Dans l'actu

Des dizaines de personnalités du théâtre israélien boycottent les colonies en refusant de s’y produire

Cinquante-trois professionnels israéliens du théâtre, parmi lesquels des acteurs, des dramaturges et metteurs en scène, ont signé et publié une pétition déclarant qu’ils refusent de travailler dans la colonie de Ariel, en Cisjordanie, pour des raisons de conscience. Parmi les signataires, des noms très connus de la scène théâtrale israélienne tels que Yehoshua Sobol, Yossi Pollak, Yousef Sweid, Anat Gov and Savyon Liebrecht. La plupart des directeurs de théâtre (qui vivent de subventions) se sont toutefois abstenus.

L’acrice Shir Idelson, qui apparaît régulièrement dans des productions au Théâtre de Haïfa, a déclaré à Haaretz : “J’ai décidé que je ne peux pas aller à des manifestations pour la paix, et je ne suis pas impliquée [politiquement] au jour le jour. Mais j’ai signé [la pétition] personnellement et ne représente que moi.  J’ai grandi avec le mythe que la culture pouvait faire bouger les choses, et je suis désolée de constater qu’il est avéré que ce n’est pas la réalité des choses. Je n’irai pas jouer [dans les colonies], même si cela me coûte mon travail”.

Le problème est apparu il y a peu, lorsque le journal Haaretz a annoncé que plusieurs des compagnies théâtrales israéliennes  de premier plan, dont le théâtre Habima National, le Théâtre Cameri, le Théâtre de Beer Sheva et le Khan Theater (Jérusalem), avaient l’intention se produire au nouveau centre culturel à Ariel, qui doit ouvrir en novembre. Ils ont fait savoir qu’ils adopteront la même attitude pour tous les événements à venir dans ce centre.

Le « hic », c’est que – relève Yossi Sarid dans le même journal – les directeurs de théâtre n’avaient pas cru utile de demander l’avis des artistes et metteurs en scène, qui se trouvaient ainsi mis devant un fait accompli. Or, pour un certain nombre d’artistes israéliens, il ne va pas du tout de soi d’aller cautionner par leur présence la colonisation de la Cisjordanie, peut-être plus particulièrement à Ariel, qui en est un des fers de lance.

La Ministre de la culture israélienne, Limor Livnat, a aussitôt accusé les artistes réfractaires de “diviser la société israélienne” et a mis en demeure les directeurs de théâtre de “trouver une solution”. La culture est “un pont social et le débat politique doit être laissé en dehors de la culture et de la vie artistique”, estime Livnat.

La ministre a ensuite demandé aux directeurs des différents théâtres de maintenir leur programmation “à Ariel comme dans tout le reste du pays”, négligeant le fait que – quelle que soit la définition qu’on en donne – Ariel ne se trouve pas “dans le pays” dont elle parle.  “Chaque citoyen a le droit d’avoir accès à la culture, quel que soit l’endroit où elle se trouve”, dit-elle. Cette dernière proclamation est amusante, si on veut bien se demander quel sort est fait à la culture de minorités non-juives d’Israël…

Certains acteurs non-signataires de la pétition, comme Gila Almagor, affirment tout à la fois leur refus de la colonisation, leur souhait de ne pas se produire dans les territoires palestiniens occupés… mais leur volonté de respecter, quoi qu’il leur en coûte moralement, le contrat qu’ils ont conclu avec une compagnie théâtrale. Ils plaident pour un maximum de compréhension en faveur de ceux que les mêmes scrupules conduisent au choix inverse.

Cela ne semble pas la direction que se préparent à prendre le gouvernement et la société israélienne, dans laquelle comme le souligne fréquemment Gideon Levy, le mouvement des colons est de loin la force politique la plus active.  Et de ce côté les artistes contestataires ne doivent s’attendre à aucune mansuétude…

Le Conseil Yesha des colonies a publié une déclaration disant: « Notre réponse à la lettre signée par les déserteurs de l’armée et les militants anti-sioniste de gauche sera très dure », et il a appelé les directions de théâtre à sévir contre les récalcitrants.

Le maire d’Ariel, Ron Nachman a déclaré à Haaretz samedi : « J’ai reçu un appel téléphonique provenant d’un donateur en Amérique qui se sent tellement en colère qu’il m’a dit qu’il fallait faire quelque chose. Le problème, c’est déjà plus mon problème. Le problème appartient au gouvernement et au ministère de la Culture. Yehoshua Sobol ne peut pas dire : “Je reçois un salaire de l’État, mais j’ai ma conscience et je fais ce que je veux”. Vous ne pouvez pas jouer sur les deux tableaux ».

Très clairement, donc, et en parfaite contradiction avec les propos de la Ministre de la Culture quand elle affirme que “le débat politique doit être laissé en dehors de la culture et de la vie artistique”, le maire d’Ariel proclame au contraire que ne doivent être soutenus par l’État que les artistes aux opinions conformes à la politique gouvernementale.

Il s’agit donc bien d’un instrument politique, au service d’objectifs politiques, et c’est là la plus éclatante des justifications au boycott – qu’il vienne de l’intérieur ou de l’extérieur – qui puisse être administrée.

Pour Yossi Sarid, le gouvernement et les compagnies théâtrales qui – implicitement ou explicitement – le soutiennent, se sont mis dans une position plus que délicate : « Les artistes ne peuvent pas être traînés de force à Ariel contre leurs convictions politiques, on ne peut pas les forcer à  circuler sur nos routes de l’apartheid réservées aux seuls juifs ».

Cette « objection de conscience théâtrale » lui apparaît par ailleurs plus que justifiée, car « si les pièces sont présentées sur scène à Ariel, pourquoi ne pas le faire à Hébron ? Un couvre-feu tombera sur les habitants palestiniens pour que le rideau puisse se lever. Les postes de contrôle seront supprimés pour les invités d’honneur, seuls les collaborateurs voyagent sans être tracassés par les checkpoints».

Selon lui, la Ministre de la culture est incapable de faire la différence entre l’armée et la culture : les deux – selon un discours officiel aussi ridicule qu’hypocrite – seraient supposés être soustraits au débat politique. Du coup, Limor Livnat parle aux “théâtreux” comme à des soldats, s’imagine qu’elle peut les faire marcher au pas en rangs par deux et agite clairement la menace de représailles. Mais même dans une société militarisée comme Israël, c’est un peu plus compliqué.

Pour Yossi Sarid, « ce ne sont pas les artistes qui divisent la société, mais ceux qui ont décidé de construire les colonies, y compris le ministre de la culture. (…) Les colons ont prouvé qu’ils ont un bon sens du drame. Ils ont vécu pendant des décennies sans pièces de théâtre en provenance d’Israël proprement dit, et ils pourraient attendre un peu plus jusqu’à ce qu’un accord fixant leur sort soit signé, et s’en tenir jusque là à leurs propres productions ».

Et Yossi Sarid de conclure ironiquement : « Après tout, le premier ministre dit qu’un accord sera signé “d’ici un an”. Bibi est bien connu pour tenir ses promesses, et qui, mieux que les colons doit le savoir ? »

Print Friendly, PDF & Email