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DEXIA sous pression, organise son retrait d’Israël et envisage des «gestes positifs» pour les Palestiniens

Les dirigeants de DEXIA ont été mis sous haute pression, mercredi au cours de l’assemblée générale annuelle des actionnaires à Bruxelles. Plusieurs dizaines de militants de la « Plate-forme Palestine occupée – Dexia impliquée » s’y étaient donné rendez-vous, et pendant pratiquement deux heures le Président du conseil d’administration Jean-Luc Dehaene et le président du comité de direction Pierre Mariani ont été bombardés de questions à propos de la filiale israélienne du groupe, de sa vente prochaine annoncée et des compensations que Dexia doit aux Palestiniens victimes de la politique à laquelle le groupe bancaire prête activement la main depuis 2001.

La chose a pu apparaître comme paradoxale pour J-L Dehaene : c’est au moment où Dexia a annoncé sa décision de se débarrasser de sa filiale israélienne que les critiques se font les plus vives, et fusent de partout.

Car si au cours des années passées elles émanaient surtout de groupes militants pro-palestiniens, aujourd’hui ce sont aussi bien Intal et les quelque 80 organisations membres de la « Plate-forme Palestine occupée – Dexia impliquée » qu’un fonds de pensions flamand, que la Région de Bruxelles-Capitale, que la province du Hainaut (qui a voté une motion à l’unanimité pour exiger que Dexia se désengage d’Israël et se conforme au droit international humanitaire)… Le député provincial hennuyer Serge Hustache s’est chargé de venir le rappeler devant l’Assemblée des actionnaires.

L’an dernier, comme on lui demandait s’il accepterait d’écouter les explications d’un(e) représent(e) de l’organisation israélienne « Who Profits« , qui détient des preuve de la poursuite du financement par Dexia Israël des colonies illégales en Cisjordanie, J-L Dehaene avait répliqué qu’il faudrait pour cela qu’il/elle soit actionnaire.

La « Plate-forme Palestine occupée – Dexia impliquée » l’a donc pris au mot, et cette année Inna Michaeli, représentante de l’organisation, avait fait tout spécialement le voyage pour venir produire ces preuves devant l’assemblée. Lorsque Who Profits a interrogé Dexia Israël à propos de sa politique vis-à-vis des territoires palestiniens, rapporte-t-elle, la réponse obtenue a été bien différente de celle que soutient J-L Dehaene, à savoir qu’aucun nouveau financement n’a été accordé aux colonies après 2008. Selon la direction de la filiale israélienne – dont Inna Michaeli a donné lecture de la réponse en hébreu ! – la filiale de Dexia accorde des prêts « partout où la loi israélienne le lui permet, sans faire de discriminations« .

Le principe de non-discrimination est donc invoqué, avec un cynisme particulièrement écœurant, pour justifier le financement de colonies juives en Cisjordanie qui non seulement sont illégales au regard du droit international, qui non seulement sont condamnées unanimement par tous les membres de l’ONU (y compris les États-Unis même si ceux-ci se refusent à donner à cette condamnation la moindre portée concrète), mais qui en outre sont de l’avis de la planète entière – à la seule exception des colonialistes exaltés qui gouvernent Israël – un obstacle majeur à la paix, et donc font peser une menace sur l’ensemble de la communauté internationale.

Autre intervention marquante devant l’Assemblée des actionnaires, que celle d‘Eric DAVID, professeur de droit international à l’ULB, qui a mis en garde les dirigeants de DEXIA, qui se rendent coupable de « complicité de crimes de guerre » (la colonisation, formellement interdite par de nombreux textes, en est un) et de « recel et blanchiment d’argent«  provenant de ces crimes.

Les juridictions pénales de tous les pays concernés – donc dans ce cas aussi la Belgique – sont compétentes pour en connaître, et le droit belge prévoit la responsabilité pénale des sociétés (improprement désignées en droit comme « personnes morales« , mais tout dépend du sens qu’on donne à ce dernier mot).

Et Eric David de lancer cet avertissement à MM. Dehaene et Mariani : « vous auriez tort de prendre mes paroles pour des élucubrations théoriques d’un juriste en chambre déconnecté des réalités : l’idée de poursuivre au pénal la responsabilité de Dexia m’a été soufflée dans le tuyau de l’oreille par un des plus hauts magistrats du pays« .

DEXIA, ont souligné d’autres intervenants, doit non seulement se soucier des conséquences financières et pénales, mais aussi des dégâts que son implication dans la colonisation de la Palestine peut encore causer à son image – déjà pas bien fameuse – dans l’opinion publique. Car les dirigeants du groupe ne doivent se faire aucune illusion : il ne suffira pas de vendre la filiale israélienne pour « évacuer le problème » à l’instant.

La politique de DEXIA-Israël a causé des torts considérables, qui devront d’une manière ou d’une autre être réparés. Si le groupe ne veut pas continuer à voir régulièrement associer publiquement son nom à des expressions comme « crimes de guerre« , et « blanchiment d’argent« , il serait bien avisé de prendre des initiatives positives afin d’apporter au moins dans une certaine mesure des réparations aux victimes palestiniennes.

DEHAENE : « J’AI TOUJOURS ÉTÉ CONTRE LES COLONIES »

Dans sa réponse aux interventions concernant la filiale israélienne – pendant lesquelles il avait manifestement décidé de prendre son mal en patience, non sans difficultés parfois – a tout d’abord, ainsi qu’il l’a lui-même souligné – dérogé à la règle en s’exprimant en tant qu’homme politique, alors qu’il était dans sa fonction de président de DEXIA. Ce fut pour souligner qu’il a personnellement toujours souscrit aux prises de position de l’Union Européenne contre la colonisation de la Cisjordanie, et – dit-il – « je continuerai » à la condamner.

Il a aussi souligné que la décision d’investir en Israël a été prise à une époque où Pierre Mariani et lui ne dirigeaient pas DEXIA, mais que dans ce domaine comme dans les autres ils « gèrent l’héritage« , tout en regrettant que le virulent concert de protestations actuel n’ait pas eu lieu à l’époque où la décision fut prise par leurs prédécesseurs.

J-L Dehaene a répété que « aucun investissement nouveau dans les colonies n’a été approuvé depuis que [il] occupe le présidence de DEXIA« , mais au-delà de cette simple affirmation il n’a apporté aucune réfutation aux informations pourtant nettes et précises fournies par Who Profits. On ne peut donc que supposer – toute idée que Dehaene ait joué un double jeu étant évidemment exclue ! – que la filiale israélienne de DEXIA a échappé au contrôle de sa maison-mère et n’a pas respecté les consignes qui lui étaient données.

« Dès que des interpellations sont apparues, des directives précises ont été données car la politique suivie n’apparaissait pas conforme à celle que nous voulions mettre en place« , dit Dehaene, qui résistera pourtant héroïquement aux sollicitations de ceux des actionnaires contestataires qui voulaient l’entendre dire plus clairement que la décision de bazarder la filiale israélienne trouve bien sa source dans un rejet de la politique de colonisation dont elle est un instrument (selon la théorie qui veut que les banques « ne font pas de politique« , car c’est bien connu le respect du droit international humanitaire c’est politique alors que sa violation c’est juste du business…).

Au contraire,  Dehaene a affirmé qu’il avait « toujours dit » que Dexia-Israël ne faisait pas partie du « core business » du groupe (ce dont en réalité il s’était bien gardé lors des Assemblée générales d’actionnaires précédentes, ne voulant au contraire rien laisser paraître d’une éventuelle volonté de se retirer du marché israélien). Selon sa version actuelle, la vente apparaît donc logique dans un contexte où le groupe doit « réduire son périmètre » et se défaire de pas mal de filiales. Jusqu’en 2010, toutefois, jamais Dexia-Israël n’avait figuré sur la liste des actifs à céder, et Dehaene soutenait au contraire que sous sa gestion tout allait bien (cette filiale, pour minuscule qu’elle soit à l’échelle du groupe ne connaissait-elle pas une belle croissance ?). Sur ce point Dehane réécrit une fois de plus l’histoire de sa gestion.

Il a aussi souligné que quand d’aucuns affirment que l’épargne des clients belges ou français, voire les aides gouvernementales dont DEXIA a bénéficié, on pu servir à financer des colonies juives en Cisjordanie c’est faux. « Dexia-Israël s’autofinance complètement, et il n’y a aucun transfert« , dit-il.

Le président de DEXIA a donc confirmé que la filiale israélienne sera vendue « probablement avant l’été« . Une vente qui se fera « à perte« , précise-t-il. « Ceux qui s’attendraient à une plus-value se font des illusions, mais nous suivons les nombreux signaux qui nous sont adressés par nos actionnaires« .

En termes très vagues, J-L Dehaene a aussi affirmé que – quoique cette décision ne lui revient pas, mais « appartient aux organes » – il « pas exclu » que Dexia puisse prendre, par exemple par le biais d’une fondation des initiatives positives en faveur des Palestiniens.

Quant aux mises en garde émises sur le plan juridique, J-L Dehaene a affirmé qu’il ne « voulait pas s’étendre sur la question« .  Il n’est pas certain, en effet que ces messages aient été bien compris et assez pris au sérieux, puisque selon la presse un porte-parole du groupe a parlé, après l’assemblée des actionnaires d’une « intervention caricaturale » du Pr Eric David.

La « Plate-forme Palestine occupée – Dexia impliquée » se chargera bien entendu de rappeler aux dirigeants de DEXIA les devoirs qu’ils ont en la matière, et le cas échéant des initiatives juridiques seront prises si nécessaire pour les convaincre que des « interventions caricaturales » peuvent se révéler, avec un peu de temps et de persévérance, tout à fait pertinentes.

Quand, il y a trois ans, des actionnaires insignifiants (détenteurs pour l’occasion d’une seule action sur 1,7 milliard d’actions en circulation à l’époque) ont les premiers mis en cause la participation de Dexia à la violation des droits essentiels des Palestiniens, leurs propos ont été accueillis de la même manière dédaigneuse. Depuis lors, les dirigeants de Dexia ont pu mesurer que la campagne qui s’est développée pouvait faire des émules et des dégâts, et que des actionnaires de moins en moins « insignifiants » s’y sont ralliés.

MM. Dehaene et Mariani doivent savoir que cette campagne ne s’arrêtera pas si facilement, et ils feraient bien bien de moins traîner les pieds pour en tenir compte.

L.D.      

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