L'actu

Du rififi dans l’establishment de la “communauté juive” de Belgique

Luc Delval

Nous nous sommes trouvés déjà, dans un passé récent, dans l’obligation de dire le peu de considération que nous inspire la manière d’agir de l’actuel Président du “Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique” (CCOJB), à l’occasion de l’appel particulièrement haineux, antidémocratique, diffamatoire et mensonger, qu’il s’était cru autorisé à lancer en faveur de la criminalisation du mouvement BDS en Belgique, en avril dernier. 

Qualifiant BDS de « bras armé de l’ antisémitisme présentable », c’est-à-dire selon lui de l’anti­sio­nisme, Serge Rozen avait au surplus accumulé les propos mensongers [1] en affirmant que  « certains pays » avaient « déjà adopté des mesures législatives pour interdire le BDS », et il avait émis le souhait que « la Belgique fasse de même ».

Non moins de 32 organisations avaient à l’époque dénoncé avec nous les propos de Serge Rozen avec la vigueur qui convenait.

Ce n’est donc pas sans intérêt que nous prenons connaissance, sur le site du Centre Commu­nautaire Laïc Juif (CCLJ), d’une polémique entre celui-ci et Serge Rozen après la publication d’un article critique (c’est le moins qu’on puisse en dire) de Nicolas Zomersztajn à propos du bilan pour le moins controversé du Président du CCOJB, qui vient de présenter sa démission après seulement un an et demi de mandat.

On ne s’y arrêterait pas ici si les organisations de la “communauté juive” dont il est question ne prétendaient en permanence prendre part au débat public sur Israël et la Palestine, et n’agissaient pas le plus souvent comme des “ambassades bis” pour prêter main forte à la propagande sioniste.

Serge Rozen a très très mal pris l’article qui lui était consacré, et a adressé un droit de réponse dans lequel il dénonce “l’absence de dignité et de réserve” des “courageux anonymes” dont “certains sont membres du comité directeur” qui le critiquent, pour conclure que “ce qui affaiblit notre communauté, c’est l’absence d’empathie, de lien, de solidarité et de vision à long terme”. Bigre !

Les administrateurs du CCLJ ont désavoué “le ton de l’article” et présenté des excuses au Président sortant (“sorti”, en fait) du CCOJB, mais l’article incriminé est resté en ligne et on chercherait en vain sur le site du CCLJ une rétractation quant au fond.

Or, l’article de Zomersztajn contenait quelques éléments qui ne sont pas inintéressants, au-delà du portrait d’un homme autoritaire, dénué de considération pour ceux qui maîtrisent mieux les dossiers que lui-même, et imbu de sa personne.

Il est notamment question de quelques « initiatives désastreuses » décidées en solitaire :

« Serge Rozen a fait partie d’une délégation ayant rencontré officiellement Vladimir Poutine », raconte un membre du comité directeur. “C’est un geste politique suffisamment important pour qu’il fasse débat. Et récemment, il a failli participer au Forum Humanitaire de Bakou (Azerbaïdjan), autre régime champion des droits de l’homme et de la démocratie dont il avait déjà précédemment rencontré l’ambassadeur en Belgique”.

Ou encore :

Dans les semaines qui suivent son élection en mars 2015, Serge Rozen souhaite rencontrer le recteur de l’ULB pour aborder le problème du cercle BDS [2] et des débordements antisémites de certaines manifestations pro-palestiniennes. Il rencontre seul le recteur de l’ULB, sans Jonathan De Lathouwer, vice-président du CCOJB et ancien président de l’UEJB. Il s’oppose aussi à la présence de Maurice Sosnowski. En tant qu’ancien président du CCOJB et professeur à l’ULB, ce dernier connait pourtant très bien le problème. Le comité directeur apprendra plus tard qu’au cours de cette rencontre, Serge Rozen n’a rien demandé au recteur ni évoqué les dérives antisémites.

Le Vif du 23 avril 2010 (cliquez sur l’image pour agrandir)

Ce qui est reproché ici à Serge Rozen, c’est donc de ne pas avoir enfourché avec assez d’enthousiasme les dadas de son prédécesseur Maurice Sosnowski, l’homme qui trouvait que “il n’est pas normal que les Juifs ne se sentent pas en sécurité”, comme si la chose était en revanche parfaitement naturelle pour les autres (et on songe aux musul­mans, vis-à-vis de qui les actes haineux sont devenus, dans la vie quotidienne, largement plus fréquents que ceux dont se plaignent les Juifs) [3].

Sergen Rozen a aussi, selon l’article du CCLJ (non désavoué sur le fond), fait pas mal de dégâts en ce qui concerne les relations de la communauté juive avec les médias :

« Son cavalier seul produira des effets aussi désastreux en ce qui concerne les médias belges. Commandée par Maurice Sosnowski, une étude qualitative de Joël Kotek sur le traitement médiatique belge du conflit israélo-palestinien est publiée en mai 2015, afin d’ouvrir un dialogue avec les médias belges à propos de leur responsabilité dans l’importation de ce conflit.

Le dossier est publié sur le site du CCOJB. Des rencontres ont lieu avec l’ensemble des médias, mais cela se passe très mal avec Le Soir pour qui cette étude est imbuvable. Et de sa propre initiative, Serge Rozen décide de retirer cette étude du site du CCOJB afin de témoigner de sa bonne volonté ! En contrepartie de ce geste, Le Soir accepte de participer à un colloque sur les médias belges et le conflit israélo-palestinien.

Initiative infructueuse, car Le Soir et l’Association des journalistes professionnels (AJP) refusent finalement de participer à ce colloque qu’ils jugent déséquilibré ! « Il s’est affaibli et il a affaibli le CCOJB », observe un ancien dirigeant du CCOJB. « En retirant l’étude sur les médias, il a désavoué le travail réalisé par Joël Kotek que nous avions commandé ». A cet égard, Serge Rozen reconnait lui-même qu’il s’est « fait rouler dans la farine » à cause de son manque d’expérience et de sa naïveté.»

L’étude en question [4] est, de fait, absolument imbuvable et au surplus médiocrement réalisée, et on s’étonne que quiconque ait imaginé qu’elle puisse servir à “ouvrir un dialogue”.

Mais elle est aussi édifiante et révélatrice de la mentalité obsidionale entretenue par l’establishment de la commu­nauté juive et de son assujettissement aux poncifs de la propagande israélienne la plus grossière.

On ignore les raisons qui ont (selon Zomersztajn) poussé Serge Rozen à en empêcher la diffusion sur le site web du CCOJB, mais nous en transmettrons volontiers une copie (en PDF) à toute personne intéressée (nous ne la mettons pas en ligne ici, peu soucieux que nous sommes de faire le boulot du CCOJB à sa place).

Il est également assez savoureux de lire que Serge Rozen a aussi dégradé les relations entre le CCOJB et le Parti Socialiste :

Enfin, Serge Rozen affaiblira aussi le CCOJB dans les relations avec le Parti socialiste (PS). Suite à l’intervention à la Chambre de la députée Gwenaëlle Grovonius accusant Israël d’interrompre délibérément la distribution d’eau en Cisjordanie, le CCOJB réagit par communiqué. Entretemps, cette députée anti-israélienne veut ren­contrer le CCOJB. En comité directeur, il est décidé de ne pas donner suite à la demande de cette députée ayant multiplié les comparaisons douteuses concernant Israël.

La rencontre doit se faire avec Laurette Onkelinx [5], chef de groupe PS à la Chambre, pour aborder le problème de manière générale. Durant cette rencontre, les membres du comité directeur présents découvrent que Serge Rozen a envoyé un mail à Laurette Onkelinx dans lequel il demande de reporter cette réunion pour qu’il puisse rencontrer Grovonius au préalable ! « De quoi avons-nous l’air ? », s’indigne un membre du comité directeur présent à cette rencontre. « Son attitude est inacceptable. Il nous fait passer pour des idiots en acceptant ce que nous avions convenu de refuser ».

Mais ce n’est pas tout. Serge Rozen a ouvert de sa propre initiative un compte Twitter pour le CCOJB. Il l’utilise en twittant des propos virulents à l’encontre du président du PS et du Bourgmestre de Bruxelles alors que le CCOJB est précisément en train d’entamer un dialogue avec le PS ! « Avec ses tweets, il nous a mis dans l’embarras, alors que certains d’entre nous avaient déjà pris langue avec des responsables du PS pour que nous puissions créer les conditions d’un dialogue franc », se souvient un autre membre du comité directeur. Suite à ces incidents et d’autres indélicatesses commises par le président du CCOJB *, le point de non-retour est atteint entre ce dernier et la majorité du comité directeur. « Plus nous lui adressons des reproches, plus il se braque en nous accusant de ne rien faire et de ne pas l’aider », se souvient un membre du comité directeur.

Gwenaëlle Grovonius manifestait pour les prisonniers palestiniens à Bruxelles le 17 avril dernier à l'appel de l'ABP

Gwenaëlle Grovonius manifestait pour les prisonniers palestiniens à Bruxelles le 17 avril dernier à l’appel de l’ABP

On retiendra donc que quand le CCOJB veut rencontrer des dirigeants politiques de leur pays, du PS en l’espèce, c’est encore et toujours pour leur parler non pas – par exemple – de tel ou tel aspect de la politique du gouverne­ment belge auquel les Juifs belges seraient, pour des raisons qui leur sont propres, particulièrement sensibles – mais d’un état étranger, Israël évidemment, et de la supposée hostilité d’une parlementaire PS, Gwenaëlle Grovonius, qu’il s’agit pour eux – on le devine sans peine – de faire taire.

Est-ce en se posant sans relâche en adversaires de la liberté d’expression qu’ils comptent améliorer leur image et leurs relations avec l’ensemble de la société ? Il semble bien que oui.

Bref, l’insupportable Monsieur Rozen s’est fait débarquer par ses pairs. Cela le regarde. Cela les regarde.

Peut-être, malgré tout, pouvons-nous exprimer l’espoir que son successeur soit enfin choisi parmi les membres de la “communauté juive” qui sont capables (faut pas trop rêver) sinon de faire preuve d’indépendance d’esprit et de détachement vis-à-vis d’un gouvernement israélien dont nombreux sont, de par le monde, les Juifs qui dénoncent la dérive fascisante, au moins de ne pas chercher, comme le fit Serge Rozen, à en importer ici les mœurs anti­démo­cratiques en portant atteinte à la liberté d’expression de tous.

Luc Delval              


* nous soulignons

[1] Serge Rozen ment. En France, dont on a pu mesurer cet été la dérive islamophobe à l’occasion de la pitoyable polémique entretenue par les plus hautes (!) autorités de l’État à propos d’une tenue de plage (!!!), il existe non pas des “mesures législatives” mais une jurisprudence (plus que probablement destinée à être censurée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) qui en est saisie) qui n’interdit nullement de suivre les mots d’ordre de la campagne mondiale BDS, mais bien pour les citoyens français d’user de leur liberté d’expression pour inciter autrui à le faire.
Aux États-Unis divers états ont adopté des textes qui sanctionnent les entreprises ou organismes qui pratiqueraient ou soutien­draient le boycott d’Israël, notamment en interdisant aux administrations publiques de l’état en question de contracter avec elles. La légalité de ces mesures est également contestée, mais en tout état de cause elles n’interdisent en aucun cas et en aucune manière aux citoyens des États-Unis de refuser d’acheter des produits israéliens et il n’existe non plus aucune interdiction de faire de la propagande en faveur de BDS. Les étudiants de nombreux campus, disséminés partout sur le territoire, ne s’en privent d’ailleurs pas, au grand dam d’Israël qui consacre des millions de dollars pour développer une propagande en sens inverse en rémunérant pour cela des étudiants.
En Grande-Bretagne, les organismes financés par des fonds publics (pouvoirs publics, système de santé,…) ne pourront pas exclure les produits israéliens ou des colonies israéliennes de leurs achats. le Premier ministre Justin Trudeau a apporté son soutien au texte proposé par les Conservateurs visant à condamner «toute tentative» de promouvoir le boycott contre Israël, à l’intérieur et à l’extérieur du Canada. Le projet, adopté par 229 voix contre 51, appelle le gouvernement à sévir contre les organisations, groupes ou individus canadiens soutenant la campagne BDS, mais il n’y a pas de mesures concrètes.
En résumé, l’affirmation de M. Rozen selon laquelle « certains pays ont déjà adopté des mesures législatives pour interdire le BDS » est, au moment où elle a été faite et à ce jour, un gros mensonge. – NDLR

[2] en clair, cela signifie : obtenir l’interdiction du cercle BDS par les autorités académiques de l’ULB, soumises par ailleurs à une intense propagande médiatique et une offensive de lobbying en ce sens. Cela n’a heureusement pas abouti, les forces attachées à la liberté d’expression l’emportant jusqu’ici au sein de l’ULB sur celles qui font en permanence la promotion du modèle israélien.

[3] sur le site web antisemitisme.be, où sont recensés jour après jour à l’initiative de la communauté juive “les actes antisémites commis sur l’ensemble du territoire belge” (ou supposés tels, car l’interprétation qui en est faite est parfois sujette à caution comme quand le site considère antisémite le fait de qualifier Elie Wiesel de “prix Nobel de l’imposture”, ce qui est amplement justifié), on dénombre au moment où ces lignes sont écrites 17 incidents depuis le début de 2016 (donc en 35 semaines ou 244 jours), dont une majorité sont des propos racistes sur Facebook ou sur les forums en ligne des journaux. Ni la fréquence ni la nature des incidents – dont certains, la plupart sans aucun doute, sont évidemment condamnables, au même titre que toutes les formes d’expressions racistes – répertoriés ne justifient donc les propos de M. Sosnowski.

[4] “Israël et les médias belges francophones – Des cas d’école au miroir du conflit israélo-gazaoui de l’été 2014 – Entre désinformation, malinformation et importation du conflit” – par Joël Kotek (mars 2015). PDF transmis sur demande. On note l’ironie qu’il y a à voir le CCOJB à stigmatiser “l’importation du conflit” qu’il pratique lui-même avec ardeur.

[5] laquelle a sans aucun doute gardé un souvenir ébloui des contacts que ses anciennes fonctions ministérielles l’ont amenée à entretenir avec Israël, comme lorsqu’un Ministre israélien a refusé de lui serrer la main pour la raison qu’elle est une femme.
Par ailleurs, en ce qui concerne les relations CCOJB – PS, faut-il rappeler les épisodes qui l’ont opposé à André Flahaut, qui avaient notamment abouti en 2009 à la condamnation de l’association juive et de son président de l’époque, Joël Rubinfeld, grand ami et admirateur du fasciste Avigdor Lieberman.

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