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Jérusalem-Est 1967, une annexion en catimini, un rideau de fumée de mensonges…

Dès les premiers jours suivant sa victoire militaire de 1967, Israël a placé sa conquête de Jérusalem-Est sous le signe du mensonge et de la dissimulation, signe incontestable que les dirigeants israéliens n’ignoraient pas qu’ils agissaient en violation du droit des peuples et du droit international. Ce ne fut pas, il s’en faut, la seule fois.

Trois semaines après la “guerre des six jours”, Israël adopta des lois visant à annexer Jérusalem-Est, que son armée venait de conquérir par les armes. Mais à l’époque, loin de proclamer leurs droits sur la ville trois fois sainte, les Israéliens firent au contraire tout ce qu’ils pouvaient pour dissimuler leurs intentions aux yeux du monde. C’est ce que révèlent des documents historiques récemment rendus publics.

Le Ministère israélien des Affaires étrangères adressé un télégramme aux ambassadeurs is
raéliens dans le monde entier pour leur donner instruction de décrire les lois d’annexion comme “une fusion de municipalités” destinée à améliorer la qualité des services à la population.

Yitzhak Rabin (à droite) à proximité du “mur des lamentations” lors de la guerre de 1967. (IDF archive) Nir Hasson

Ce télégramme, ainsi que beaucoup d’autres documents, a été récemment révélé par l’institut Akevot, qui utilise les archives dans une optique de défense des droits humains. Ces document révèlent que ce n’est pas le seul cas dans lequel Israël a tenté de dissimuler la réalité de ses actions à Jérusalem-Est, par peur des réactions de la communauté internationale, explique Nir Hasson, dans un article de Haaretz (13 avril 2017).

Deux des lois adoptées le 27 juin 1967 concernaient le gouvernement et le fonctionnement des minicipalités, tandis que la troisième concernait la protection des lieux saints. Le Ministère israélien des Affaires étrangères était très inquiet quant à l’accueil qui serait réservé à des lois à l’étranger. La veille du jour où les projets de lois devaient être débattus au parlement (la Knesset), les ambassadeurs israéliens reçurent un télégramme contenant des instructions quant à la manière dont ils devaient gérer le problème. 

Compte tenu de la situation à l’Assemblée” [générale de l’ONU], disait ce télégramme, “notre hasbara [1] doit mettre en évidence la loi sur la protection des lieux saints et dissimuler les deux premières”. Mais l’auteur de ces instructions ne se montrait pas très optimiste. “On ne peut pas dire dans quelle mesure nous y arriverons”, écrivait-il. Il recommandait donc, comme une ligne de repli tactique, de présenter l’annexion de Jérusalem-Est comme “une nécessité pratique procédant du souci de gérer l’ensemble de la ville correctement”. En aucun cas il ne fallait donc parler d’une annexion, mais d’une fusion de municipalités devant permettre de faire fonctionner efficacement des services comme la distribution d’eau, l’électricité, ainsi que les services de santé, l’éducation, etc… Et de préciser : “si la questions vous est posée, vous pouvez confirmer que la monnaie israélienne sera utilisée sur tout le territoire de la ville”.

Israël avait parfaitement conscience du précédent créé en 1957 par son retrait du Sinaï, après l’opération de Suez [2], explique le Dr. Amnon Ramon, historien du “Jerusalem INstitute for Policy Research”. “Alors, en dépit de la proclamation par [David] Ben Gourion du ‘troisième royaume d’Israël’, Israël a été contraint de se retirer en raison d’un ultimatum des deux super-puissances”, l’URSS et les États-Unis.

En 1967, contrairement à ce qui s’était passé une décennie auparavant, les États-Unis n’adressèrent aucun ultimatum de retrait. Mais ils indiquèrent néanmoins qu’ils n’accepteraient aucun fait accompli unilatéral à Jérusalem. Cela apparaît clairement dans les protocoles et les correspondances.

Le Ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Abba Eban, était un acteur essentiel dans la la tentative de bloquer, de retarder et de dissimuler les actions israéliennes à Jérusalem.  Le Dr. Amnon Ramon cite l’exemple du chef du commandement central de l’armée israélienne, le Genéral Uzi Narkis, qui a été obligé d’arrêter une action de démolition de maisons dans le quartier juif [de la vieille ville de Jérusalem], après que le propriétaire arménien d’une entreprise se soit plaint auprès du Premier ministre Levi Eshkol. “Arrêtez les démolitions. Abba Eban est peut-être à New York, mais il est sans cesse sur mon dos et ne me laisse pas un instant de répit. Ça suffit pour le moment”, dit Abba Eban au général, qui fut bien obligé d’exécuter.

Trois mois plus tard, en septembre 1967, le gouvernement israélien décida de faire avancer la rénovation du quartier juif, et le ministre des Finances fit savoir que le gouvernement expropriait tout le territoire du quartier. A ce moment, 3.500 Arabes vivaient dans ce quartier, la plupart d’entre eux étant des réfugiés qui avaient fui les villages des environs de Jérusalem en 1948.

“Il faudra de la hasbara”

Ici encore, le Ministère des Affaires étrangères était préoccupé. “Cette décision pourrait être interprétée dans le monde comme une expropriation et une éviction des propriétaires dans l’ancien quartier juif, spécialement dans la perspectives des débats de l’Assemblée [générale de l’ONU]”, lit-on dans un télégramme envoyé à toutes les ambassades israéliennes dans le monde.

Cela exigera de la hasbara, si des compte-rendus négatifs sont publiés dans votre pays”, insistait le télégramme diplomatique. Les ambassadeurs reçurent pour instructions de mettre l’accent sur les problèmes d’assainissement et de santé publique, et de souligner “un besoin urgent de traitement des ordures, des eaux usées et d’autres problèmes similaires”.

Les ambassadeurs avaient pour instructions de bien faire la différence entre les saisies conservatoires – c’est-à-dire le “gel” temporaire des droits de propriété jusqu’à ce qu’un “accord” soit trouvé avec le propriétaire (dont àn mesure à quel point dans ces conditions il négocie librement !) – et les expropriations. Les propagandistes israéliens devaient aussi mettre l’accent sur le fait que les deux mosquées du quartier étaient exclues de la zone à laquelle la décision s’appliquait, et ils devaient aussi insister sur le fait que les propriétaires seraient traités de manière égalitaire, qu’ils soient Juifs ou Arabes.

Enfin, les instructions contenues dans le télégramme mettaient l’accent sur le fait que si la question de “l’évacuation du quartier” devait être soulevée dans le futur les ambassadeurs ne devaient pas manquer de dire que “toute personne évincée recevra un appartement en échange”, en présentant la chose comme une évidence.

L’évacuation du quartier dura environ deux ans. Le gouvernement israélien proposa aux personnes “évacuées” – en fait : expulsées – un logement alternatif dans le village de Azzariyeh, mais en fin de compte seuls une partie d’entre elles reçurent effectivement l’appartement promis, tandis que beaucoup d’autre se dispersèrent dans les quartiers de Jérusalem.

En décembre 1967, le Ministre des Affaires étrangères eut à nouveau à s’occuper du problème de Jérusalem, lorsque le gouvernement décida de déplacer les quartiers-généraux du Commandement central sur le site de l’école professionnelle du quartier de Beit Hanina.

Amos Ganor, qui était à l’époque le représentant du Ministre des Affaires étrangères auprès de l’administration militaire des territoires conquis en juin 1967, lança cet avertissement : “Le retentissement ne sera pas limité à Jérusalem et à la Cisjordanie. Ce problème attirera l’attention de la presse internationale”.

Et cette fois une autre tactique fut mise en œuvre : l’opération fuit menée pendant que l’attention du monde était attirée ailleurs. Quelqu’un a ajouté une note manuscrite à la lettre de Ganor : “pas avant Noël”.


[1] le terme “hasbara” désigne “l’explication” de la politique israélienne que le gouvernement et les diplomates israéliens s’efforcent de diffuser, faisant généralement particulièrement peu de cas de la réalité.
Sur cette notion typiquement israélienne, voir : “Peut-on tout dire pour défendre Israël ?” par Eric Marty – Julien Salingue, Nicolas Dot-Pouillard et Catherine Samary – (LeMonde.fr)

[2] machination coordonnée en 1956 entre la France, la Grande-Bretagne et Israël pour agresser militairement l’Égypte, alors dirigée par Gamal Abdel Nasser, qui venait de décider la nationalisation du canal de Suez. Les attaquants furent contraint de battre piteusement en retraite, l’URSS ayant menacé d’intervenir, ce qui aurait déclenché un conflit majeur dont les États-Unis ne voulaient pas. Durant la “guerre de Suez”, l’armée israélienne s’est livrée en toute impunité à des massacres d’une particulière gravité.

Sources :
Nir Hasson dans Haaretz (13 avril 2017) : “Wary Israel Tried To Conceal East Jerusalem’s Annexation in 1967, Documents Reveal”

Voir aussi notamment à propos de Jérusalem-Est :
78 % des Palestiniens de Jérusalem-Est vivent sous le seuil de la pauvreté (21 mai 2012)
47 ans après le vote de la résolution 252, Jérusalem-Est plus en danger que jamais (21 mai 2015)
A Jérusalem, les rues des quartiers arabes porteront des noms hébreux (24 septembre 2015)
Israël présente aux touristes une image de Jérusalem expurgée de la présence musulmane (5 avril 2016)
15 ans après l’adoption d’une “loi temporaire”, plus de 12.000 Palestiniens vivent dans les limbes (3 mars 2017)

 

 

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