Dans l'actu

Deux canalisations pour deux peuples : l’apartheid de l’eau en Cisjordanie

Amira Hass

Dans une nouvelle série, Haaretz examine la distribution inéquitable de l’eau potable en Cisjordanie, où la fourniture aux Palestiniens est bien loin d’être proportionnelle à celle de leurs voisins, les colons et nettement en dessous des normes fixées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Un soldat israélien filme la detsruction par un bulldozer de l'armée des installations d'irrigation constructions par un agriculteur palestinien sur ses propres terres, non loin de la colonie juive illégale de Quiryat Arba (Hébron), en juin 2009

Un soldat israélien filme la destruction par un bulldozer de l’armée des installations d’irrigation construites par un agriculteur palestinien sur ses propres terres, non loin de la colonie juive illégale de Quiryat Arba (Hébron), en juin 2009

L’administration civile des FDI (*) empêche les Palestiniens de poser une canalisation d’eau qui remédierait quelque peu à la sévère pénurie d’eau dont souffrent plus de 600.000 Palestiniens en Cisjordanie.

La raison évoquée pour empêcher la mise en place d’une canalisation est qu’une section de moins de deux kilomètres de cette canalisation, posée sur les bas-côtés de la Route 50, perturberait le trafic routier sur la route.

La quantité annuelle d’eau fournie au district est d’environ 20 millions de mètres cubes – quelque 90 litres par habitant et par jour. Une partie considérable de l’eau est perdue en cours de route en raison de fuites et de raccordements défectueux.

Le district a besoin de 13 millions de mètres cubes d’eau en plus par an pour son usage domestique, en dehors des besoins agricoles. De mai à octobre, l’eau fournie aux Palestiniens dans la zone est sévèrement rationnée. Certaines bourgades ont de l’eau pendant quelques heures, une fois par semaine, d’autres deux fois par mois, voire moins.

Des tâches banales comme nettoyer sa maison et faire la lessive dépendent toutes de l’approvisionnement en eau. Chaque jour, quelques 400 camions-citernes transfèrent de l’eau des dépôts centraux vers les hôpitaux, les usines, les écoles et autres bâtiments publics de la région.

Environ la moitié de la quantité d’eau acheminée vers le district de Hébron vient de sources et de puits. L’Autorité Palestinienne (AP) achète l’autre moitié à la société israélienne des eaux Mekorot. Quelque 10.000 mètres cubes d’eau par jour – soit plus d’un tiers de la quantité d’eau achetée à Mekorot – sont acheminés à partir de la station de pompage de Dir Sha’ar (fonction d’Etzion) via une canalisation de 11 kilomètres.

Environ la moitié de l’eau se perd en cours de route, montre la facturation mensuelle de Mekorot. Les Palestiniens paient le montant enregistré à la station de pompage, moins l’eau que la canalisation fournit à la colonie de Carmei Zur (environ 100 mètres³/jour). Les compteurs d’eau des localités palestiniennes montrent que la quantité réellement fournie aux Palestiniens est nettement inférieure.

L’AP a l’intention de remplacer la canalisation depuis 2008, avec les fonds de l’USAID (United States Agency for International Development – Agence américaine pour le développement international).

La canalisation, installée par Israël en 1972, perd entre 45 et 50% de l’eau qui la parcourt en raison de détériorations, de branchements illégaux, de vices de construction et d’installation, a estimé la société américaine MWH dans sa description de projet.

Une importante partie de l’eau qui passe par la canalisation en dessous des zones résidentielles et agricoles est volée, particulièrement pour l’agriculture. La qualité de l’eau est douteuse, a écrit la société.

Les autorités palestiniennes responsables des eaux et la MWH ont planifié un nouveau trajet longeant la route, afin d’empêcher qu’on se raccorde illégalement sur la canalisation. Une nouvelle canalisation, de plus grande section, devrait réduire les fuites et assurer la qualité de l’eau, ont-elles dit. Mekorot s’est dit d’accord d’accroître la quantité d’eau acheminée vers le district de Hébron de 5.000 mètres cubes par jour. Le projet a été approuvé par la commission mixte israélo-palestinienne en août 2010, comme le requéraient les accords d’Oslo.

L’Administration civile devait approuver le trajet, situé en zone C. Finalement, elle a accepté de poser neuf kilomètres de canalisation le long d’une voie agricole existante, laissant 1,9 kilomètre le long de la Route 60. « C’est nécessaire pour éviter de détruire deux maisons et d’endommager fatalement des vignobles », a déclaré un ingénieur.

Mais l’Administration civile a refusé « parce que la construction interromprait le trafic routier juif », a expliqué l’ingénieur palestinien. « Quand ils font du travail d’entretien sur d’autres routes en Cisjordanie, ils ne l’interrompent pas, le trafic routier, des fois ? », a-t-il demandé.

Comme tous les quartiers de Hébron, Jabar, situé en zone H2 (sous juridiction israélienne) n’a de l’eau que toutes les quelques semaines. Les portes d’entrée et les fenêtres de certains résidents ont été scellées et les allées du quartier ont été bloquées. Seuls les véhicules israéliens allant et venant des maisons juives de l’ancienne Hébron et de la Grotte des Patriarches ont la permission de circuler en cet endroit. Les camions-citernes se rendant vers les maisons palestiniens n’ont pas le droit d’y aller et les résidents utilisent des trous d’eau.

Le 26 août, un bulldozer israélien accompagné de soldats a commencé à creuser parmi les maisons du quartier. Après plusieurs protestations, un fonctionnaire de l’Administration civile a déclaré aux résidents que la canalisation d’eau alimentant les colons, dont l’eau n’est pas rationnée, allait être remplacée par une canalisation située en élévation (c’est-à-dire à l’air libre).

Les Palestiniens craignent que les travaux dans les rues étroites n’endommagent les maisons anciennes, remontant à l’époque de Mamelouks. Dans certains endroits, des parties de la nouvelle canalisation ont été attachées aux maisons palestiniennes.

Le coordinateurs des activités dans les territoires a déclaré ceci : « La décision de remplacer la canalisation souterraine par une canalisation aérienne n’attendait plus qu’un arrêt de la Cour suprême de justice. Le remplacement de la canalisation, qui alimente la colonie juive de Hébron, équivaut à un vol d’eau, tire son origine du vol d’eau par les Palestiniens. Il a été prévu que la majeure partie de la canalisation serait aérienne mais, à chaque endroit où elle doit passer devant des entrées de maison, elle sera enterrée sous le sol. »

Quand à la canalisation d’eau passant à proximité de la Route 60, « l’Administration civile a approuvé la majeure partie du trajet, sauf en une section, où elle perturberait le trafic. Elle ne peut être construite sur les bandes d’arrêt de la route, du fait qu’il y a des maisons en bord de route. On n’a toujours pas reçu de plans alternatifs. »


* FDI : « Forces de Défense d’Israël », appellation publicitaire de l’armée d’occupation et d’agression de la puissance coloniale. (NDLR).

Article publié le 23 septembre 2012 dans Haaretz.
Le titre est de la rédaction (titre original : « Two Pipes for Two Peoples: The Politics of Water in the West Bank »)
Traduction pour ce site :  Jean-Marie Flémal

amira hassAmira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Print Friendly, PDF & Email