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Des experts israéliens et palestiniens au chevet de l’économie palestinienne : rompre avec la logique d’Oslo

Amira Hass

Autoriser les déplacements entre la Cisjordanie et Gaza, réouvrir l’aéroport, construire un port et laisser les Palestiniens développer le tourisme dans la vallée du Jourdain. Ce ne sont que quelques unes des recommandations contenues dans deux nouvelles études.

Environ deux millions de Palestiniens s’entassent dans les 365 km² de la Bande de Gaza. Dans la vallée du Jourdain, qui couvre environ 1.600 km², il y a 65.000 Palestiniens (et ±10.000 colons israéliens). Théoriquement, les “accords d’Oslo” étaient supposés permettre à beaucoup de gazaouites de se déplacer vers la vallée du Jourdain, afin d’y réaliser des travaux d’infrastructures et de travailler dans l’agriculture (le cas échéant seulement comme travailleurs saisonniers), dans la construction, dans le tourisme et l’industrie.

Mais dans les faits, ces deux régions palestiniennes jouent un rôle décisif dans la détérioration de l’économie pales­tinienne dans son ensemble. Dans chacune des deux zones, la raison principale de ce déclin réside dans les restrictions draconiennes imposées par Israël aux déplacements, à l’accès aux ressources et aux possibilités de commercer, de construire, de cultiver, de développer l’activité.

Dans le nord de la Bande de Gaza, des enfants s’abritent des pluies violentes dans les restes d’un véhicule détruit. (Février 2017) – Photo MOHAMMED SALEM/REUTERS

De telles constatations n’ont rien de bien nouveau, mais la semaine dernière un groupe de 11 économistes israéliens et palestiniens ont publié deux études auxquelles elles servent de base. Les experts ont conçu un plan destiné à développer l’activité économique palestiniennes dans la vallée du Jourdain et à sauver l’économie de Gaza (avant 2020, échéance à laquelle si rien ne change l’enclave isolée deviendra inhabitable, selon un avertissement lancé par les Nations Unies il y a deux ans).

Une volonté délibérée d’Israël

Par courtoisie, et peut-être parce que les études en question ont été écrites en collaboration avec la Banque Mondiale, les auteurs paraissent prendre au sérieux les déclarations de politiciens israéliens à propos du désir de voir se réaliser une amélioration de l’économie palestinienne. Mais dans les faits, les deux auteurs principaux, Saeb Bamya et le Professeur Arie Arnon, qui – conjointement avec le Dr. Shanta Devarajann, économiste en chef de la division MENA [Middle East and North Africa] de la Banque  Mondiale –, ont rendu publics les documents mercredi dernier au Truman Institute à Jérusalem, sont parfaitement conscients du fait que la situation actuelle n’est pas seulement le fruit d’une série aléatoire d’erreurs humaines.

Le modérateur d’une table-ronde, l’ancien ambassadeur israélien en Afrique du Sud Ilan Baruch, n’a quant à lui pas mâché ses mots. “Il y a eu dans le chef d’Israël une politique délibérée de causer les déficiences”, a-t-il dit. “La communauté internationale doit s’impliquer, non pas en tant que donateur mais afin d’exercer une pression”.

La veille, les études avaient été présentées aux bureaux de la Banque Mondiale à Jérusalem, dans le quartier de Dahiyat al-Barid, à l’ombre de la “barrière de séparation1. Certains des intervenants ont prévenu les respon­sables : des sommes considérables ont été données pour obtenir des résultats, pas pour perpétuer un status quo. Mais il semble que l’argent des contribuables de vos pays sert dans les faits à renforcer le status quo de la détérioration. Et cela n’évolue pas.

Les ruines de l’aéroport international de Gaza, financé par l’Union Européenne et détruit par l’aviation israélienne – déc 2008 – © Kai Wiedenhöfer

Pour ceux qui en sont venus à penser que le blocus de Gaza est un fait acquis et intangible, et se sont habitués à raisonner comme si la vallée du Jourdain appartenait à Israël, les mesures élémentaires préconisées par les économistes en vue de la reconstruction apparaîtront comme surréalistes. Autoriser les mouvements réguliers de personnes et de véhicules directement entre Gaza et la Cisjordanie ? Rouvrir l’aéroport de Gaza ? Fournir à la Bande de Gaza l’eau et l’électricité dont elle a besoin ? Reconstruire une marina pour les pêcheurs et construire un port de mer ? Laisser les Palestiniens cultiver 40.000 dunams 2 de plus dans la vallée du Jourdain ? Leurs permettre de bâtir et de développer une industrie touristique là-bas ? Cela semble inconcevable. 

Une approche différentes de celle d’Oslo

Mais si on en croit Arnon, les recommandations contenues dans les études sont en fait très voisines de l’approche conseillée par des officiers supérieurs israéliens et des hauts fonctionnaires des services de sécurité qui ont compris les risques de sécurité inhérents à une économie palestinienne en grande difficulté. Aussi de telles recom­mandations ne sont-elles rien d’autre qu’une nouvelle tentative pour trouver les adultes responsables en Israël qui prendront les mesures aptes à conjurer les prophéties désastreuses.

Le “groupe d’Aix”, ainsi nommé parce qu’il naquit à l’Université Paul Cézanne Aix-Marseille III en Provence en 2002, a été créé pour esquisser des scénarios socio-économiques en vue de la concrétisation de la phase finale [du “processus de paix”], à savoir la “solution à deux États”. Cette approche est à l’opposé de celle qui fut adoptée dans les Accords d’Oslo, où les étapes intermédiaires furent définies avec une minutie démentielle, comme un chemin devant conduire à une réalisation d’une vision qui n’a jamais été définie.

Aussi, pour le “Groupe d’Aix”, les deux études constituent un nouvel exercice qui propose des étapes concrètes destinées à sauver et restaurer l’économie pour le court et le moyen terme, indépendamment de la situation de la négociation d’un “statut final”, et en tenant compte de la très faible probabilité que de tels pourparlers redémarrent dans un avenir proche.

Une fillette pateauge dans l’eau des inondations, au nord de la Bande de Gaza (Février 2017). Ph. MOHAMMED SALEM/REUTERS

Chacune des études reproduit des statistiques et des graphiques pour illustrer l’évolution économique. Par exemple, au cours des 20 ans écoulés depuis la création de l’Autorité Palestinienne [de Ramallah] en 1994, la valeur de la production annuelle brute par habitant à Gaza a été en moyenne de 1.200 dollars US (sur base des prix de 2004), avec un “sommet” à 1.450 dollars en 1998-1999 et un “creux” à 900 dollars en 2007-2008. Par comparaison, cet indice économique s’établissait à l’époque à 4.200 dollars en Jordanie et à 20.000 dollars en Israël. Le Produit Intérieur Brut (PIB) par travailleur illustre aussi le déclin : de 24.000 dollars en 2005 à 10.000 dollars aujourd’hui. C’est aussi ainsi que se calcule la productivité dans l’économie.

Ce déclin spectaculaire est avant tout attribuable au blocus de Gaza, disent les auteurs, qui citent une étude de la Banque d’Israël qui a montré que de 2006 à 2009 l’emploi dans le secteur manufacturier a chuté de 33%, alors que dans le secteur des services on observait une hausse de 24%. Pendant ce temps, en 2015 le taux de chômage parmi la population jeune de Gaza était de 57,6%, et il était de 41% dans la population en général.

Un autre indice du déclin est l’évolution de la valeur des importations par tête d’habitant. En 1997, elle était de 800 dollars à Gaza et de 1.000 dollars en Cisjordanie.

Et les exportations par tête ? Elles ont toujours été faibles. Mais même ce faible montant s’est contracté. En 2000, les exportations représentaient 10% du PIB, avec 15.255 camions qui avaient quitté Gaza. En 2005, ce chiffre est tombé à 6,8% (et 9.319 camions), puis il a chuté de 2008 à 2010 pour atteindre… zéro. Une minuscule progression a été constatée en 2015 et 2016n avec 1.400 chargements expédiés de Gaza chaque année (grâce aux Pays-Bas, qui firent pression pour que Gaza puisse exporter une partie de sa production agricole).

L’Autorité Palestinienne soutient peu Gaza

Le blocus israélien empêche l’économie de Gaza de profiter de la mobilité des biens et des personnes.  Les coûts sans cesse croissants font baisser la productivité et effraient les investisseurs, tandis que les infrastructures de Gaza se détériorent.

Les investisseurs sont aussi dissuadés par les risques politiques et militaires, disent les auteurs, qui n’ignorent pas un facteur interne : les deux gouvernements palestiniens et la rivalité entre le Hamas et l’AP.

Les auteurs réfutent une affirmations classique de l’Autorité Palesti­nienne, selon qui 40% de son budget seraient investis à Gaza. Selon leurs calculs, seulement 15% du budget qui ne sont pas couverts par les droits de douane et le produit de la TVA sont transférés à la Bande de Gaza. Ce n’est pas, disent-ils, un taux de soutien élevé, et ils rappellent qu’il est habituel que les zones les plus prospères subventionnent les zones les plus pauvres.

En ce qui concerne les craintes israéliennes en matière de sécurité, l’argumentation des auteurs repose sur une logique de base : le blocus draconien n’a pas empêché le Hamas de s’armer et n’a pas empêché les guerres 3. La dégradation de la situation socio-économique ne fait qu’augmenter l’inquiétude et la colère, qui alimentent les groupes extrémistes et leurs idées. Relâcher le blocus, estiment les auteurs, aboutirait en fin de compte à affaiblir le Hamas.

Ils écrivent aussi : “Le siège sur Gaza pourrait ne pas être seulement des représailles contre le Hamas, mais aussi une manière de consolider son contrôle sur Gaza. Il est plus facile de contrôler un territoire clos qu’un territoire ouvert, dont les gens peuvent entrer et sortir”.

La vallée du Jourdain n’est pas isolée du reste de la Cisjordanie, mais selon la seconde étude, depuis 50 ans et spécialement au cours des 20 dernières années, Israël a interdit aux Palestiniens d’accéder, de construire et de développer 75% de la zone, sous différents prétextes : zones de tirs militaires, réserves naturelles,  zones de sécurité, terres d’État… Près de 90% des terres de la vallée du Jourdain sont sous la juridiction d’une des 24 colonies israéliennes. Près de 85% du territoire de la “zone C”, qui est sous le contrôle exclusif d’Israël 4.

Sur 160.000 dunams de terres cultivables dans la vallée du Jourdain, les Palestiniens n’en cultivent que 42.000. Les colons israéliens cultivent entre 30.000 et 50.000 dunams, et tout le reste est interdit aux Palestiniens. En ce qui concerne l’accès à l’eau, un chiffre traduit adéquatement la situation : la quantité moyenne d’eau utilisée par les colons est près de 10 fois plus importantes que celle utilisée par les Palestiniens.

Le résultats, selon le rapport : “Ce sous-développement est concrétisé par un développement rural limité et une faible croissance économique, occasionnant une pauvreté croissante, une santé publique et des conditions sanitaires médiocres, et une détérioration matérielle et environnementale. C’est la conséquences de beaucoup de défis et d’obstacles, parmi lesquels la distribution inéquitable de l’eau, la destruction d’infrastructures de distribution d’eau vitales, le manque de gestion des eaux usées et d’importantes pertes d’eau”.

Et puis il y a cette autre donnée statistique : l’espérance de vie moyenne des Palestiniens dans la vallée du Jourdain est de 65 ans, alors qu’elle est de 71,8 ans pour l’ensemble de la Cisjordanie.

Les auteurs traitent de la sécurité et des restrictions imposées à la mobilité qui sont justifiées en son nom. La sécurité n’est pas atteinte que par des moyens militaires, mais en réduisant la motivation de l’autre camp à se battre contre vous, disent-ils. La situation de pauvreté croissante et de standards de vie qui déclinent font le lit de la colère et du désespoir qui peuvent conduire, tôt ou tard, à des éruptions de violence.

Les auteurs passent sous silence l’absence de sécurité pour les Palestiniens, qui sont fréquemment attaqués par l’armée [d’occupation], par la police ou par les colons.

De fait, ces jours-ci, des habitants des nouvelles implantations [juives], qui pour être non autorisées n’en sont pas moins prospères, du nord de la vallée du Jourdain usent d’intimidations et de violence pour chasser les bergers et les agriculteurs palestiniens de vastes zones. Aussi les auteurs seraient-ils bien inspirés d’ajouter à leurs recom­mandations celle d’adopter des méthodes propres à empêcher les attaques par les colons, qui sont susceptibles d’augmenter si les adultes responsables accordent aux Palestiniens un plus large accès à leurs propres terres.

Amira Hass           


Cet article a été publié par Haaretz le 25 mars 2017, sous le titre “Israeli and Palestinian Experts Draw Up Road Map to Save Palestinian Economy”

Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz.

Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza.

Elle a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique).

Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

 

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Notes   [ + ]

1. Plus adéquatement décrit par l’expression de “mur de l’apartheid” – NDLR
2. 1 dunam = 1.000 m²
3. Il est extrêmement contestable de qualifier de “guerres” les agressions sauvages perpétrées par l’armée israélienne – l’une des plus modernes du monde, abreuvée de milliards de dollars par les États-Unis – visant principalement une population civile sans défense ni même la possibilité de fuir, tandis que les forces adverses n’ont – en l’absence d’aviation, de missiles (autres que des engins artisanaux ou archaïques), de chars et d’artillerie (sauf des mortiers légers en nombre limité) – rien d’une armée moderne. – NDLR
4. Il s’agit du découpage en “zones“ A, B et C du territoire occupé de Cisjordanie, prévu par les “accords d’Oslo” : la zone A est en théorie sous le contrôle de l’Autorité Palestinienne (qui décharge ainsi l’occupant d’une série de tâche et de responsabilités qui devraient lui incomber et rendent l’occupation moins coûteuse pour lui), la population de la  zone B est gérée par l’Autorité Palestinienne mais Israël y assure, à son seul bénéfice, “la sécurité”, et la zone C est sous le contrôle exclusif de l’occupant. – NDLR