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En marge du procès contre les activistes pour la Palestine d’Anvers, les commentaires de Lucas Catherine

Trois activistes pour la Palestine sont poursuivis par le Parquet d’Anvers pour incitation au racisme, sur base d’une plainte d’associations sionistes. En cause : le slogan « Khaybar, Khaybar, ya yahoud » qui aurait été crié,  pendant quelques secondes, quelque part, dans une manifestation le 12 juillet 2014 à Anvers, contre la guerre d’agression meurtrière d’Israël contre Gaza.

Anvers, 12 juillet 2014 (Photo : Solidaire)

« Aucun mot sur les innombrables drapeaux et slogans pendant la manifestation, qui sont clairement et exclusivement dirigés contre Israël, Michael Freilich (1) se focalise sur un seul slogan de quelques secondes et auquel il donne sa propre interprétation », écrivent les organisateurs dans leur communiqué.

Ils ont demandé à Lucas Catherine, spécialiste de la Palestine et d’Israël, d’expliquer le slogan « Khaybar ». Voici ses commentaires.

 L’histoire de Khaybar

La bataille de Khaybar, en 628, faisait partie de la 22e campagne de Mahomet, qui était non seulement un prophète mais aussi un chef militaire et fut ainsi le fondateur d’un empire arabe. D’où ces batailles.

Les Juifs de Khaybar pratiquaient l’agriculture et ne voyaient pas du tout d’un bon œil une prédominance de Mahomet, un caravanier, et de ses partisans, qui voulaient bâtir un empire commercial à partir de Médine. Les Juifs s’allièrent à la tribu arabe des Ghatafan contre les Médinois et Mahomet, mais furent vaincus et durent se soumettre. Ils purent poursuivre leurs activités agricoles, mais durent céder la moitié de leurs rentrées à Mahomet et à son État à Médine. Le deuxième successeur de Mahomet les chassa, mais ils purent revenir plus tard. Le rabbin andalou Benjamin de Tudela, qui visita la ville en 1173, donc plus de cinq cents ans après l’expulsion, y estima la population juive à 1150 habitants (Source : Encyclopaedia of Islam, éditée à Leyde par un collectif international d’islamologues). Il ne s’agit donc en aucun cas d’un massacre général.

Il subsiste même à propos de Mahomet une tradition qui prétend qu’après la victoire, une juive, Zaynab, dut préparer pour lui un mouton et qu’elle en empoisonna la viande. Mahomet le remarqua et recracha la viande pour lui demander : « Pourquoi as-tu fait cela ? » Elle répondit : « Si tu avais été un despote militaire comme un autre, nous aurions été débarrassés de toi, mais si tu avais été un prophète, tu l’aurais remarqué. » Mahomet lui pardonna. (Source : Maxime Rodinson, islamologue juif français, dans Mahomet).

Khaybar est mentionné dans la tradition musulmane non seulement comme une grande victoire, mais aussi parce que Mahomet, à l’époque, y proclama la réglementation « halal », vraisemblablement sous l’influence des lois de la kashrout juive.

 Le slogan « Khaybar, Khaybar, ya yahud » est-il pertinent au cours d’une manifestation contre les crimes de guerre israéliens à Gaza ?

Je ne pense pas, personne ne connaît l’histoire derrière Khaybar et les gens mal intentionnés peuvent y rechercher toutes sortes de choses malveillantes. Ce qui est le cas ici.

 Devons-nous faire une distinction claire entre les Juifs et la politique de colonisation menée par Israël ?

Très certainement. Mais le problème a deux facettes. Israël s’est proclamé en son temps État juif et on a voulu que la population soit juive de la façon la plus homogène possible, d’où l’expulsion de la grande majorité de la population palestinienne d’origine.

Cette définition en tant qu’État juif n’est pas seulement proclamée dans la loi fondamentale d’Israël (l’État juif n’a pas de constitution), mais on y a également ajouté un deuxième volet, une autre loi fondamentale encore de l’État juif : la Loi sur le droit au retour. Ici, il est dit que l’État d’Israël est non seulement l’État des Juifs qui y résident, mais aussi celui de tous les Juifs du monde. Cette loi les convie à émigrer vers la Palestine.

Depuis la fondation de l’État juif, Israël a tout mis en œuvre pour se profiler comme le représentant de tous les Juifs, d’où qu’ils soient dans le monde. Et avec un certain succès. À un seul courant très orthodoxe et très minoritaire près et hormis – en Belgique – l’UPJB (Union des progressistes juifs de Belgique) et l’UAVJ (Une autre voix juive), les associations juives présidées par des gens comme Pinhas Kornfeld s’identifient à plus de 100 pour 100 à l’État d’Israël et à sa politique de colonisation. Elles n’ont jamais pris leurs distances par rapport aux crimes de guerre israéliens. Il n’est donc pas étonnant que quelques manifestants ne fassent aucune distinction entre les Juifs et la politique coloniale d’Israël.

Un élément supplémentaire, c’est qu’un cinquième des habitants israéliens d’Israël sont des Palestiniens – des descendants de ceux qui ont eu la chance de ne pas être chassés – et qu’ils n’accomplissent pas de service militaire dans l’armée de l’État juif et il est par conséquent difficile de ne pas parler spécifiquement des Juifs quand il est question de la répression militaire.

Cette confusion entre juifs et la politique de l’État israélien n’est pas seulement leur problème, d’ailleurs, mais aussi celui de nos médias.

Pour donner un exemple récent : quand Brigitte Hermans de Broederlijk Delen (2) a été expulsée par l’État d’Israël, nos médias ne sont pas vraiment allés consulter l’ambassade d’Israël, mais bien des personnes qu’ils considéraient comme les porte-parole de l’État juif, à savoir Messieurs Freilich (1) et consorts.

Si la communauté juive d’Anvers se distanciait clairement de la violation des droits de l’homme par l’État d’Israël, une telle confusion pourrait être évitée et non pas interprétée comme une sorte de racisme.


Publié le 22 novembre 2016 sur FB par Marc De Quidt
Traduction : Jean-Marie Flémal

Lisez sur le même sujet : Solidarité avec les activistes pour la Palestine d’Anvers, poursuivis pour incitation au racisme 

lucas_catherineLucas Catherine est un auteur bruxellois spécialiste du monde arabe, de la colonisation, des relations entre civilisation occidentale et autres cultures. Il a vécu à Khartoum, Rabat et Dar es Salam.

Parmi ses nombreux livres : « L’Islam à l’usage des incroyants » (EPO, 1998), « Palestine, la dernière colonie ? » (EPO 2003), « Gaza » (EPO, 2009), « Promenade au Congo : petit guide anticolonial de Belgique » (CADTM, 2010), « Le lobby israélien » (EPO, 2011).

Plusieurs autres articles de Lucas Catherine (ou parlant de lui) sont disponibles sur ce site.

(1)Rédacteur en chef du mensuel sioniste Joods Actueel
(2)L’équivalent d’Entraide et Fraternité en Wallonie-Bruxelles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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