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En Palestine, la récolte des olives a toujours un goût amer

Chloé Benoist

Pour les villageois de Wadi Fuqin et d’ailleurs dans les territoires palestiniens occupés, la récolte des olives, d’une grande importance économique et symbolique, est un rappel récurrent de l’impact néfaste de l’occupation.

WADI FUQIN, Cisjordanie occupée – Alors que la famille Manasra cueillait des olives dans l’un de ses champs, au début du mois de novembre, période qui marque la fin de la saison des récoltes, le grondement sourd d’engins de construction dans la colonie israélienne illégale 1 de Beitar Illit leur rappelait l’incertitude qui régit l’existence de la petite communauté palestinienne.

Mohammad Manasra cueille des olives sur ses terres dans le village de Wadi Fuqin, dans le sud de la Cisjordanie occupée, surplombé par la colonie israélienne de Beitar Illit aperçue au loin, le 10 novembre 2017 (MEE/Chloé Benoist)

Coincé entre les colonies de Beitar Illit et de Tzur Hadassah et directement adjacent à la “Ligne verte” qui définit la frontière 2 entre la Cisjordanie occupée et Israël, Wadi Fuqin se bat depuis la création de l’État d’Israël pour préserver ses moyens de subsistance et sa présence sur les terres du village, connues autrefois comme le « panier alimentaire » de la région de Bethléem.

« Nous sommes entourés par toutes ces colonies et nous sommes coincés au milieu, avec une seule route pour en sortir », a expliqué à Middle East Eye Nadia Manasra, une matriarche de la famille. « C’est comme une prison. »

« Aucun de mes droits humains n’est respecté, la plupart des terres de la vallée sont confisquées ou menacées de confiscation et nous ne savons pas quel sera notre sort ici », a déclaré à MEE Mohammad Moussa Manasra, le mari de Nadia.

« Mais malgré tout, nous essayons de nous adapter à notre situation. »

Une importance économique et symbolique

En 1948, suite à la création de l’État d’Israël, les habitants de Wadi Fuqin ont été chassés de leur village par les forces israéliennes et ont fui vers le camp de réfugiés de Dheisheh, juste au sud de la ville de Bethléem.

Les autorités israéliennes ont autorisé les Palestiniens de Wadi Fuqin à cultiver leurs terres pendant la journée, mais leur ont interdit de vivre dans le village.

Mohammad Manasra, également connu sous le nom d’Abou Nader, est né en 1950 dans une grotte de la région de Wadi Fuqin, où ses parents vivaient au mépris des ordres israéliens.

Nadia Manasra se tient dans son oliveraie, dans le village de Wadi Fuqin, le 10 novembre 2017 (MEE/Chloé Benoist)

En 1972, Israël a finalement permis aux Palestiniens de retourner vivre dans le village, officiellement en raison d’un manque de place à Dheisheh.

Les Manasra ont donné naissance à leur fille cette année-là, le premier enfant à être officiellement né dans le village après plus de vingt ans, a expliqué avec fierté le couple de personnes âgées. 

À Wadi Fuqin, comme ailleurs dans le territoire palestinien occupé, les oliviers revêtent une importance économique en tant que ressource agricole majeure, mais aussi en tant que symbole de la résilience palestinienne – les arbres sont soigneusement entretenus par les habitants de Wadi Fuqin depuis des années et l’ont même été lorsqu’ils avaient l’interdiction de vivre dans la région.

Les oliviers peuvent mettre jusqu’à vingt ans pour être adultes et porter leurs fruits; de nombreux arbres dans le territoire palestinien et en Israël ont plusieurs centaines d’années, certains sont même millénaires.

« Les Palestiniens ont ce lien avec les oliviers parce qu’ils en ont hérité de leurs familles »,  explique Muhanad Qaisi, qui dirige l’Olive Tree Campaign, une campagne qui vise à sensibiliser l’opinion internationale et à venir en aide aux agriculteurs palestiniens dans la zone C 3 – qui correspond aux 60 % de la Cisjordanie sous le contrôle militaire complet d’Israël. La zone C est la seule à jouir d’une continuité territoriale, de sorte que pour se rendre d’une partie de la zone où les Palestiniens exercent une certaine autonomie à une autre il faut nécessairement passer dans la zone entièrement sous contrôle israélien – NDLR))

« Dans le cadre du conflit [israélo-palestinien], les Palestiniens essaient de préserver les oliviers car ils constituent notre souvenir, notre patrimoine et notre histoire. Chaque fois que des arbres sont déracinés ou détruits, des souvenirs, un patrimoine et une histoire sont démolis. »

Les villages palestiniens de la zone C, comme Wadi Fuqin, ont vu leurs terres agricoles progressivement confisquées par les autorités israéliennes au fil des cinquante années d’occupation de la Cisjordanie, que ce soit à travers la construction de colonies et du mur de séparation israélien, illégaux, ou à travers la proclamation de « terres d’État » israéliennes et de « zones militaires fermées ».

Selon Abou Nader, les terres qui appartenaient aux habitants de Wadi Fuqin avant la création d’Israël s’étendaient sur 12.000 dounams (1.200 hectares). Aujourd’hui, d’après l’Institut de recherche appliquée de Jérusalem (ARIJ), Wadi Fuqin couvre seulement 3.262 dounams (326,2 hectares).

Selon les Nations unies, quelque 326.400 dounams (32.640 hectares) de terres arables sont actuellement interdits aux Palestiniens dans le territoire palestinien occupé, ce qui a des répercussions profondes sur la production agricole et sur l’économie palestinienne à plus grande échelle.

Selon Muhanad Qaisi, l’expansion continue des colonies de peuplement israéliennes sur les collines entourant Wadi Fuqin a provoqué l’assèchement d’une vingtaine de puits qui approvisionnaient le village en eau. Les colonies déversent également dans la vallée où les cultures palestiniennes sont exploitées des décombres produites par les constructions, ensevelissant partiellement de nombreux oliviers de la région.

« Maintenant, les colonies sont au sommet de la colline », a déclaré à MEE Nour Abou Kamal, petit-fils des Manasra, en montrant les bâtiments blancs en cours de construction et les grues surplombant la vallée. « Mais personne ne sait à quel point ils se seront rapprochés de nous l’année prochaine, ni jusqu’où ils iront dans la vallée. »

Des oliviers déracinés

Les colons de Beitar Illit et de Tzur Hadassah ciblent régulièrement les habitants de Wadi Fuqin, qui ont rapporté à MEE de nombreux cas de harcèlement par des colons, souvent sous protection militaire israélienne.  

D’après les villageois palestiniens, certains colons coupent ou déracinent des oliviers, endommagent des tuyaux d’irrigation et des serres, volent des ânes, empoisonnent des chiens ou se baignent même nus dans des piscines naturelles de la région devant des familles palestiniennes.

Les soldats der l’armée d’occupation regardent passivement les colons
agresser les 
agriculteurs palestiniens à coups de pierres

(novembre 2017 – vidéo diffusée via Twitter, reprise par Haaretz sur son site web)

Selon un rapport publié en 2013 par Visualizing Palestine, les autorités israéliennes ont déraciné plus de 800.000 oliviers depuis 1967, soit l’équivalent de 33 fois la superficie de Central Park.

Dans le même temps, selon l’ONG de défense des droits de l’homme Yesh Din, les enquêtes israéliennes sur les actes de vandalisme perpétrés par des colons contre les oliviers ne donnent presque jamais lieu à des inculpations. Selon Abou Nader, les colons israéliens s’en prennent à l’agriculture de Wadi Fuqin – dont ses oliviers – « parce qu’ils veulent que [les Palestiniens] partent ».

« Malheureusement, ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains », a-t-il déploré.

« Le gouvernement israélien nourrit la haine des Palestiniens auprès de ses citoyens jusqu’à ce qu’ils croient que tous les Arabes sont pareils, que tous les Palestiniens sont dangereux. Cette mentalité conditionne les Israéliens à ne pas avoir de problème avec la discrimination et le génocide infligés au peuple palestinien. »

Des organisations comme celle de Muhanad Qaisi recrutent activement des étrangers pour participer aux récoltes d’olives à travers la Cisjordanie afin de dissuader la violence israélienne; Qaisi a en effet expliqué que les soldats et les colons israéliens étaient moins enclins à employer la force contre les Palestiniens devant des témoins internationaux afin de ne pas ternir l’image d’Israël à l’étranger.

Néanmoins, malgré la pression causée par les politiques gouvernementales israéliennes et la violence des colons, les habitants de Wadi Fuqin sont déterminés à rester sur leurs terres.

« Les Israéliens ont commis une erreur en nous laissant revenir dans les années 1970, parce qu’ils nous ont rendu nos droits », a constaté ironiquement Nadia Manasra. « Maintenant, nous sommes là et nous n’irons nulle part. »


Cet article de Chloé Benoist a été publié par Middle East Eye – édition française, le 16 novembre 2017.
Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Chloé Benoist (@chloejbenoist) est une journaliste française basée au Moyen-Orient depuis 2011. Elle y couvre l’actualité politique, mais écrit aussi sur des sujets économiques, sociaux et culturels.

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Notes   [ + ]

1. On entend généralement par “colonies illégales”  celles qui ne sont pas officiellement reconnues par le gouvernement israélien, ce qui n’empêche nullement qu’elles soient connectées aux réseaux routier, téléphonique, de distribution d’eau et d’énergie…  et soient protégées par l’armée d’occupation. En réalité, toutes les colonies juives de Cisjordanie sont illégales au regard du droit international. – NDLR
2. “Ligne verte” : nom communément donné à la ligne d’armistice, fixée en 1949, qui tenait de facto lieu de frontière entre Israël et la Cisjordanie avant la guerre de 1967. – NDLR
3. Il s’agit du découpage en “zones“ A, B et C du territoire occupé de Cisjordanie, prévu par les “accords d’Oslo” : la zone A est en théorie sous le contrôle de l’Autorité Palestinienne (qui décharge ainsi l’occupant d’une série de tâche et de responsabilités qui devraient lui incomber et rendent l’occupation moins coûteuse pour lui), la population de la  zone B est gérée par l’Autorité Palestinienne mais Israël y assure, à son seul bénéfice, “la sécurité”, et la zone C est sous le contrôle exclusif de l’occupant. – NDLR