L'actu

1967 – désarçonnés par l’ampleur de la victoire, les ministres israéliens ont une obsession : se débarrasser de la population arabe

Des documents rendus publics par les “Archives de l’État” en novembre 2017 témoignent des préoc­cupa­tions qui étaient celles des dirigeants israéliens immédiatement après la “guerre des six jours” de juin 1967. Le quotidien Haaretz en a rendu compte le 16 novembre 2017 sous la plume de Ofer Aderet.

La lecture des documents met en évidence que – quoique la guerre de 1967 ait été très longuement préparée par Israël – dans les mois qui ont suivi, les membres du cabinet de sécurité étaient perplexes, confus et parfois impuissants face à leur victoire d’une ampleur qu’ils n’avaient pas antici­pée. Israël avait conquis Jérusalem-Est, la Cisjordanie, la bande de Gaza, les hauteurs du Golan et la péninsule du Sinaï en moins d’une semaine et le pouvoir n’était pas préparé pour un tel scénario.

Très rares sont ceux parmi les ministres israéliens qui pensaient que l’occupation militaire ne devait pas se prolonger, et c’est évidemment pour mieux assurer l’avenir d’Israël en tant qu’«État juif» qu’ils proposaient d’envisager un retrait, en aucun cas pour respecter le droit international ou pour préparer une paix véritable avec les pays arabes, ou encore moins par égard pour les droits de la population concernée, à propos de laquelle une seule question se posait au gouvernement israélien : comment s’en débarrasser ?

Tous sont d’accord sur un point : si Israël conserve les territoires conquis, il faut que ce soit autant que possible sans la population arabe qui y vit, qu’il faut pousser dehors par tous les moyens, mais sans que cela soit trop voyant.

Les minutes du conseil des ministres israéliens déclassifiées (des centaines de pages qui portent sur les réunions entre août et décembre 1967) font ainsi apparaître, parmi les intentions exprimées par les membres du gouvernement de Levi Eshkol, la volonté de “vider la bande de Gaza”, “éclaircir la Galilée”, réécrire les manuels scolaires et censurer les caricatures politiques dans la presse.  Pour ce qui est de Gaza, Levi Eshkol croit savoir comment s’y prendre : “priver Gaza d’eau, et les Arabes s’en iront” quand l’agriculture deviendra impossible.

On voit clairement, dès le début de l’occupation, émerger une volonté de rendre la vie aussi pénible que possible aux Palestiniens, afin de les pousser à partir. Ça fait 50 ans que ça dure, et ils sont toujours là…    L.D.

En décembre 1967, six mois après la guerre, le Premier ministre Levi Eshkol se posait des questions sur la façon de procéder avec les centaines de milliers d’Arabes nouvellement sous le contrôle de son gouverne­ment et de son armée. “À un moment donné, nous devrons décider. Il y a 600.000 Arabes dans ces territoires maintenant. Quel sera le statut de ces 600.000 Arabes ?”, demandait-il à ses collègues ministres.

Eshkol ne ressentait toutefois aucune urgence : “Je suggère que nous ne votions pas et que nous ne prenions pas de décision aujourd’hui. L’heure est à savourer cette joie, nous verrons quand il sera temps de faire face à ce problème”, dit-il. “Mais pour le compte rendu, je suis prêt à dire ceci : il n’y a aucune raison pour le gouvernement de déterminer sa position sur l’avenir de la Cisjordanie en ce moment. Nous avons traversé trois guerres en 20 ans; nous pouvons tenir encore 20 ans sans décision.

Eshkol avait reçu l’appui du ministre des Transports, Moshé Carmel, qui avait déclaré : “Si nous restons 20 ans, le monde s’habituera à notre présence dans ces territoires, en tout cas pas moins qu’ils se sont habitués au roi Hussein 1. Nous avons plus de droits; nous sommes plus identifiés avec ces territoires que lui.

Toutefois, Eshkol était préoccupé par la menace stratégique que représentait, à ses yeux, la présence d’une importante population arabe dans le territoire sous le contrôle de son armée : dans une discussion il a comparé Israël au “cou d’une girafe”. “La bande [de territoire] de ce pays est comme un cou misérable et menaçant pour nous, littéralement tendu pour être massacré”, dit-il au cours d’une réunion. “Je ne peux pas imaginer comment nous allons organiser la vie dans ce pays avec 1,4 million d’Arabes alors que nous sommes 2,4 millions [de Juifs] et qu’il y a déjà 400.000 Arabes dans le pays”.

Selon Eshkol – qui manifestement n’envisage pas un instant que l’occupation des territoires palestiniens soit une situation transitoire – l’une des “solutions” serait d’encourager les Arabes à émigrer. Dans ce contexte, Eshkol dit aux ministres qu’il “travaille à la création d’une unité ou d’un bureau qui encoura­gerait l’émigration arabe”. Et il ajoute: “Nous devrions traiter cette question calmement, calmement et secrètement, et nous devrions travailler pour trouver un moyen pour qu’ils émigrent vers d’autres pays et pas seulement de l’autre côté du Jourdain”.

Eshkol a exprimé l’espoir que, “précisément à cause de l’étouffement et de l’emprisonnement là-bas, peut-être que les Arabes quitteront la Bande de Gaza”, ajoutant qu’il y avait des moyens d’expulser ceux qui auraient envie de rester.  

Peut-être que si nous ne leur donnons pas assez d’eau, ils n’auront pas le choix, parce que les vergers jauniront et dépériront”, dit-il. Une autre “solution”, qu’il évoque était une autre guerre : “Peut-être que nous pouvons nous attendre à une autre guerre et alors ce problème sera résolu”.

Nous voulons d’abord vider Gaza”, résume Eshkol. Le Ministre du Travail, Yigal Allon suggérait de commencer par “diluer” la population arabe en Galilée, tandis que celui des Affaires religieuses,  Zerah Warhaftig, précisait :  “Nous devons augmenter le nombre de juifs et prendre toutes les mesures possibles pour réduire le nombre d’Arabes”. Pour le ministre de la Défense, Moshe Dayan, il fallait accorder aux Arabes de Cisjordanie et de Gaza des permis de travailler à l’étranger, dans l’espoir que certains ne revien­draient jamais. “En permettant à ces Arabes de chercher et de trouver du travail dans des pays étrangers, il y a plus de chances qu’ils veuillent migrer vers ces pays plus tard”, faisait valoir Dayan.

Pour ce qui concernait Gaza, Dayan était plutôt optimiste. Selon ses calculs, sur les 400.000 personnes qui vivaient alors à Gaza, seulement 100.000 resteraient 2. Le reste, qu’il désignait comme “les réfugiés”, “doit être retiré de là en vertu d’un quelconque arrangement”.

Dayan envisageait notamment de réinstaller les habitants de Gaza dans l’est de la Jordanie, et le maintien d’un régime militaire israélien en Cisjordanie ne paraissait pas. l’inquiéter “Aucun soldat n’aura intérêt à interférer dans la vie des habitants. Je n’ai aucun intérêt à ce que l’armée siège précisément à Naplouse. Elle peut s’installer sur une colline à l’extérieur de Naplouse”.

Il y eut cependant des voix discordantes au sein du gouvernement. Quelques ministres, comme ministre de la Justice, Yaakov Shimshon Shapira, ainsi que le Ministre des Finances Pinhas Sapir, n’étaient pas favorables à une occupation à long terme, mais il ne s’agissait que d’une divergence sur les moyens, par sur l’objectif, à savoir le maintien d’une séparation aussi stricte que possible entre Juifs et Arabes, et surtout ne laisser ces dernier accéder à aucune forme de responsabilité. Or, pour Shapira, le maintien à long terme d’une version israélienne de l’apartheid ne semblait pas réaliste. 

Israël ne pourrait pas exister en tant qu’État juif” s’il le conserve les territoire estimait Shapira.  Sa hantise était de devoir intégrer des Arabes dans la gestion de l’État : “Nous ne serons pas capables de maintenir l’armée, alors qu’il y aura un si grand pourcentage de rési­dents qui ne serviront pas dans l’armée. Il n’y aura pas de commandement [de l’armée] sans les Arabes et il n’y aura certainement pas de gouvernement ou de comité de la Knesset pour les affaires étrangères et la défense sans les Arabes quand ils seront 40% [de la population]”, estimait-il.  Pinhas Sapir, considérait que rester dans les territoires serait “un désastre pour l’Etat d’Israël”, qui deviendrait, tôt ou tard, un Etat arabe. Selon lui rien n’empêchait la Cisjordanie de déclarer soudainement son indépendance et que ce n’était qu’une question de temps.

Le ministre de l’Éducation, Zalman Aranne, était du même avis. “Je n’accepte pas une seule minute l’idée que le monde extérieur verra que nous prenons tout pour nous et que nous dirons ‘Bon appétit’ 3 ”, dit-il. “Après tout, dans un an année ou dans six mois, le monde se réveillera et il posera des questions”, pensait-il.

Aranne s’opposait à l’argument avancé par Dayan et d’autres,  qui estimaient qu’Israël devait conserver les territoires pour des raisons de sécurité. “Soudain, après toutes ces victoires, il n’y a pas de survie sans ces territoires ? Sans toutes ces choses dont nous n’avions jamais rêvé avant les six jours de cette guerre, comme Jérusalem ?”

Les droits arabes n’étaient pas pour autant un sujet de préoccupation pour Aranne; il était uniquement inquiet au sujet de l’avenir de l’état juif.  “Selon ce que je sais du peuple juif en Israël et de la diaspora, après tout l’héroïsme, les miracles et les merveilles, un État juif dans lequel il y a 40% d’Arabes, n’est pas un État juif. C’est une cinquième colonne qui va détruire l’état juif. Ce sera le baiser de la mort après une génération ou une génération et demie”, prophétisait-il. “Je vois les deux millions de Juifs devant moi différemment quand il y aura 1,3 million d’Arabes, avec leur taux de natalité élevé et leur haine perma­nente et refoulée. […] Nous pouvons dominer 60.000 Arabes, mais pas 600.000 et pas un million”, concluait le ministre Aranne.

Le Premier ministre Levi Eshkol (à dr.) et le Ministre de la défense Moshe Dayan (à g.) au cours d’une visite à des installations de l’armée d’occupation le 20 septembre 1967. – ph. Ilan Bronner, GPO

Dans les discussions non concluantes sur l’avenir des territoires récemment conquis on trouve les germes de débats sur l’établissement de colonies, d’“avant-postes” et de bases militaires. Les procès-verbaux montrent que six mois après la guerre, le gouvernement israélien n’avait pas encore formulé une politique cohérente sur cette question, mais qu’il avait discuté de diverses idées, même s’il avait choisi de retarder la prise de décisions aussi difficiles.

Ainsi, par exemple, dans le cas de Hébron (Al-Khalil), il y avait des demandes de rétablissement de la présence juive dans la ville. Eshkol a montré aux ministres une lettre qu’il a reçue en novembre 1967 des associés du doyen de la Yeshiva 4 d’Hébron – qui avait déménagé à Jérusalem après le massacre d’Hébron en 1929 5 – demandant au gouvernement de “prendre des dispositions appropriées pour permettre à des dizaines d’étudiants, professeurs et superviseurs de mettre en place une succursale à Hébron”.

Allon était tout à fait pour : “Il y a un avantage à trouver le premier noyau de personnes désireuses de s’y installer. Le désir de ces étudiants de yeshiva est une bonne chose. Il n’y a pas toujours des candidats prêts à aller dans un endroit aussi difficile”. Cependant, aucune décision ne fut prise à ce moment-là.

Il y avait aussi des membres du cabinet qui parlaient de préparer la prochaine guerre. Dayan avertit ses collègues : “l’impression, dès maintenant, est que non seulement les Arabes ne se précipitent pas pour faire la paix, ils commencent lentement à penser à nouveau à la guerre”. C’était six ans avant la guerre de Yom Kippour [en 1973].

La Belgique se serait proposée pour
contourner l’embargo français sur les armes

Les procès-verbaux du conseil des ministres font état de rapports pessimistes sur le nombre d’avions dont l’armée israélienne disposait après la guerre. Les États arabes avaient déjà acquis de nouveaux avions et avaient plus qu’Israël, affirmaient d’aucuns. Ezer Weizman, à l’époque chef d’état-major adjoint, expliquait qu’il était difficile d’obtenir des promesses d’aide militaire de la part de Washington. “N’y a-t-il aucun espoir d’obtenir des avions d’autres pays ?”, demandait le ministre de l’Intérieur Haim-Moshe Shapira. Réponse de Weizman : «Nous avons vérifié en Suède. La Suède n’est pas prête à en parler. L’Angleterre n’a rien qu’on puisse acheter. Je ne pense pas que l’Australie nous donnera quoi que ce soit.»

La Belgique a été mentionnée comme une possibilité : il a été affirmé que Bruxelles 6 avait offert d’aider Jérusalem à contourner l’embargo français en se procurant des avions français et même des chars allemands pour Israël.


Traduction et adaptation : Luc Delval

Print Friendly, PDF & Email

Notes   [ + ]

1. Le 17 novembre 1947, douze jours avant l’adoption du plan de partage de la Palestine par l’ONU, le jeune roi Abdallah de Jordanie a promis à Golda Meir que sa Légion, la seule armée arabe digne de ce nom, ne pénétrerait pas dans le territoire accordé par l’ONU à lsraël, en échange de la possibilité d’annexer ce qui resterait, une fois le conflit terminé, de la Cisjordanie…  Cet accord secret se réalisera, on le sait, à l’issue de la guerre judéo-palestinienne, puis israélo-arabe de 1947-1949, à l’issue de laquelle lsraël augmentera son territoire d’un tiers par rapport à ce que prévoyait le plan de partage de l’ONU. Or, ce “plan de partage” portait lui-même assez mal son nom : “plan de spoliation” aurait été plus proche de la vérité : les territoires attribuées à “l’État Juif” par ce plan représentaient 56,5% de l’ensemble, pour une population 650.000 personnes (qui possédaient en propre 7% des terres), contre 43,5% du territoire pour une population arabe deux fois plus nombreuse (1,3 million d’habitants).
C’est seulement en juillet 1988 que le royaume de Jordanie renonce officiellement aux territoires de Cisjordanie, mettant fin à la représentation électorale des populations au sein du parlement jordanien, et faisant redessiner les cartes du royaume pour le limiter à la rive Est du Jourdain.
2. La population de la Bande de Gaza était estimée en 2014 à 1.816.000 habitants. – NDLR
3. en Français dans le texte
4. Une yechiva est un centre d’étude de la Torah et du Talmud, généralement dirigé par un rabbin. – NDLR
5. Le 24 août 1929, à Hébron, alors en Palestine sous mandat britannique, 67 Juifs furent tués par une foule d’Arabes, et 53 furent blessés. 435 Juifs survivent aux événements dont 300 environ grâce à l’intervention de voisins arabes. Ils sont évacués par les autorités britanniques les jours qui suivent. Ces événements faisaient suite à des rumeurs selon lesquelles les Juifs essayaient de conquérir les lieux saints de Jérusalem. – NDLR
6. Le gouvernement belge de l’époque était une coalition de sociaux-chrétiens et de libéraux dirigée par Paul Vanden Boeynants (de l’aile la plus à droite du parti social-chrétien). Les portefeuilles des Affaires étrangères et de la Défense Nationale étaient occupés respectivement par le social-chrétien Pierre Harmel et par le libéral Charles Poswick, tous deux francophones.  – NDLR