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En prison, de jeunes Palestiniennes créent leur propre magazine : «Fleur»

Malgré la sévérité des contrôles et les risques de punitions lourdes, un groupe de jeunes Palestiniennes détenues à la prison de HaSharon, en Israël, sont parvenues à publier un magazine afin de raconter leur vécu derrière les barreaux et elles espèrent désormais pouvoir relancer l’expérience.

Juillet 2018. Une page du magazine « Zahrat », produit à la main par de jeunes Palestiniennes détenues à la prison de HaSharon, en Israël. (Photo : Ahmed Sammak)

Le magazine a été imaginé par Mona Qa’adan, une ancienne détenue, originaire de Jénine. « J’ai eu l’idée d’un magazine quand j’ai remarqué que certaines des toutes jeunes prisonnières avaient du talent pour écrire et dessiner », a-t-elle expliqué à Al-Monitor. Quand elle les a abordées avec cette idée, les filles ont été d’accord pour écrire sur leurs opinions et sentiments, sur ce qu’elles avaient vécu lors de leur arrestation et sur la façon dont elles tuaient le temps en prison. Qa’adan a été libérée avant la sortie du premier numéro, mais les détenues se sont arrangées pour en faire sortir un exemplaire et le lui adresser. Deux ans plus tard, Qa’adan garde toujours précieusement cette possession inestimable.

Les filles ont décidé de baptiser leur magazine « Zahrat », c’est-à-dire « fleur » en arabe. C’est d’ailleurs le nom donné aux jeunes filles dans les prisons israéliennes. Jusqu’à présent, elles en ont sorti 15 numéros, tous recopiés à la main. Le premier numéro, daté du 22 septembre 2016, comptait 12 pages. Le dernier, sorti le 29 décembre 2017, en comptait 34. Huit exemplaires ont été sortis en fraude de la prison centrale israélienne de HaSharon, qui a défrayé récemment la chronique du fait que c’est là qu’a été emprisonnée Ahed Tamimi, la jeune Palestinienne qui avait giflé un soldat israélien.

Même aujourd’hui, l’équipe garde le secret sur la façon dont elle a fait sortir en fraude les exemplaires du magazine. « Nous avons plusieurs moyens d’y arriver », a expliqué Qa’adan à Al-Monitor.

Les deux premiers numéros du magazine traitaient surtout de sujets culturels, sociaux et religieux. C’est dans le troisième numéro que les contributrices se sont mises à parler de leurs souffrances en prison.

Le manque de fournitures constituait un obstacle majeur. « Nous utilisions des crayons de couleur de la Croix-Rouge, qui visitait la prison tous les six mois. Chaque cellule recevait 12 crayons. Il y avait 11 cellules, chacune avec quatre, six ou huit détenues. Nous confectionnions chaque fois deux exemplaires au moins du même numéro du magazine au cas où nous aurions été prises. Nous sommes parvenues à terminer 15 numéros en tout, mais huit seulement ont pu sortir de la prison », a expliqué Qa’adan.

Une page du magazine « Zahrat », produit à la main par de jeunes Palestiniennes détenues à la prison de HaSharon, en Israël. (Photo : Ahmed Sammak)

Un exemplaire du dernier numéro a été sorti en fraude par Malak al-Ghaliz, la plus jeune détenue (15 ans), à sa sortie de prison le 29 décembre 2017. Ghaliz, condamnée à huit mois d’emprisonnement pour avoir tenté de poignarder un soldat israélien au check-point de Qalandia (au sud de Ramallah), le 20 mai 2017, était la préposée à la culture, dans « Zahrat ».

La jeune Malek al-Ghaliz, à sa sortie de prison

Elle a raconté son histoire à Al-Monitor. Une partie de cette histoire figurait déjà dans le magazine. « Quand ils m’ont arrêtée au check-point, ils m’ont aspergé le visage avec un spray au poivre et ils m’ont tenue menottée par derrière durant cinq heures. J’ai été transportée dans un véhicule militaire, et le soldat qui était assis en face de moi n’a cessé de me taper dessus depuis le check-point jusqu’à la prison. Quand nous sommes arrivées, d’autres soldats se sont moqués de moi, m’ont insultée et m’ont prise en photo avec leurs smartphones. Certains menaçaient de me frapper », a déclaré Ghaliz à Al-Monitor.

Ghaliz a déclaré que la vie en prison était étouffante. Il était interdit de s’exprimer ou de faire preuve de créativité. « Nous ne pouvions prononcer le mot ‘‘Palestine », ni même porter notre drapeau. Nos cellules étaient fouillées trois fois par jour. Deux gardiens de prison passaient par nos cellules toutes les demi-heures pour vérifier de quoi nous parlions ou sur quoi nous écrivions. Un jour, Iman Ali, une autre détenue, a été prise avec des dessins de la Palestine. Elle a été forcée de les déchirer. »

Ghaliz a exprimé l’espoir qu’un jour, les institutions de défense des prisonniers et les organisations des droits de l’homme puissent manifester de l’intérêt pour le magazine : « Elles pourraient s’y intéresser davantage. Cela ne suffit-il pas que le magazine soit recopié à la main par les prisonnières mêmes, qui mettent ainsi en évidence leurs souffrances quotidiennes ? Ce magazine montre qu’ils peuvent enfermer nos corps, mais pas nos âmes. La magazine est très important pour nous du fait que, malgré les situations pénibles auxquelles nous étions confrontées, nous continuions à écrire. »

Tasnim Halabi, la rédactrice en chef de 17 ans, a expliqué que le magazine comportait plusieurs sections, dont l’une sur la vie des prisonnières, de même que des sections sur la culture, la religion et les informations publiques. « Au début, nous n’écrivions pas sur nous-mêmes, de crainte d’être prises mais, plus tard, nous avons décidé de le faire. Nous rassemblions des crayons chaque fois que nous comparaissions devant les tribunaux israéliens », a expliqué Halabi à Al-Monitor.

Halabi avait été arrêtée à propos d’une tentative d’agression au couteau au check-point de Beit’Ur, à Ramallah, en avril 2016 et elle avait été relâchée le 3 mai 2017.

Elle a raconté que la partie la plus pénible s’était située au début, lors de l’arrestation. Elle et une amie avaient reçu des coups de la part des enquêteurs, elles avaient été transportées de la prison au tribunal pieds et poings liés, et tout au long du trajet, on n’avait cessé de leur lancer toutes sortes d’insultes.

Elle a ajouté qu’une enseignante palestinienne de Jaffa venait à la prison chaque mois pour y donner cours et qu’elle apportait également des journaux. Mais ses visites avaient cessé fin 2016.

Mona Qa’adan

Qa’adan, la seule adulte de l’équipe, a été arrêtée à cinq reprises par les forces d’occupation israéliennes. La première fois, c’était en 1999. Elle avait été détenue durant 37 jours, au cours desquels elle avait été torturée et interrogée à propos de l’Association Al-Baraa des jeunes musulmanes, à Jénine, dont on disait qu’elle soutenait le terrorisme. Qa’adan avait réfuté les accusations de terrorisme et déclaré qu’Al-Baraa se contentait de soutenir les familles des martyrs et des prisonniers et de diffuser les enseignements du Coran.

Elle avait été arrêtée une dernière fois en 2012 pour avoir réouvert Al-Baraa et elle avait été incarcérée à HaSharon. Elle avait été libérée en mars 2016 après avoir payé une amende de 30 000 shekels (environ 8 250 dollars).

Aujourd’hui, hors de prison, Qa’adan enseigne dans un programme de maîtrise en études féminines et développement à l’Université An-Najah de Naplouse et elle défend activement les droits des prisonnières palestiniennes.

« Je suis allée frapper à la porte de plusieurs institutions intéressées par les questions des prisonniers, mais aucune n’a voulu se charger de la publication du magazine. Si le magazine bénéficiait d’investissements suffisants et s’il mettait en évidence l’existence des prisonnières, il aurait un grand impact », a-t-elle déclaré.

Abdul-Nasser Farwana, qui dirige le département études et documentation de l’Autorité concernant les Affaires des prisonniers palestiniens, a déclaré à Al-Monitor : « Ce magazine est une démarche très positive pour mettre en exergue, même si c’est de façon très simple, la souffrance des prisonnières dans les prisons israéliennes. Il est important d’avoir quelqu’un qui écrit depuis l’intérieur des prisons israéliennes afin de parler de ces jeunes filles au monde extérieur. »

Et d’insister sur le fait que de tels projets stimulent fortement la communauté arabe et internationale à exercer des pressions sur les forces israéliennes afin qu’elles traitent mieux leurs prisonniers.


Publié le 3/8/2018 sur Al Monitor
Traduction : Jean-Marie Flémal

Ahmed Sammak est un journaliste palestinien indépendant, diplômé en 2018 de la Faculté des médias et communications de masse de l’Université Al-Azhar, à Gaza. Il travaille pour divers médias locaux, dont Mashreq News.

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