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Des tirs de l’armée israélienne ont paralysé ce jeune Palestinien et toute sa famille (Gideon Lévy)

Gideon Levy et Alex Levac

Un jeune adolescent palestinien avait été touché par balle à l’estomac et à la colonne vertébrale alors qu’il rentrait chez lui après l’école, déclare sa famille. Après huit ans d’allées et retours dans les hôpitaux, on lui a amputé une jambe.

Voici à quoi ressemble, huit ans plus tard, quelqu’un qui a été blessé par les Forces de défense israéliennes : la moitié d’un être humain, porté comme un sac dans le living de la modeste maison de sa famille, dans le camp de réfugiés d’Al-Fawwar, au sud-est de Hébron. Il sanglote en silence. Il est décharné, a le teint blême et est paralysé en dessous de la taille. Depuis huit ans, il ne fait qu’entrer et sortir des hôpitaux – tout récemment, voici quelques semaines, quand on a dû lui amputer la jambe droite jusqu’à l’aine. Menaçante pour sa survie, la gangrène s’était installée, provoquée par des escarres qui s’étaient développées suite à une position assise prolongée dans une chaise roulante.

Il vient d’une famille de réfugiés qui n’a pas les moyens de payer des traitements et hospitalisations interminables. Mais sa mère, Maryam, refuse de renoncer, elle se bat comme une lionne pour la vie de son fils. Alors qu’il était couché sur le sofa de leur maison bien entretenue, lorsque nous lui avons rendu visite lundi, elle nous a raconté son histoire, la tête inclinée, les yeux en larmes – la chronique de leurs épreuves – comme si elle-même n’était pas l’une des protagonistes.

En fait, c’est le soldat qui a abattu Yakub Nassar – 13 ans, à l’époque, alors qu’il rentrait de l’école, le 8 janvier 2009 – qui a besoin d’entendre ce récit et les conséquences de son acte. Mais il est peu probable que cela arrive un jour. Se souvient-il même des faits ? Pour lui, il s’agissait probablement d’un simple incident parmi tant d’autres du même genre.

C’est arrivé lors de l’opération « Plomb durci » des FDI. Les manifestations contre le massacre des Palestiniens dans la bande de Gaza étaient répandues et Al-Fawwar, en Cisjordanie, ne faisait pas exception. En ce jour de janvier, Yakub, alors en septième année, avait croisé une mêlée de jets de pierres contre les militaires qui étaient entrés dans le centre du camp. Ç’allait être le dernier jour d’école de son existence. Une balle dum-dum tirée par un soldat des FDI l’avait frappé à l’estomac et à la colonne vertébrale. La vie de Yakub – il s’en était rendu compte – venait brusquement de s’arrêter.

Il avait été hospitalisé au pavillon des soins intensifs d’un hôpital de Hébron, mais il s’était rapidement avéré que l’équipe ne pourrait pas l’aider. Après qu’Israël lui avait refusé l’accès à ses installations médicales – les parents de Yakub voulaient qu’il fût transféré au Centre médical Hadassah à Jérusalem – il avait été envoyé à l’hôpital Ibn al-Haitham à Amman, en Jordanie, où il avait passé trois mois. Ses parents l’avaient accompagné, naturellement, laissant leurs autres enfants à la maison, et ils avaient loué un appartement dans la capitale jordanienne. Les médecins à Amman avaient conclu que Yakub ne marcherait plus jamais.

Après son retour en famille, nombre de complications s’étaient développées suite à des infections. Au fil des années, l’adolescent allait passer pas mal de temps dans divers hôpitaux de CisjordanieAl-Ahali, Alia, Yatta et Beit Jala ; tous les quelques mois, un problème différent, un hôpital différent. Il allait y passer un mois ou deux, puis une semaine à la maison, au cours d’un cycle incessant, ininterrompu tout au long de ces années. On peut douter qu’il ait reçu les traitements appropriés. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas eu de revalidation adéquate.

Il y a un an environ, Yakub s’est mis à souffrir d’escarres, qui n’ont plus cessé d’empirer et de le faire souffrir. Sa mère l’avait emmené à l’hôpital de Yatta, près de Hébron, mais on lui avait dit qu’on ne pouvait rien faire pour lui. Les médecins l’avaient mise en garde, toutefois : la situation de Yakub était susceptible de se détériorer rapidement et sa vie était en danger.

Maryam s’était rendue aux bureaux du ministère de la Santé à Ramallah et, en des termes non équivoques, avait expliqué au personnel qu’elle ne s’en irait pas tant qu’on n’aurait pas trouvé une institution pour traiter son fils en train de mourir. Sans relations au sein de l’Autorité palestinienne, il est très difficile d’obtenir de l’aide, dit-elle aujourd’hui. Finalement, l’AP avait été d’accord pour financer un traitement pour Yakub dans l’hôpital de revalidation de Beit Jala, près de Bethléem.

Pendant ce temps, l’état de Yakub avait empiré. Il avait commencé à saigner (par la bouche et ailleurs) mais, après lui avoir fait de multiples transfusions sanguines, l’équipe de Beit Jala n’avait plus su que faire. La jambe droite de Yakub s’était mise à noircir et à enfler. Sa vie était en danger immédiat. On avait expliqué à Maryam que la seule chance de son fils était en Israël, où les hôpitaux disposent de médecins plus expérimentés et de meilleurs équipements. Il allait lui falloir trois semaines avant de réunir toutes les autorisations nécessaires pour transférer Yakub vers un hôpital israélien. On lui avait d’abord dit que l’accès était refusé à son fils pour des questions de sécurité. Il n’y avait pas de place pour lui au campus d’Ein Karem de l’hôpital Hadassah. Finalement, Yakub avait été admis à l’hôpital Ichilov à Tel-Aviv, où il avait passé trois mois avant de pouvoir s’en aller la semaine dernière.

La famille s’est occupée de lui, à Ichilov. L’un de ses frères – il en a cinq, et trois sœurs – a quitté son emploi pour rester aux côtés de Yakub ; ses parents venaient à tour de rôle. Chaque déplacement à Tel-Aviv leur a coûté des centaines de shekels ; le trajet jusqu’à l’hôpital de Hébron coûte 150 shekels (environ 38 dollars). À chaque occasion, il faut transporter Yakub au bas d’une allée en pente raide du camp de réfugiés, de la maison à l’ambulance.

Son père, Fayek, qui travaille depuis quelque 25 ans comme jardinier pour la municipalité de Jérusalem, est toujours en convalescence suite à des complications venues après une opération de pontage coronarien. Le frère aîné de Yakub, Ahmed, est en prison en Israël depuis 18 mois et il attend son procès ; il est accusé d’avoir jeté des pierres et un cocktail Molotov. La majeure partie du fardeau est portée par la mère de Yakub.

Selon Musa Abu Hashhash, un enquêteur de terrain de l’organisation israélienne des droits de l’homme B’Tselem et lui-même ancien habitant d’Al-Fawwar, Yakub était un garçon espiègle, extrêmement actif, avant sa blessure; tout le camp le connaissait. Maintenant, Abu Hashhash embrasse Yakub et le jeune homme essuie des larmes amères.

Son état s’est amélioré au cours du premier mois qu’il a passé à Ichilov, mais de nouvelles complications sont venues. La seule façon de sauver la vie de Yakub, nous ont dit sa mère et lui, était de lui amputer la jambe. Bien que Yakub soit déjà paralysé des deux jambes, la nouvelle l’a épouvanté. Jusqu’alors, dit-il maintenant, il était au moins capable de ramper sur le sol. Désormais, il ne peut même plus le faire. Son seul et unique rêve – pouvoir se tenir debout un jour – vient d’être anéanti à jamais, nous dit-il dans un flot de larmes.

Yakub a été libéré de l’hôpital mais sa jambe est restée sur place. Sa mère dit qu’elle n’a pas l’argent pour ramener le membre en ambulance afin de l’enterrer, comme elle l’aurait souhaité.

Une vieille chaise roulante déglinguée que la famille a reçue en donation se trouve à l’entrée de la maison. Elle se déplace par à-coups mais, d’une façon ou d’une autre, parvient à véhiculer Yakub jusqu’à l’extérieur pour un peu d’air frais lorsqu’un ami lui rend visite, et ils peuvent descendre l’allée ensemble. Mais la chaise roulante est branlante et peu sûre.

Maryam explique que, depuis qu’il est rentré à la maison, Yakub ne peut plus dormir la nuit à cause de la douleur qu’il éprouve à sa jambe disparue. De plus, il mange très peu.

« Nous sommes si fatigués », dit-elle. « Ce n’est pas seulement Yakub qui est paralysé à cause de la balle qui l’a frappé. Toute notre famille est complètement paralysée depuis ces huit dernières années. » Personne ne leur a encore parlé de revalidation ou de prothèse. Peut-être lors que la prochaine visite à Ichilow, à la fin du mois, ajoute Maryam, désespérée.

La famille a loué les services d’un avocat (Mazen Qupty, de Jérusalem) pour intenter un procès contre Israël pour le mal fait à un fils qui, disent-ils, a croisé des manifestations alors qu’il revenait de l’école pour rentrer chez lui, et pour les énormes dépenses médicales de la famille durant ces années. À grands frais, ils ont obtenu et soumis les documents témoignant de l’état médical de leur fils, mais le procès a été refusé par la Cour du magistrat de Jérusalem, qui a prétendu que les faits s’étaient passés dans un contexte de guerre. « Quelle guerre ? », demande Maryam. « C’était un enfant. »

Un an et demi après la blessure de Yakub, il avait été convoqué au bureau des interrogatoires d’Etzion parce qu’on le soupçonnait d’avoir jeté des pierres. Sa mère avait attendu dehors. Entendant l’interrogateur crier sur son fils, elle s’était précipitée dans la pièce et en avait été expulsée de façon péremptoire. Aucune accusation n’avait été portée contre Yakub.

Elle est très occupée par sa détresse économique, son fils, son état physique. Cette semaine, la maison a été connectée à Internet, de façon que Yakub puisse surfer sur le réseau. L’AP leur verse une allocation d’invalidité de 1 400 shekels par mois (au cours actuel, 386 dollars), qui couvre plus ou moins deux visites à Ichilov.

Maintenant, Yakub se couvre la tête et le visage d’un large capuchon violet ; sa mère dépose sur lui une couverture de laine. Il parle très peu et nulle trace de sourire n’a orné ses lèvres durant les heures que nous avons passées chez lui. Sa tête inclinée, son corps faible et, par-dessus tout, son visage sont particulièrement éloquents. Il a 21 ans aujourd’hui, mais a toujours l’air d’un jeune adolescent, l’air qu’il avait alors, quand le soldat l’a abattu.


Publié le 6 avril 2016 sur Haaretz
Traduction : Jean-Marie Flémal

Gideon Levy, “le journaliste le plus haï d’Israël”, est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du quotidien Haaretz.
Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Il est l’auteur du livre The Punishment of Gaza, qui a été traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009

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