigné faire le moindre commentaire à propos de ces questions.

Mais « il n’y a guère de choix », a déclaré Amir Rotem, le directeur des affaires publiques de Gisha, une ONG israélienne, à l’adresse d’EurActiv. « Le marché israélien à la monopole du ciment, avec précisément une seule société, et je n’ai jamais entendu parler d’une production palestinienne de ciment en Cisjordanie, de sorte qu’il n’y a guère le choix. »

« Un sacré culot »

Les réactions internationales aux allégations du fonctionnaire de l’UE ont été fortes.
« Il est scandaleux qu’un pays qui vient précisément de démolir 25.000 maisons exige que son industrie de la construction tire profit de leur reconstruction aux dépens de la communauté internationale », a déclaré un diplomate occidental à l’adresse d‘EurActiv.

« Vous parlez d’un sacré culot ! », a-t-il ajouté.
Mahmoud el-Khafif, le coordinateur spécial de l’UNCTAD pour l’assistance au peuple palestinien, a déclaré quant à lui qu’il estimait que les allégations du fonctionnaire de l’UE étaient correctes.

« Si vous considérez l’acier ou le ciment, je pense que leur seule source serait Israël », a-t-il dit. « À mon avis, en tant qu’économiste, il y a un grave problème. Ce qui s’est passé à Gaza et ce qui se passe en Cisjordanie en termes de contrôle de la Zone C est un processus permanent de réduction de la capacité de l’économie palestinienne à produire, et la seule alternative est d’importer à partir d‘Israël. »

Plus tard, aujourd’hui, un nouveau rapport de l’UNCTAD dira que la croissance économique (mesurée d’après le PIB) dans les territoires palestiniens occupés a décliné, passant de 11 % en 2011 à à peine 1,5 % l’an dernier, loin en dessous de la croissance démographique.

« Un endroit invivable bien avant 2020 »

Même avant les derniers combats, le chômage à Gaza était de 36 % et les gens y étaient plus pauvres que dans les années 1990, à l’époque du début du processus de paix d’Oslo.

Reconstruire Gaza démolie prendra désormais 20 ans, sous l’actuel régime des restrictions, selon un rapport publié un peu plus tôt cette semaine par Shelter Cluster, une ONG présidée par le Conseil norvégien aux Réfugiés, avec la participation de l’UNHCR et de la Croix-Rouge internationale.

Il pourrait être trop tard pour de nombreux Gazaouis. L’office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA) a estimé précédemment que Gaza ne sera pas un « endroit vivable » en 2020 en raison de son accroissement démographique et de la réduction de ses sources d’eau douce en 2016.

« Si Gaza devait être un endroit invivable en 2020 – avant les tout derniers combats – il va de toute façon l’être désormais bien avant cette date », a déclaré à l’adresse d’EurActiv Christopher Guinness, un porte-parole de l’UNRWA, depuis la bande de Gaza.

« Avec au moins 20.000 maisons endommagées ou détruites, des kilomètres et des kilomètres d’infrastructure des eaux dévastés, des millions de gallons d’eaux usées coulant dans la mer chaque jour, et les impacts corrosifs du blocus, le caractère durable de Gaza a même de moins en moins d’avenir », a-t-il dit.

Plus de 2.100 Palestiniens – en majeure partie des civils – ont été tués dans la récent opération israélienne Bordure protectrice, de même que 73 Israéliens – surtout des militaires.

L’effort international de reconstruction à Gaza pourrait coûter plus de 6 milliards de dollars, selon le vice-Premier ministre palestinien.


Publié sur EurActiv le 3 septembre 2014.
Traduction pour ce site : JM Flémal.

 

Print Friendly, PDF & Email