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Réplique au «rapport Rufin» : «nous sommes tous antisémites, en tous cas il est clair que je le suis…»

La lecture du rapport Rufin m’a enfin ouvert les yeux. L’heure n’est plus aux euphémismes, aux rationalisations et aux tergiversations. 1 Il nous faut désormais, moi et, je suppose, tous ceux qui partagent des opinions analogues, regarder la réalité en face.

Pourquoi le cacher ? Nous sommes tous des antisémites. En tout cas, en ce qui me concerne, il est désormais clair que je suis un antisémite dans la mesure où je suis globalement d’accord avec les opinions qui suivent :

«Aujourd’hui, la nation israélienne s’appuie sur un échafaudage de corruption, lui-même posé sur des fondations d’oppression et d’injustice. En tant que telle, la fin de l’entreprise sioniste est déjà à notre porte. Il existe une vraie probabilité que notre génération soit la dernière génération du sionisme. Il se peut qu’il y ait un État juif mais il sera d’un autre genre, étrange et affreux. Il apparaît que ces deux mille ans de lutte du peuple juif pour sa survie se réduisent à un État de colonies, dirigé par une clique sans morale de hors-la-loi corrompus, sourds à la fois à leurs concitoyens et à leurs ennemis. Une structure construite sur de l’insensibilité à l’Homme s’effondrera d’elle-même, inévitablement. Prenez bien note de cet instant : la superstructure du sionisme s’effondre déjà…

Seuls les fous continuent à danser en haut de l’immeuble, alors que les piliers s’effondrent.»

Avraham Burg
membre du parti travailliste israélien
ancien Président de la Knesset

«La vérité déprimante, c’est que le comportement actuel d’Israël n’est pas seulement néfaste pour les Etats-Unis, bien qu’il le soit indéniablement. Il n’est même pas seulement néfaste pour Israël lui-même, comme de nombreux Israéliens le reconnaissent tacitement.
La vérité déprimante, c’est qu’Israël est néfaste pour les Juifs.»

Tony Judt 3
historien juif anglo-américain libéral
se réclamant de Raymond Aron et de François Furet.

«Je ne suis pas psychologue, mais je crois que quiconque vit avec les contradictions du sionisme est condamné tôt ou tard à sombrer dans la folie…
Il est impossible de vivre comme cela. Il est impossible de coexister avec une injustice aussi terrible. 11 est impossible de vivre avec des critères moraux aussi contradictoires. Quand je contemple non seulement les colonies, l’occupation et la répression, mais aussi le mur démentiel derrière lequel les Israéliens tentent de se cacher, j’en viens à la conclusion qu’il y a quelque chose de très profond dans notre attitude à l’égard du peuple autochtone de cette terre qui nous fait complètement délirer.»

Haim Hanegbi
israélien membre du mouvement pacifiste Gush Shalom. 

A quelques nuances près, donc, je souscris largement à ces propos et à bien d’autres de la même eau que je lis régulièrement dans la presse israélienne en anglais, car, comme tous les antisémites, je suis obsédé par ce que font et disent les Juifs et Israël. En raison de mes activités professionnelles et militantes, je suis aussi obsédé par pas mal d’autres choses qui n’ont rien à voir avec les Juifs et Israël et je lis très régulièrement des organes de presse amé­ricains, britanniques, italiens, espagnols, mexicains, brésiliens, argentins, péruviens, boliviens, équatoriens et, à l’occasion, tchèques, mais ce n’est pas une excuse.

Du seul fait de ce “goût étrange pour le peuple Juif”, comme dit Roger Cukierman 2, je suis quand même un antisémite. De fait, quelle autre raison pourrait avoir un intellectuel goy français de lire Haaretz qu’un antisémitisme sournois ?

En outre, pour bien saisir la perversité de mon antisémitisme, il faut savoir qu’il se masque derrière une apparence de déconstruction fallacieuse du discours antisioniste vulgaire. Dans un ouvrage 4 publié par les éditions La Découverte (éditeur crypto-antisémite qui masque lui aussi hypocritement ses activités antisionistes répugnantes par la publication d’ouvrages d’auteurs sionistes comme Mitchell Cohen ou même Theodor Herzl en personne, sans parler de nombreux ouvrages consacrés à la Shoah), j’écrivais ainsi :

«Le sionisme n’est pas le fruit d’un sinistre complot impérialiste, mais un mouvement d’auto-émancipation des masses juives d’Europe centrale et orientale et une critique politique et culturelle des illusions assimila­tion­nistes répandues en Occident – critique que la première moitié du XXème siècle européen justifiera pour bonne part, et de façon tragique.»

Je dénonçais le “simplisme de certains discours pro-palestiniens, qui participent de la pensée pieuse dont se nourrit un gauchisme doloriste et manichéen« , et j’ajoutais, feignant de critiquer la diabolisation unilatérale d’Israël :

«Parfois décrit comme le “péché originel” d’Israël, ce passé [à savoir les excès de la guerre d’Indépendance et l’expulsion de 700.000 Palestiniens] n’est pourtant pas plus coupable que celui, point très éloigné, de bien des membres tout à fait respectables de la communauté internationale

Enfin, je me prononçais vigoureusement contre toute complaisance à l’égard des actes antijuifs :

«Ses agresseurs [ceux d’un jeune collégien juif], tous comme ceux qui s’en prennent à des symboles ou des institutions de la communauté juive, sont au mieux de jeunes fier-à-bras écervelés, au pire de petits crétins racistes. Les autorités de la République, pas plus que l’administration scolaire, ne sauraient tolérer de tels dérapages au nom de je ne sais quelle complaisance tiers-mondiste ou de la susceptibilité des populations immigrées.»

Bien entendu, aucun « décrypteur » intelligent de mon discours antisioniste ne se laissera prendre à ces pitoyables manœuvres de diversion. Comme le déclarait il y a quelque temps un spectateur enthousiaste du film de Jacques Tarnéro 5 à un journaliste de Libération :

«Maintenant, il y a des antisémites qui reconnaissent la Shoah, ça ne prouve rien en leur faveur !».

Grâce au travail pionnier d’analyse symptomatologique effectué par les courageux déconstructeurs de la “nouvelle judéophobie”, on devinera sans peine que ces propos cauteleux rédigés par ma plume machiavélique ne sont que la preuve que je suis prêt à tous les compromis de surface pour faire passer mon message antisioniste-antisémite de
délégitimation insidieuse d’Israël et, par conséquent, de légitimation subreptice des incendies de synagogues, des profanations de cimetière et des pogroms de demain.

Car il faut bien comprendre la manœuvre. S’opposer, par exemple, à la diabolisation unilatérale et à la “nazification” d’Israël pour la simple et vulgaire raison qu’elle serait empiriquement indéfendable et qu’elle reflèterait la mauvaise foi ou l’imbécillité de l’infime poignée d’ultra-gauchistes tarés et/ou d’islamo-fascistes délirants qui la pratiquent, et non pas parce qu’elle serait sacrilège en soi, c’est précisément légitimer par la bande la comparabilité historique de tout avec tout, et en particularité celle de l’incomparable et intouchable Israël.

Les gens qui, comme moi, se plaisent à couper les cheveux en quatre et feignent d’attribuer une certaine pertinence historique au sionisme et de reconnaître le droit à l’existence d’Israël tout en soumettant les pratiques de cet État à une sociologie comparative de l’oppression et de la domination hypocritement “nuancée”, les gens qui,
comme Dominique Vidal, ratiocinent avec une fausse innocence épistémologique pour savoir dans quelle mesure les pratiques de l’État juif ressemblent ou ne ressemblent pas à celles de l’apartheid sud-africain, sont donc des antisémites sournois bien plus dangereux que les simples négationnistes et judéophobes déclarés.

Une autre raison pour laquelle il est clair que je suis un antisémite “par procuration”, selon la jolie formule de Jean-Christophe Rufin, c’est que je n’ai même pas honte. Je suis en effet favorable à une offensive intellectuelle agressive et sans pitié contre le chantage idéologique permanent exercé en France par une poignée d’intellectuels juifs et non juifs.

Je suis un antisémite parce que je refuse de me laisser intimider et de faire acte de contrition. Je suis un antisémite parce que j’éprouve la plus profonde admiration intellectuelle et humaine pour des gens comme, par exemple, Rony Brauman , Daniel Lindenberg ou Pierre Vidal-Naquet –  intellectuels aux options politico-idéologiques par ailleurs assez différentes mais qui, comme chacun sait, ont en commun d’être de typiques Juifs honteux et d’ignobles “selfhaters6.

Je suis un antisémite parce que je me solidarise avec eux et avec bien d’autres, juifs et non juifs, qui partagent des positions analogues. De la même façon, et pour les mêmes raisons, je suis un antisémite parce que que j’éprouve le plus profond mépris pour Alexandre Adler, Alain Finkielkraut, Jacques Tarnéro, Pierre-André Taguieff 7 et bien d’autres, juifs et non juifs, qui partagent les objectifs de leur campagne hystérique contre la “réprobation d’Israël”.

Je ne ressens pas par rapport à ces derniers une simple divergence d’opinion. Je ne les perçois pas comme des gens qui sont seulement en désaccord avec moi, mais comme des propagandistes manipulateurs qui pratiquent le chantage victimiste sournois et le lynchage moral comme méthode de débat permanent. Le fait que leur volonté de salir systématiquement leurs adversaires ait parfois des effets d’intimidation sur des personnes parfaitement honnêtes n’est que la preuve de leur dangerosité.

Pour moi, ces intellectuels sont moralement du même acabit que les compagnons de route du totalitarisme, les virtuoses staliniens de la dénonciation de la “complicité objective” avec la réaction, les sophistes justificateurs du “bilan globalement positif” de l’Union soviétique ou, pour un exemple plus contemporain, l’inénarrable Ignacio Ramonet 8 léchant les bottes du dictateur [Fidel] Castro sous prétexte que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

Ces gens-là ne méritent pas notre respect. Ils ont failli comme intellectuels et, en mettant la mission qui lui a été confiée au service de cette propagande de bas étage, Jean-Christophe Rufin a lui aussi gravement failli à l’éthique du service public.

Comme les idéologues monomaniaques dont le rapport Rufin se fait subrepticement l’écho sont des malades ou des salopards, et souvent les deux à la fois, il faut les traiter comme tels, et cesser d’être sur la défensive. Il faut les attaquer publiquement et casser leur sophistique misérable (qui ferait d’ailleurs rire pas mal de gens en Israël, où on est nettement plus lucide et autrement moins tortueux) sans inhibition. Il faut cesser d’être tétanisé, il ne faut pas ou plus se demander “mais si je dis ça, malgré ma bonne volonté, est-ce que ça ne risque pas d’être interprété comme un discours antisémite, ou comme un raisonnement qui m’entraîne sur la pente glissante ?”.

Il n’y a pas de pente glissante, il y a les faits, leur interprétation empiriquement contrôlable et la recherche de la vérité qui s’effectue à travers elle. Et il n’est pas de vérité, partielle ou synthétique, transparente ou complexe, qui ne serait pas bonne à dire ou à écrire sous prétexte qu’elle “faciliterait” le “passage à l’acte” de crétins et d’illuminés qui, de toutes façons, ne se soucient pas de la vérité et ne fréquentent pas les lieux où elle se cherche et s’énonce.

Il y a des moments dans l’histoire où l’honneur de l’esprit mérite d’être défendu, y compris face aux formes d’ignominie intellectuelle qui se drapent dans la vertu dénonciatrice et dans la parodie cynique d’une moralité supérieure. C’est aujourd’hui toute une collectivité humaine et politico-intellectuelle (le mouvement alter­mondialiste, les Verts, l’extrême-gauche et par association, tous ceux qui, réformistes, sociaux-démocrates ou libéraux, partagent telle ou telle de leur position sur le conflit israélo-palestinien) qui est mise sur la sellette en bloc, jugée en termes de responsabilité collective et mise en demeure d’abjurer des convictions certes parfaitement discutables dans les détails, voire parfois simplificatrices dans leur formulation sténographique, mais malheu­reuse­ment largement fondées pour l’essentiel.

Et quand cette mise en demeure se fait au nom d’un fantasme idéologique concocté par une petite mafia de pervers qui vivent de la promotion d’un narcissisme communautaire paranoïaque (heureusement loin d’être hégémonique chez les Juifs de France) et de la pornographie mémorielle 9 au service d’une raison d’Etat coloniale sans vergogne, il est de notre devoir de réagir. 

C’est pour cela que, si c’est là le prix de cette bataille pour la vérité et la dignité, j’accepte qu’on me colle l’infamante étiquette et je ne chercherai pas à dissimuler ce qui, désormais, crèvera les yeux de tous mes lecteurs de bonne foi : oui, encore une fois, je suis un antisémite.

Marc Saint-Upéry
éditeur, joumaliste et traducteur

 

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Notes   [ + ]

1. L’auteur du rapport, Jean-Christophe RUFIN (médecin et non juriste) donnait l’exemple en préconisant de : «réfléchir sur l’opportunité et l’applicabilité d’un texte de loi qui complèterait les dispositions de la loi du 1 juillet 1972 et celles de la loi du 13 juillet 1990 (dite loi Gayssot). Ce texte permettrait de punir ceux qui porteraient sans fondement à l’encontre de groupes, d’institutions ou d’Etats des accusations de racisme et utiliseraient à leur propos des comparaisons injustifiées avec l’apartheid ou le nazisme (nous soulignons). Une telle accusation n’est pas seulement une diffamation ; c’est, dans le contexte mondial aujourd’hui une véritable incitation à la violence, un trouble à l’ordre public et un préjudice grave pour ceux qui peuvent être concernés. C’est pourquoi les associations seraient fondées en la matière à déposer plainte». Et donc à obtenir des dommages-intérêts.
Et, comme on lui avait sans doute objecté que la notion de “comparaison injustifiée” était d’une rigueur juridique plutôt douteuse, il précisait dans une note de bas de page : «C’est à dire non fondé sur des jugements internationaux tels que des arrêts de la C.I.J. ou des résolutions du Conseil de sécurité. Au vu de tels textes, il était parfaitement légitime de qualifier de raciste l’Afrique du sud du temps de l’apartheid».
Cette dernière remarque est d’une parfaite stupidité, puisque si la loi que M. Rufin appelait de ses vœux avait été en application à l’époque il n’eut été possible d’accuser le gouvernement d’Afrique du Sud de racisme qu’après “des jugements internationaux” ou des résolutions du Conseil de Sécurité. Or, les grandes puissances, ainsi qu’Israël, n’ont jamais cessé de soutenir le gouvernement de Prétoria. Sans la lutte du peuple sud-africain et des campagnes d’opinion et de boycott dans le monde (qui en France auraient donc été passibles de condamnations pénales en application de la “loi Rufin”) cela durerait encore. Pour mémoire, Nelson Mandela et son parti, l’ANC, sont restés sur la liste des organisations terroristes des USA jusqu’en 2008 ! – NDLR
2. Président du CRIF de 2001 à 2007 et de 2013 à 2016. Il est vice-président du Congrès juif mondial et trésorier de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Après la qualification de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de l’élection présidentielle française de 2002, Cukierman tient des propos polémiques au quotidien israélien Haaretz : « Roger Cukierman a dit qu’il espérait que le succès de Le Pen servirait à réduire l’antisémitisme musulman et le comportement anti-israélien, parce que son score est un message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles.»  – NDLR
3. L’historien britannique Tony Judt est décédé le 6 août 2010, des suites d’une maladie qui l’avait laissé paralysé depuis septembre 2008. Durant les mois qui ont suivi le déclenchement de sa maladie, il a dicté une série de réflexions, parues dans la New York Review of Books, qui rappelaient les épisodes importants de sa vie : son engagement sioniste puis ses déconvenues en Israël, son hostilité à l’égard de l’extrême gauche et du commu­nisme, ses convictions social-démocrates universalistes. En 2003, Tony Judt publia dans la New York Review of Books un article intitulé « Israel, the Alternative », qui dénonçait la transformation d’Israël en un État agressif et intolérant et appelait de ses vœux un Etat binational. Cet article lui valut de violentes critiques des cercles pro-israéliens américains, qui n’hésitèrent pas à faire pression pour obtenir l’annulation de certaines de ses conférences. En juin 2008, Le Monde diplomatique a publié un texte de Tony Judt intitulé « Trop de Shoah tue la Shoah ». – NDLR
4. Antisémitisme : l’intolérable chantage. Israël-Palestine, une affaire française ?, La Découverte, Paris, 2003. 
5. Documentariste français, auteur du film  “Autopsie d’un mensonge”, sur les ressorts et fondements du négationnisme. Il a une abondante production d’articles sur les sites web sionistes français. – NDLR
6. Selfhaters : atteints par la “haine de soi” à laquelle les sionistes attribuent fréquemment l’attitude de Juifs qui tiennent un discours critique envers Israël, son gouvernement et/ou le sionisme. – NDLR
7. C’est probablement par distraction que l’auteur a omis de citer Bernard-Henri Levy – NDLR
8. Auteur, ancien rédacteur en chef du Monde Diplomatique – NDLR
9. Bien qu’elle révèle nettement mon obsession antisémite (et, très probablement, mon négationnisme larvé), la notion de  » pornographie mémorielle  » n’est pas de moi, mais de l’historienne israélienne Idith Zertal, auteure de “La Nation et la mort – La Shoah dans le discours et la politique d’Israël” Ed. La Découverte – 2004 – ISBN 9782707144164.