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Dyab Abu Jahjah persiste et signe : dix points sur l’attaque au camion à Jérusalem

Dyab Abu Jahjah

9 janvier 2017 – Hier, à Jérusalem occupée, un camion a foncé sur des soldats israéliens des forces d’occupation. Quatre militaires ont été tués et plusieurs autres ont été blessés. Le conducteur était un père palestinien de trois enfants. Si vous lisez les journaux et sites d’information occidentaux, le ton général est qu’il s’agissait d’un attentat « terroriste » ciblant des Israéliens.

Les fausses informations, manifestement, ne se limitent pas aux médias sociaux ; souvent, elles sont également diffusées par le biais des informations dominantes. Non seulement cette version de l’histoire occulte la réalité de l’occupation, elle la défend également en établissant un lien entre la résistance des Palestiniens et le terrorisme.

J’ai réagi à ce commentaire en déclarant que le peuple palestinien a le droit de libérer ses terres occupées par tous les moyens qu’il estime nécessaire. Ceci a été immédiatement repris par des forces soutenant Israël au sein de la droite nationaliste flamande et présenté comme un soutien au terrorisme. Même Theo Francken, un secrétaire d’État du gouvernement fédéral, a publié des tweets hystériques, à ce propos.(1) Selon lui, je glorifiais le terrorisme de l’EI et je devais donc être viré de mon poste de chroniqueur dans le journal pour lequel j’écris. Les personnes qui ont « aimé » mon message sur Facebook ont également été menacées ou ont subi des intimidations. Par conséquent, je désire clarifier les 10 points que voici et j’espère que cela pourra aider toutes les personnes qui sont confrontées à ces questions.

1. Est-ce que je maintiens ma déclaration ?

Oui, je m’en tiens entièrement à ma déclaration initiale, que je considère légitime, réservée et justifiée.

2. Ceci était-il un attentat de l’EI ?

Tous les éléments dont je dispose en ce moment indiquent que l’attentat était l’œuvre de la résistance palestinienne.

3. Cela fait-il une différence selon qui a exécuté l’attentat ?

Une chose est certaine : le conducteur du camion était un citoyen palestinien vivant sous occupation et qui a attaqué un rassemblement de soldats de l’occupation en uniforme. Indépendamment de son affiliation idéologique et indépendamment de son appartenance à quelque organisation que ce soit, tout citoyen palestinien, exactement à l’instar de tout citoyen où que ce soit dans le monde et vivant sous occupation militaire illégale, a le droit de résister à cette occupation et ce droit est garanti par les lois internationales et les conventions de Genève réglementant la guerre.(2)

4. Quid s’il s’avère que c’est l’EI qui a commis cet attentat ?

Ce serait très malheureux. Non pas parce qu’il n’en serait pas moins légitime du point de vue du conducteur palestinien, mais parce que l’EI récupérerait alors la lutte palestinienne et la souillerait. L’EI est un groupe terroriste fasciste qui a la réputation de récupérer les luttes des peuples opprimés (Irak, Syrie, etc.) et d’en faire une plate-forme pour son propre projet fasciste.

Je ne voudrais pas voir cela arriver en Palestine. Israël, qui se retrouve actuellement sous un tas de pressions au niveau international, espère que cela se produira parce que cela lui permettrait de gagner du soutien et d’engendrer à nouveau de la sympathie pour sa politique colonialiste d’occupation. Cependant, l’EI n’a pas attaqué Israël jusqu’à présent et il est trop occupé à tuer des innocents, surtout en Syrie et en Irak et dans tout le monde arabe et musulman et, de temps à autre, en Occident.

5. Pourquoi, une fois de plus, cet attentat est-il légitime ?

Parce qu’il a eu lieu dans un territoire occupé et qu’il visait l’armée d’occupation. Il n’y a pas le moindre argument, ni éthique ni juridique, pour prétendre qu’il est illégitime. Si le droit à la résistance n’est plus reconnu, les gens qui ont résisté à l’occupation tout au long de l’histoire étaient des criminels. Les gens alors devraient se contenter de subir l’occupation et de l’accepter et d’attendre jusqu’à ce que l’occupant change d’avis et s’en aille paisiblement.

6. La résistance doit-elle être violente ?

Pas nécessairement, la résistance peut revêtir diverses formes, mais la lutte armée est l’une d’elles.

7. La violence est-elle une bonne chose ?

La violence n’est pas une bonne chose, mais la violence dans l’autodéfense est parfois inévitable. Particulièrement quand toutes les manières possibles de trouver une solution ont été contrecarrées par l’agresseur, l’oppresseur ou l’occupant. Parfois, la violence est la seule option restante.

De plus, il convient de faire remarquer que c’est l’occupation, qui est la violence réelle. L’occupation est la violence organisée, structurelle et récurrente à laquelle le peuple palestinien est soumis quotidiennement depuis 1948.

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Extrait de la résolution 3070 de l’Assemblée Générale des Nations-Unies du 30 novembre 1973 (28ème session) – Cliquez sur l’image pour le texte complet

L’incapacité de la communauté internationale à sanctionner Israël et à l’obliger de respecter les lois internationales ne laisse absolument aucun autre choix au peuple palestinien. Il est hypocrite de parler de violence comme de quelque chose qui émane des deux camps, de la même manière et d’égale façon. C’est comme prétendre qu’une femme qui se fait violer et qui se bat contre son violeur recourt à la violence de la même façon que le violeur. Moralement, cette position est en faillite et n’équivaut à rien d’autre qu’à soutenir ouvertement le violeur.

8. Utiliser un camion dans ce genre d’attentat n’est-il pas une raison de considérer qu’il s’agit de terrorisme ?

Cet argument est faible, une fois de plus. C’est comme si on disait qu’une femme qui se fait violer et qui utilise ses ongles contre le violeur ne se bat pas de façon honorable. En outre, si nous voulons réellement que les Palestiniens recourent à des moyens de guerre classiques, peut-être devrions-nous envisager de les armer de façon adéquate. Et, alors, ils ne sentiront pas la nécessité d’utiliser ces méthodes non classiques.

Et pourquoi n’enverrait-on pas des troupes de l’ONU pour les protéger ? Ne serait-ce pas une autre bonne alternative ? Mais les laisser presque désarmés et à la merci de la machine à tuer israélienne puis leur faire des sermons sur les méthodes utilisées, voilà qui est absolument insultant et montre une fois de plus le parti pris pour l’occupation.

9. La stratégie de la résistance est-elle une bonne stratégie ?

C’est quelque chose que les Palestiniens devraient déterminer eux-mêmes. Ce sont eux qui vivent sous l’occupation et ils connaissent bien leurs conditions. Notre devoir, c’est précisément d’être solidaires avec eux. De plus, le peuple palestinien et sa direction ont fait toutes les concessions possibles depuis que l’infâme processus d’Oslo a débuté, en vue d’arriver à la paix et qu’ont-ils obtenu pour cela ? Davantage de colonisation, un mur de l’apartheid, plus de violence encore, plus de camps de prisonniers et d’enlèvements, et plus de tueries. Où est le succès de cette stratégie ?

10. Devrions-nous nous réjouir de la mort des soldats ?

Personnellement, je ne me réjouis jamais de la mort d’un être humain, même si c’est un soldat de l’occupation ou un meurtrier. Je ne me serais même pas réjoui de la mort des soldats nazis, si j’avais vécu dans les années 1940. Toutefois, si les gens qui vivaient dans le ghetto de Varsovie se réjouissaient de la mort des soldats nazis à l’époque, qui suis-je pour les juger ?

La même chose vaut pour tous les êtres humains vivant sous l’oppression ou l’occupation. Nous ne devrions pas juger les émotions des gens opprimés. La guerre est toujours une tragédie pour toutes les parties et aucun être humain dans son esprit sain ne choisira la guerre au lieu de la paix.

Toutefois, quand les gens ripostent contre l’oppression, c’est qu’ils sentent qu’ils n’ont pas d’autres options. Je suis sûr que le peuple palestinien n’aimerait rien de plus que de vivre en paix et avec dignité dans un pays libre.

Nous devons leur montrer que nous sommes avec eux et que nous soutenons leur résistance de la façon qu’ils estiment nécessaire et dans les limites de l’éthique et de l’humanité.

Pour mes amis pacifistes, permettez-moi de citer la position du Mahatma Gandhi sur la question :

« (…) Je ne défends pas les excès arabes. J’aurais souhaité qu’ils choisissent la voie de la non-violence pour résister à ce qu’ils considéraient à juste titre comme une intrusion injustifiable dans leur pays. Mais, selon les canons admis de ce qui est juste et de ce qui est mal, rien ne peut être dit contre la résistance arabe face à des ennemis en surnombre. »

C’est même plus vrai encore aujourd’hui qu’à l’époque où il l’avait écrit. Parce que, lorsque vous empruntez la voie de la paix pour ne rencontrer que trahison et tromperie, la seule voie qui reste est celle de la lutte implacable, par tous les moyens nécessaires.

Telle est la situation de la Palestine aujourd’hui.


Publié le 9 janvier sur le blog de Dyab Abu Jahjah
Traduction : Jean-Marie Flémal

(1) Dyab Abou Jahjah, écrivain, activiste et fondateur de la Ligue arabe européenne, publiait une chronique hebdomadaire dans De Standaard. Le journal a mis fin à sa collaboration. Une atteinte grave à la liberté d’expression

(2) Concernant le droit à la résistance des peuples opprimés, il est utile de relire la résolution 3070 de l’AG des Nations Unies du 30 novembre 1973 (28e scession), en particulier ce passage :

Pour libérer leur pays du colonialisme et de l’apartheid, les Palestiniens ont le droit de résister « par tous les moyens en leur pouvoir, y compris la lutte armée. M.D.L.

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