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Des enfants palestiniens au travail dans les colonies juives : à deux doigts de l’esclavage

Jillian Kestler-D’Amours

AL-FASAYIL, Cisjordanie occupée, 10 mai 2012 (IPS) – « C’est fatigant », dit Ibrahim*, 15 ans, le front creusé de rides profondes. « Mais je n’ai pas le choix. » Ibrahim n’est encore qu’un adolescent, mais cela fait trois jours déjà qu’il travaille à temps plein. L’aîné d’une famille de dix enfants, il vit dans le village palestinien d’Al-Fayasil, dans la vallée du Jourdain occupée, et il est obligé de travailler dans la colonie israélienne toute proche de Tomer, contribuant ainsi à l’entretien de ses frères et sœurs. « Je travaille de 6 à 13 heures », a-t-il déclaré à IPS. « Et je reçois 70 shekels (18 dollars) par jour. »

A Palestinian works in a date palm orchard in the Jordan valley near the West Bank city of Jericho May 24, 2010. More and more Palestinians are turning to date palms in the search for ways to make a living from West Bank land farmed by their families for generations. Today, many struggle to survive. Picture taken May 24, 2010. To match feature PALESTINIANS-ISRAEL/WESTBANK-FARMING   REUTERS/Mohamad Torokman (WEST BANK - Tags: AGRICULTURE POLITICS) - RTR2EFDS

A Palestinian works in a date palm orchard in the Jordan valley near the West Bank city of Jericho. (RTR)

Les habitants d’Al-Fasayil disent que plus d’une douzaine de jeunes du village, tous de moins de 18 ans, travaillent actuellement dans les colonies israéliennes de la vallée du Jourdain. On estime qu’entre 500 et 1000 mineurs d’âge font le trajet à partir d’autres villes et villages de Cisjordanie pour venir travailler dans la région. La plupart des enfants de la vallée du Jourdain qui travaillent comme ouvriers agricoles se font entre 50 et 70 NIS (shekels) par jour (13-18 dollars), et sont employés pour cueillir, nettoyer et emballer les fruits et légumes cultivés dans les colonies agricoles israéliennes locales. Ils travaillent de longues heures dans des conditions météorologiques difficiles, tout au long des mois d’hiver et d’été, et ils n’ont aucune indemnité ni assurance en cas d’accident de travail.

Palestinian children posing for a photo as they take a break from work near Qalandiya. (Tamar Fleishman, PalestineChronicle)

Palestinian children posing for a photo as they take a break from work near Qalandiya. (Tamar Fleishman, PalestineChronicle)

« Il y a si peu de choix dans la vallée du Jourdain. En raison des restrictions appliquées par Israël au développement économique et agricole, il n’y a rien. Les Palestiniens peuvent soit rester à la maison toute la journée ou aller travailler dans une colonie et être ainsi en mesure de subvenir aux besoins de leurs familles », a expliqué Christopher Whitman, coordinateur et conseiller au Ma’an Development Centre, une organisation palestinienne de développement et de capacitation dont le siège se trouve à Ramallah. Whitman a déclaré à IPS qu’alors qu’Israël est censé appliquer au territoire cisjordanien – y compris la vallée du Jourdain – qu’il occupe, la même législation du travail que celle appliquée en Israël, il ne veille pas du tout à ce que les ouvriers agricoles palestiniens travaillant dans les colonies israéliennes soient payés selon le salaire minimal israélien, ou bénéficient de soins de santé, de jours de maladie et autres droits liés au travail. « Israël est censé suivre les mêmes lois qu’il appliquerait en Israël même. Si des enfants israéliens juifs, des enfants ashkénazes faisaient du travail manuel dans les colonies, la chose provoquerait un soulèvement, en Israël », a déclaré Whitman. « S’ils ont moins de 18 ans, ils ne peuvent travailler qu’un certain nombre d’heures et dans certaines conditions. Ils ne sont pas censés faire du travail manuel. Leurs droits doivent être protégés. » Près de 90% de la vallée du Jourdain est “zone C”, c’est-à-dire entièrement sous le contrôle militaire et civil israélien [1]. Environ 65.000 Palestiniens, 15.000 Bédouins palestiniens et 9.400 colons israéliens vivent pour l’instant dans la vallée du Jourdain et la zone compte 37 colonies israéliennes, y compris sept postes avancés au statut illégal, même en fonction des lois israéliennes. Selon les groupe israélien des droits de l’homme, BTselem, « Israël a institué dans cette zone un régime qui exploite intensivement ses ressources et ce, à un degré bien plus grand que partout ailleurs en Cisjordanie, ce qui prouve bien l’intention d’Israël : l’annexion de fait de la vallée du Jourdain et de la zone nord de la mer Morte à l’État d’Israël ». Une composante majeure de cette politique réside dans les restrictions imposées à la construction palestinienne, puisque les Palestiniens ne peuvent construire que sur 5 pour 100 seulement de la vallée du Jourdain. Les maisons, les écoles et la quasi-totalité des structures sont construites pratiquement sans permis et, par conséquent, ces structures elles-mêmes font presque toutes l’objet d’ordres de démolition émanant d’Israël. Les restrictions imposées à la construction d’écoles ont eu un impact particulièrement dévastateur sur le développement des enfants de la vallée du Jourdain. « Un nombre élevé d’enfants palestiniens se voient refuser leurs droits élémentaires à l’éducation ou sont obligés pour aller à l’école de parcourir bien des kilomètres à pied à travers des zones dangereuses », estimait un rapport de Ma’an intitulé « Réalités parallèles : les colonies israéliennes et les communautés palestiniennes de la vallée du Jourdain ». « Environ 10.000 enfants vivant en zone C ont entamé l’année scolaire 2011-2012 en suivant les cours dans des tentes, des caravanes ou des cabanes et tôle sans la moindre protection contre la chaleur ou le froid. De plus, près d’un tiers des écoles de la zone C ne disposent pas d’eau et d’équipements sanitaires pourtant indispensables. De plus, au moins 23 écoles hébergeant en tout 2.250 enfants en zone C vont devoir cesser leurs cours ou sont sous l’imminence d’un ordre de démolition », poursuivait le rapport. La résidente d’Al-Fasayil, Fatima*, mère de sept enfants, est très inquiète pour l’avenir de sa famille, vu l’extrême pauvreté et le peu de possibilités d’enseignement et d’emploi. « Mon fils était doué, mais il a dû arrêter (l’école) afin d’aider son père », a déclaré Fatima à IPS, en parlant de son fils aîné de 15 ans, Khalid*. Khalid a abandonné l’école après avoir terminé sa 8e année et il a été obligé d’aller travailler dans une colonie israélienne toute proche parce que son père se fait vieux et ne peut plus travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. « J’espère qu’un jour il pourra apprendre un métier et j’espère que mes enfants plus jeunes pourront continuer d’aller à l’école », a-t-elle déclaré. « J’ai peur. C’est difficile. »


  *Les noms ont été modifiés. Publié par Inter Press Service, le 10 mai 2012. Traduction pour ce site : JM Flémal. Jillian Kestler-D’Amours est journaliste et réalisatrice de films documentaires. Elle est installée à Jérusalem. On peut en découvrir plus sur son travail sur http://jkdamours.com/.

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