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Accords Sykes-Picot : aux origines du chaos au Moyen-Orient (2)

La Palestine et la déclaration Balfour

Deuxième partie d’un dossier publié le 18 octobre 2016 sur  Solidaire.
Vous trouvez la première partie ICI.

Dans les accords Sykes-Picot, il y a une zone bleue et une zone rouge. Il y a aussi une zone brune. Cette zone, c’est celle de la Palestine. La « déclaration Balfour », qui suivra en 1917, amorce la création d’un État juif.

Pour revenir à la naissance d’Israël, il faut retourner au début du XIXème siècle. « Quels facteurs expliquent la convergence entre les objectifs de l’Organisation sioniste mondiale, présidée par le Dr Chaïm Weizmann, et les buts de l’Angleterre impériale au Moyen-Orient ? (…) Les sionistes qui, comme Weizmann et ses amis, misent sur la victoire alliée, font le siège du Premier ministre britannique Lloyd George et de son ministre des Affaires étrangères Lord Balfour. Ceux-ci semblent avoir été sensibles à l’argument selon lequel promettre aux juifs un foyer national constitue le moyen le plus efficace pour aider Wilson, fort de l’appui de la communauté juive américaine, à engager les Etats-Unis dans la guerre aux côtés des Alliés ; de plus la création de ce “foyer juif” en Palestine permettrait de renforcer la sécurité de l’accès au canal de Suez et à l’Egypte. Assuré ensuite de l’acquiescement de Paris, Rome et Washington, Lord Balfour cherche une formule acceptable pour ses collègues du gouvernement », explique l’historien et spécialiste du Moyen-Orient Jacques Thobie.1

balfour

« Weizmann avait suggéré à Londres de reconnaître la Palestine “en temps que patrie du peuple juif” qui aurait le droit “d’y établir une vie nationale”. A l’intérieur du Cabinet, Lord Curzon insiste sur les dangers de la réaction des Arabes. Finalement, la lettre de Balfour – dite improprement “déclaration” – à Lord Rothschild, représentant le comité politique de l’Organisation sioniste, se contente d’“envisager favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif”, étant entendu que seront sauvegardés les “droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine”. (…) La relative prudence britannique est liée à ses objectifs mêmes : en offrant des garanties aux immigrants juifs, l’Angleterre s’assure dans la guerre le soutien de nombreux juifs de Russie et d’Europe centrale, alors que se développe en Russie un processus révolutionnaire où des juifs jouent un rôle actif, affermit son implantation dans la province de Palestine, prépare entre Arabes et sionistes d’inévitables conflits imposant la présence de l’arbitre anglais dans cette région charnière des possessions africaines et asiatiques de l’Empire. 

Sykes utilise dans ce sens le mouvement sioniste, ce qui conduira à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 annonçant l’établissement “en Palestine” d’un Foyer national juif. La stratégie britannique va reposer sur l’occupation du terrain avec l’encouragement donné à la révolte arabe de s’étendre à la Syrie (mais non à la Palestine) et sur une succession de déclarations officielles allant dans le sens de l’autodétermination. Pour Londres, le droit des peuples signifie le droit de choisir la tutelle britannique ».2

Et les États-Unis dans tout ça ?

Photo Arlo K. Abrahamson / US Navy

Officiellement, les États-Unis du président Woodrow Wilson se sont tenus à l’écart du morcellement du Moyen-Orient et des accords Sykes-Picot en raison d’une politique étrangère basée sur la « liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Hum…

« Quand Wilson appelle au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il parle des peuples blancs. C’est quelqu’un de raciste. Un des pires présidents ségrégationnistes de l’histoire des États-Unis. Donc les Arabes poseront problème parce qu’il ne sait pas s’ils sont blancs ou pas », constate l’historien français Henry Laurens.3

« Le président Woodrow Wilson ne se sent aucunement lié par les accords “secrets” contractés par ses partenaires. Il se pose en défenseur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bien qu’il ne soit pas très clair dans son esprit si cela vaut aussi pour les peuples non blancs, comme les “bruns” (les Arabes) et les “jaunes” – pour les “noirs”, il n’en est pas question. »4

Surtout, durant ses deux mandats (1913-1921), il va justement sortir de la logique « isolationniste » pour occuper le Mexique (1914-1917), Haïti (une occupation qui durera de 1915 à 1934), la République dominicaine (1916-1924) ou le Nicaragua (tout au long de son mandat).

« Aucune nation ne peut vivre longtemps refermée sur elle-même et l’Ouest finirait nécessairement par dominer l’Est. L’Est doit être ouvert et transformé, qu’on le veuille ou non ; les standards de l’Ouest doivent lui être imposés. »5

Bref, ce défenseur du Klu Klux Klan et du ségrégationnisme défend le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »… quand ça l’arrange …

Le rôle décisif  des “socialistes” français
dans la création et la puissance d’Israël

Dès avant la déclaration Balfour, aux premiers instants de la question de Palestine, les dirigeants socialistes français ont adopté une politique favorable à ce qui allait devenir Israël, rappelle Élodie Farge, dans un dossier publié sur Middle East Eye . Ainsi, c’est un gouvernement socialiste qui le premier a exprimé son soutien pour l’établissement d’un État juif en Palestine.


Dans une lettre adressée le 4 juin 1917 à Nahum Sokolov, président du comité exécutif de l’Organisation sioniste mondiale, le secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, Jules Cambon, déclarait : « […] ce serait faire œuvre de justice et de réparation que d’aider à la renaissance […] de la nationalité juive, sur cette terre d’où le peuple d’Israël a été chassé il y a tant de siècles ».

Plus qu’une adhésion au sionisme, l’objectif des autorités françaises à l’époque était surtout de conserver les droits historiques de la France en tant que protectrice des lieux de culte et des communautés chrétiennes en Palestine.

Après la Seconde Guerre mondiale en revanche, le soutien de la France au sionisme se fait plus explicite, en raison notamment du profond sentiment de culpabilité suscité par l’implication du gouvernement de Vichy dans l’Holocauste auprès de la population et de ses dirigeants, y compris à gauche, où le sionisme est alors vu comme une sorte d’incarnation des idéaux socialistes.

Par exemple, le socialiste Léon Blum, président du Gouvernement provisoire à la sortie de la guerre, est totalement gagné au sionisme et se fait l’ardent défenseur d’un vote de la France en faveur du plan de partage de la Palestine à l’ONU en 1947.

Lorsque les sionistes commencent à se retourner contre les autorités mandataires britanniques en Palestine, le gouvernement socialiste de Guy Mollet saisit l’opportunité pour affaiblir l’ennemi juré de la France en aidant à renforcer le Yishuv (la communauté juive de Palestine précédant l’État d’Israël) tant sur le plan démographique que militaire à travers la canalisation de l’immigration clandestine, le transfert d’armes et l’entraînement des combattants sionistes.

Cette alliance atteint son apogée en 1956 avec la guerre de Suez, lorsque le gouvernement de Guy Mollet s’unit aux Israéliens et aux Britanniques, devenus des alliés contre un ennemi commun : l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, honni en France pour avoir encouragé l’indépendance algérienne.

Mitterrand, ou l’illusion de l’équilibre

Si le général de Gaulle, qui accède à la présidence de la République en 1959, opérera un remarquable rappro­che­ment avec les Palestiniens à partir de la guerre de 1967 – une politique qui sera poursuivie par ses successeurs, Pompidou et Giscard d’Estaing –, le retour d’un socialiste au pouvoir en 1981 marque un nouveau virage pro-israélien de la diplomatie française.

L’élection de François Mitterrand est d’ailleurs accueillie chaleureusement en Israël, où le Premier ministre de l’époque, Menahem Begin, salue l’arrivée au pouvoir de l’« ami, du grand ami [d’Israël], François Mitterrand ».

De fait, les sympathies de Mitterrand envers Israël sont évidentes dès le début de sa carrière politique. Ce membre fondateur du comité parlementaire pour l’Alliance France-Israël, qui deviendra l’un des principaux lobbies pro-israéliens en France, s’est montré particulièrement critique de l’opposition de de Gaulle à Israël pendant la guerre de 1967.

Sa réaction au vote de l’Assemblée générale de l’ONU assimilant le sionisme au racisme en novembre 1975 est symptomatique de sa position : pour lui, la résolution onusienne ne mérite que du « mépris ».

Une fois au pouvoir, le président socialiste inverse totalement la conception de ses prédécesseurs sur la question palestinienne, en soutenant par exemple des négociations séparées entre Israël et l’Égypte, alors que les gaullistes insistaient sur la nécessité d’une solution globale en Palestine, ou en bloquant la progressive légitimation de l’OLP débutée sous Valéry Giscard d’Estaing.

Le discours que Mitterrand prononce à la Knesset en mars 1982, lors de la première visite officielle en Israël d’un président français en exercice, illustre ce changement de cap : le chef de l’État évite notamment de condamner toute violation des droits des Palestiniens, y compris l’occupation, qui avait pourtant été considérée par de Gaulle comme un facteur d’instabilité dans la région, mais aussi reléguant l’OLP au rôle de représentant des simples « combattants » plutôt que du peuple palestinien, et lui refusant le droit de s’asseoir à la table des négociations.

Alors que certains soutiennent que ce discours, et plus généralement la position de Mitterrand sur la question israélo-palestinienne, a été un parangon d’équilibre – faisant référence notamment à son sauvetage des fedayin et de leur chef à Beyrouth en août 1982 et à Tripoli en décembre 1983, et au fait qu’il ait été le premier président français à recevoir officiellement Yasser Arafat en 1989 –, d’autres avancent que ses actions étaient motivées non pas par le désir d’aider la cause palestinienne mais par la nécessité de protéger les intérêts commerciaux français dans le monde arabe. Quant à sa réception d’Arafat à Paris, Mitterrand l’aurait acceptée à contrecœur, après avoir longtemps refusé cette demande du dirigeant palestinien, et saisira l’occasion pour exercer une forte pression sur ce dernier afin qu’il amende la charte nationale de l’OLP – ce que ce dernier accepte enfin, annonçant à la télévision française qu’elle est devenue « caduque ».

Hollande et Israël : « la vie en rose »

[François Hollande, élu à la présidence de la République française en 2012 et qui ne représenta pas en 2017,] est probablement celui qui aura marqué la plus grande cassure entre la base du parti et ses élites dirigeantes. L’affaire Boniface en est particulièrement révélatrice.

Lorsque qu’en 2001, l’universitaire Pascal Boniface, alors conseiller pour les affaires stratégiques au PS, envoie une note à François Hollande en sa qualité de premier secrétaire du parti sur la nécessité de modifier la position de ce dernier sur le conflit au Proche-Orient de façon à ce qu’elle devienne conforme aux aspirations d’une grande partie des sympathisants socialistes, observant que « dans une telle situation, un humaniste, et encore plus un libéral, condamnerait la puissance occupante », une intense campagne de dénigrement menée à son encontre par les cercles pro-israéliens incite Hollande et ses collaborateurs à retirer à Boniface tout rôle officiel au sein du PS.

Dix ans plus tard, François Hollande semble toutefois avoir écouté les recommandations de son ancien conseiller lorsqu’il publie – quelques mois seulement avant la présidentielle – une déclaration officielle du Parti socialiste exhortant la France de Nicolas Sarkozy à reconnaître un État palestinien à l’ONU. L’espoir suscité chez les électeurs sera cependant vite déçu, Hollande opérant une véritable volte-face une fois à la tête de l’État.  

En août 2012, lors de son premier discours de politique étrangère à la Conférence annuelle des ambassadeurs, Hollande adopte en effet une position jugée par de nombreux observateurs comme étant encore plus alignée sur Israël que son prédécesseur. Non seulement l’appel à l’établissement d’un État palestinien a disparu, mais Hollande demande la reprise des négociations « dès que les Palestiniens ont abandonné un bon nombre de leurs préconditions », ainsi que l’exige la partie israélienne [voir à ce propos : “Sans conditions…” – NDLR].

Si François Hollande décide fin novembre 2012, à la dernière minute, de voter en faveur d’un rehaussement du statut de la Palestine à l’ONU d’« entité observatrice » à « État non-membre », il l’aurait fait à contrecœur, contraint par la dégradation de la situation sur le terrain avec la montée des tensions à Gaza, et sans donner suite à ce vote en reconnaissant l’État de Palestine sur une base bilatérale comme le font plus de 130 pays dans la foulée du vote. […]

De fait, François Hollande, qui en novembre 2010 est signataire d’un appel publié dans Le Monde intitulé « Le boycott d’Israël est une arme indigne », poursuit la répression judiciaire initiée par Nicolas Sarkozy à l’encontre des militants pro-palestiniens à travers la reconduction de la circulaire Alliot-Marie, qui fait de la France l’un des rares pays à criminaliser l’appel au boycott, le considérant une « incitation à la haine raciale ». [voir à ce propos dans notre dossier BDS]


Voir aussi, à propos du rôle de la France, et singulièrement de personnalités “socialistes”, dans l’accession d’Israël à l’arme nucléaire : “Comment Shimon Peres a volé la bombe nucléaire


Sur le même sujet : Déclaration Balfour : 99 ans d’occupation, 99 ans de résistance

1. « Ali et les 40 voleurs », Jacques Thobie, éditions Messidor, Paris, 1985, pages 45-46 • 2. Idem .3. « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte », L’Orient-Le Jour, 16 mai 2016 • 4. « Comment l’Empire ottoman fut dépecé », Henry Laurens, Le Monde Diplomatique, avril 2003 • 5. Cité dans « American colonial Empire : The limit of power’s reach », Items & Issues (Social Science Research Council), 2003