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En défense d’Alice Walker

Le véritable « délit » d’Alice Walker n’est pas l’antisémitisme, mais bien son soutien indéfectible à la cause palestinienne.

L’écrivaine et lauréate du prix Pulitzer Alice Walker s’entretient avec des femmes palestiniennes lors d’une visite effectuée à Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, le 8 mars 2009. [Photo : AP Photo/Hatem Moussa]

On a beaucoup parlé d’Alice Walker, ces dernières semaines, et pas en bien. À son tour, elle s’est fait broyer dans le moulin des diffamations sionistes, complétées d’accusations répétées d’antisémitisme, après avoir déclaré qu’elle avait lu And the Truth Shall Set You Free (Et la vérité vous libérera – 1995), de David Icke, un livre très généralement perçu comme antisémite. Pour toute clarté, Alice Walker n’a jamais dit qu’elle partageait les idées d’Icke ni même qu’elle était d’accord avec elles. Elle a déclaré qu’elle était intéressée par ses écrits et qu’elle estimait qu’il était « courageux » pour avoir exprimé des choses auxquelles s’opposaient les sensibilités populaires.

Je n’ai jamais lu Icke, en dehors de récents extraits cités par ses critiques et je n’éprouve pas le besoin de le faire pour déclarer que cette accusation de culpabilité par association est totalement injuste. Les extraits sont terribles, mais ils ne renvoient pas à Madame Walker du simple fait qu’elle les a lus.

Le poème

« Mais avez-vous lu le poème d’Alice Walker ? », m’ont demandé des gens. « Il est on ne peut plus antisémite ! »

Je me souviens de Dareen Tatour, qui a été emprisonnée par Israël pour un poème posté sur Facebook et sur la prétention fantaisiste qu’elle appelait à la violence contre les juifs ; et de Günter Grass, qu’Israël avait interdit et contre qui il avait exercé des pressions afin qu’on lui retire son prix Nobel de littérature, du fait qu’il avait écrit un poème réclamant que l’Allemagne cesse de fournir des sous-marins nucléaires à Israël. Même l’œuvre de Mahmoud Darwish, le plus grand poète de Palestine, a été dénoncée en tant qu’équivalente de Mein Kampf, d’Adolf Hitler.

En général, j’estime que définir et contrôler les limites entre une enquête et des activités culturelles n’est jamais une bonne idée. Il n’est pas exagéré de dire qu’Alice Walker est une icône culturelle dont le travail intellectuel et la créativité imaginative ont contribué au progrès moral de la société américaine. Pourtant, la façon dont elle a simplement été dénigrée et cataloguée comme antisémite a été étonnamment rapide, décisive et diffamatoire.

C’est pour cette raison que je me sens contrainte de répondre, même en cette heure tardive et en dépit des attaques que je suis susceptible de devoir affronter. Et aussi parce que, en tant qu’écrivaine palestinienne et membre de plusieurs collectifs, certains de nos alliés m’ont demandé de la dénoncer ; et parce que Madame Walker est une femme réfléchie, passionnée et brillante qui mérite mieux de notre part.

Son poème débute par le choc d’avoir été traitée d’antisémite, parce qu’elle a osé suggérer que la dignité humaine universelle appartient aux Palestiniens également. Il poursuit en examinant le traitement incroyablement cruel et impitoyablement violent qu’Israël inflige aux Palestiniens autochtones. À partir de là, Madame Walker cherche les réponses en examinant le Talmud. Ensuite, elle cite des passages qui défendent la suprématie juive et les valeurs hostiles aux gentils (goyim).

Le rabbin Rosen affirme que les passages choisis sont bel et bien réels. Tous les textes religieux monothéistes déploient un spectre complet d’idées, des plus nobles aux plus basses. La Bible et le Coran ont leurs propres versions de passages misogynes, homophobes et outrancièrement violents, lesquels sont fréquemment cités et, dans le cas du Coran, utilisés pour planifier la destruction de sociétés sans défense.

Les critiques d’Alice Walker soulèvent une remarque pertinente.

Les personnes qui dénoncent Alice Walker ont expliqué qu’extraire les pires textes d’une tradition religieuse pour en tirer des déclarations à l’emporte-pièce à propos de ses adhérents allait au-delà de l’analyse critique et versait dans la xénophobie.

C’est une remarque pertinente, avec laquelle je suis d’accord de tout cœur. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé et les suggestions allant dans d’autres sens sont malhonnêtes.

Si l’on garde à l’esprit que nous parlons d’un poème, et non d’un essai politique, Madame Walker n’a certainement pas fait une déclaration à l’emporte-pièce sur les Juifs, mais bien sur une théocratie du colonialisme d’implantation absolument juif, dont les ministres et les militaires utilisent fréquemment les ordonnances rabbiniques et les textes religieux pour justifier une oppression sans nom à l’encontre des Palestiniens.

La militarisation des textes juifs

Depuis des décennies, les dirigeants politiques, culturels et religieux israéliens modèlent le paysage social, juridique et psychologique israélien en suivant des lignes directrices répugnantes – l’inhumanité qu’ils proposent à leur public comme s’il s’agissait d’une vérité d’ordre divin. Quelques exemples : En 2010, les rabbins Yitzhak Shapira et Yosef Elitzur ont rédigé la Torah du roi, un manuel d’édification rabbinique soulignant le caractère acceptable du meurtre de bébés, d’enfants et d’adultes et dans lequel il était prétendu que le commandement « tu ne tueras point » ne s’appliquait qu’aux juifs. Le livre a été largement diffusé dans tout Israël à partir de leur yechiva (école rabbinique), qui avait été créée par le gouvernement israélien et par des associations américaines exemptes d’impôt.

En 2016, le grand rabbin séfarade Yitzhak Yosef déclarait publiquement que les non-juifs ne devraient pas être autorisés à vivre en Israël, sauf comme serviteurs des juifs. En mars 2018, le même grand rabbin comparait les noirs à des singes et, plus tard, il justifiait ce racisme du fait qu’il était soutenu par le Talmud.

En avril 2018, une traduction d’un cours du rabbin Ophir Wallas révélait qu’il enseignait à de futurs soldats qu’il leur était permis de commettre un génocide à l’encontre des Palestiniens mais que c’était la crainte d’une condamnation internationale qui les en empêchait.

Il ne s’agit pas de proclamations émanant d’Israéliens marginaux, ni de poèmes d’auteurs ne disposant pas de pouvoir matériel. Ces choses constituent au contraire un éthos profondément enraciné dans une énorme couche de la société israélienne, y compris les politiciens, les généraux et les chefs spirituels au pouvoir extraordinaire – avec les avions, les bombes, les chars, les bulldozers et les armes chimiques qu’ils utilisent régulièrement contre les Palestiniens.

Ils ne font pas que heurter les sentiments des gens mais provoquent des blessures réelles et profondes chez des millions d’êtres humains, à chaque heure du jour, de génération en génération, en produisant les statistiques écrasantes de l’effacement lent d’un peuple ancien de la surface de ce monde.

Une condamnation sélective

Pourtant, ceux qui dénoncent Alice Walker et appellent les Palestiniens à faire pareil n’ont pas une seule fois réservé le moindre espace dans le New York Times, le New York Magazine ou d’autres médias de premier plan pour dénoncer cette diffusion des pires idées des textes juifs, lesquelles continuent à inspirer la violence contre les Palestiniens, leurs propriétés et leurs lieux sacrés, y compris les agressions « ciblées », en nombre sans cesse croissant.

Les Palestiniens non plus n’ont pas demandé de le faire. Nous qui sommes tués, humiliés et détruits de multiples façons visibles et invisibles par les concepts israéliens de la suprématie juive, nous n’attendons pas de nos alliés qu’ils prouvent à tout moment leur position.

Nous ne pointons jamais du doigt non plus les enseignements religieux que les Israéliens utilisent à tout moment pour justifier leur barbarie. Nous prenons un soin minutieux à toujours faire la distinction entre l’horrible idéologie politique qu’est le sionisme et la religion à laquelle il se cramponne.

Si Alice Walker a utilisé sa créativité littéraire pour mettre en évidence les sources religieuses spécifiques utilisées de façon vérifiable pour promouvoir la haine, cela ne fait pas d’elle une raciste et ce n’est pas non plus une raison de prendre à partie une aînée aimée de tous.

Le crime véritable

Le véritable crime de Madame Walker, c’est son soutien courageux de la libération palestinienne. C’est son appui inconditionnel à la campagne internationale BDS contre Israël.

Quelques semaines à peine avant que les machines sionistes n’attaquent Madame Walker à coups de griffes, elles avaient déjà essayé d’embrocher le professeur Marc Lamont Hill.

Avant eux, il y avait eu Jimmy Carter, Jeremy Corbyn, Desmond Tutu, Roger Waters, John Mearsheimer, Stephen Walt, Helen Thomas, Richard Falk. Et, avant ceux-ci, toute une génération de révolutionnaires noirs. La liste est trop longue pour continuer.

Leur crime n’est pas, en fait, qu’ils soient antisémites. Il s’agit d’une violation sinistre de l’imagination publique consistant à définir ces individus par le même vocable que celui désignant l’agresseur qui a ouvert le feu dans une synagogue de Pittsburgh, ou les nationalistes blancs qui scandaient « Les juifs ne nous remplaceront pas », ou ceux encore qui se font tatouer des croix gammées sur le corps et agitent des drapeaux nazis.

Le legs d’Alice Walker est un legs d’amour, d’opposition et de vie de sa propre vérité. Elle est un personnage culturel de premier plan, une dirigeante des droits civils, une féministe ardente et une championne courageuse des droits de l’homme. Elle est également imparfaite et ne se situe pas au-delà de la critique. Mais elle n’est certainement pas antisémite.


Publié le 4/1/2019 sur Al Jazeera
Traduction : Jean-Marie Flémal

Susan Abulhawa

Susan Abulhawa est une femme de lettres palestinienne et activiste palestinienne, auteur du roman et best-seller international, Les matins de Jénine (Buchet/Chastel 2008).

En 2012, elle publia un recueil de poésie : « My voice sought the wind ».

Son dernier roman s’intitule The Blue Between Sky and Water (Le bleu entre le ciel et l’eau – Bloomsbury, 2015), et ses droits ont été cédés pour être traduits dans 21 langues.
Elle est aussi fondatrice de Playgrounds for Palestine (Terrains de jeu pour la Palestine), une ONG au profit des enfants.

Vidéo sur ce site : Susan Abulhawa lit son poème : Wala

Ecrits de Susan Abulhawa ou articles parlant d’elle, publiés sur ce site

 

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