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Depuis Ramleh à l’adresse du monde : «Pouvez-vous nous entendre ?»

Maath Mushel

« Peuvent-ils nous entendre ? », se demandent les protestataires. Donnant de plus en plus de la voix, les protestataires massés en face de la prison de Ramleh espèrent que les détenus en grève de la faim à l’intérieur même de la prison peuvent les entendre. Ils espèrent que leurs cris parviendront aux oreilles des prisonniers et ils leur chuchotent : « Nous entendons les gargouillements de vos estomacs. » Nous entendons vos cris forts en clairs en faveur de la liberté et cela nous incite à passer à l’action.

Les cars transportant les familles des détenus s’en vont. Les moteurs démarrent, prévenant ceux qui portent des uniformes. Cinq minutes passent et la police d’occupation reçoit une poussée d’adrénaline. Il est temps pour elle de faire ce qu’elle fait le mieux, réprimer les protestations. Elle repousse les protestataires, des gens tombent par terre et, en une minute à peine, c’est devenu un gâchis complet. Malgré les tabassages et les arrestations qui pleuvent, les protestataires restent bien décidés. Aucune force ne pourrait les faire taire.

11 mai 2012. Dans le village de Beit Omar, à proximité de la ville cisjordanienne de Hébron, un soldat israélien lance des gaz lacrymogènes sur des Palestiniens au cours d’une protestation de solidarité avec les prisonniers palestiniens en grève de la faim dans les prisons israéliennes. (Photo : AFP - Hazem Bader)

11 mai 2012. Dans le village de Beit Omar, à proximité de Hébron, un soldat israélien lance des gaz lacrymogènes sur des Palestiniens au cours d’une protestation de solidarité avec les prisonniers palestiniens en grève de la faim dans les prisons israéliennes. (Photo : AFP – Hazem Bader)

Résultat : huit arrestations, dont des Palestiniens, des citoyens juifs de l’État d’« Israël », un Canadien et un Américain. Qui a parlé d’apartheid ? On peut constater on ne peut plus clairement l’égalité, dans cette oppression des gens qui revendiquent leurs droits.

Les huit personnes arrêtées sont acheminées au bureau de police de Ramleh. Ceux qui ont des menottes aux poignets, mains derrière le dos, sont traînés par les menottes, ne sachant pas quelle est la meilleure façon de marcher. De côté ? À reculons ? Et même si vous marchez vers l’avant d’un pas régulier, ils vous poussent. Vous n’avez pas le droit de marcher comme un être humain. Vous devez subir des humiliations.

Les femmes sont emmenées dans une pièce, les hommes dans une autre pièce, à côté. L’un des hommes arrêtés est un mineur d’âge. La police veut qu’il lui donne des renseignements en s’adressant à lui en hébreu. Il refuse qu’on lui parle dans une autre langue que l’arabe. Même si jeune, il sait qui il est. C’est un Arabe palestinien et il est fier de l’être. Six hommes, deux Palestiniens, deux Israéliens, un Canadien et un Américain sont enfermés à l’intérieur d’une pièce. Le mineur d’âge a été laissé en dehors de la pièce, mains et pieds entravés. La pièce fait trois mètres sur trois. Elle est assez grande pour accueillir les six hommes arrêtés, chacun à un pied menotté au pied d’un autre. Les murs sont entièrement couverts de taches de sang. Est-ce du sang palestinien ? Que s’est-il passé dans cette pièce ? Les réflexions sont interrompues par des bruits sourds, des cris et des coups de taser.

À l’extérieur du bureau de police, les camarades des hommes arrêtés se rassemblent pour vérifier que tout se passe bien pour leurs copains. Ils entrent à l’intérieur du complexe. Les nez des policiers sionistes sont sensibles à la mauvaise odeur des gens fiers. Il est temps de leur donner une leçon, de les passer au taser, de les tabasser. C’est leur jeu. Quatre policiers attrapent un type et un autre lui envoie un coup de taser [espèce de pistolet à impulsion électrique, NdT]. C’est juste une expérience pour voir comment le corps humain réagit aux chocs électriques. Un banc est lancé dans les jambes de deux autres hommes. Sautez ! Sautez ! Taser et tabassage pour tout le monde. Neuf autres hommes sont  arrêtés.

Un homme menotté est traîné hors de la pièce des hommes. L’officier lui ouvre la bouche et lui crache dedans à plusieurs reprises. L’homme se fait ensuite tabasser contre le mur. On le jette au sol, il a laissé une marque de sang sur le mur. Maintenant, on comprend, comment il se fait que des taches de sang décorent les murs de la pièce. Quatre autres hommes menottés sont extraits de la pièce et on les balance avec force près d’un homme qui a l’épaule brisée. Un officier s’amène avec son taser et y va de son petit jeu, tchac, tchac, pendant quelques minutes. Cette fois, des cris sortent de l’autre pièce. Les injures sexuelles et les sons du taser traversent les murs. On menace de violer les femmes si elles ne signent pas. Dans l’intervalle, deux Israéliennes arrêtées sont en état de choc, leurs visages sont pâles. Elles ont été arrêtées plus tôt.

Elles ont vu les atrocités commises par l’occupation à l’intérieur des centres de détention et des prisons, mais rien encore du niveau de ce qui se passe à Ramleh. « Je n’ai jamais vu ça ! » dit l’un d’elles, les yeux grands ouverts. « Imaginez que nous soyons de Cisjordanie », dit l’un des Palestiniens arrêtés, pour essayer de les calmer. « Imaginez que nous ayons été dans les années 90, 80 ou 70. Ceci, c’est une balade dans le parc ! »

Les policiers semblent s’être calmés. Ils emmènent les personnes arrêtées à l’interrogatoire. Dans la pièce des hommes, un Américain, un Canadien et deux Palestiniens attendent. Un officier s’amène : « C’est à qui, ce sac ? » C’est le sac du Canadien. L’officier le piétine plusieurs fois. Le Canadien est choqué « Pourquoi le piétinez-vous ? » La poussée d’adrénaline revient. Comment ose-t-il répliquer à l’officier ? Coups de poing, gifles, coups de pied, c’est ce que vous recevez si vous parler. L’officier se retourne et gifle un Palestinien : « Toi, ne me regarde pas comme ça ! »

« Où est Harry ? » crient-ils. « Amène toi ! » Harry est un Juif américain de Philadelphie. Son père est le grand responsable d’une synagogue, là-bas. Ils le traînent pour l’interroger. « Ta mère est une pute ! » crie l’officier, laissant Harry en état de choc, les yeux grands ouverts. « Tu n’es pas juif ! Tu es un déshonneur ! » Harry croyait que les interrogatoires étaient censés n’être que des questions et réponses. Il n’aurait jamais pensé qu’il allait se retrouver assis là, à défendre son judaïsme.

Les interrogatoires se terminent à 3 h 30 du matin. C’est l’heure maintenant d’emmener les gens arrêtés à la prison de Ramleh. Il n’y a pas de places libres. Certaines des personnes arrêtées doivent dormir la nuit sur le sol ou sur le banc métallique d’une cellule de détention. Enfin, pas même dormir, juste se tenir couché, être appelé l’un après l’autre à plusieurs reprises, d’abord pour les empreintes digitales, ensuite pour une photo, puis pour quelques questions. Il est déjà 7 h 30 du matin, maintenant. Il faut s’apprêter à être transféré à Petah Tikva pour le jugement. Les gens arrêtés sont transférés en compagnie d’autres délinquants. À Petah Tikva, ils sont tous enfermés dans une seule pièce, à dix-huit. L’attente est longue, on dort à même le sol, on s’éveille, on parle, on discute et on se recouche. Finalement, à 4 h 30 de l’après-midi, le premier groupe est emmené au jugement.

Les policiers sionistes ont eu une fin de semaine excitante. Cracher dans des bouches, donner des coups de poings, des gifles, briser des épaules, emmerder sexuellement les femmes, jouer avec des tasers. C’est toujours très édifiant pour l’esprit de voir ses camarades assis-là, dans la salle d’audience. Nous ne laissons pas un homme en plan. Il n’y a pas de preuves pour les accusations montées de toutes pièces. Mais ils ne peuvent quand même pas les remettre en liberté. Faisant preuve de créativité, la cour ordonne une assignation à résidence de trois jours, une interdiction pendant deux semaines de contacter toute personne présente lors des protestations et une interdiction pendant 30 jours de s’éloigner de plus de 500 mètres des zones de Ramleh et de Lydd.

Les mêmes ordres créatifs sont notifiés au second groupe. Maintenant, ils attendent d’être libérés. Le temps passe, les personnes arrêtées se laissent gagner par la mauvaise humeur. Les documents de la prison de Ramleh ne sont pas encore arrivés. « Les officiers de la prison de Ramleh retiennent les documents ! » dit l’un des gardes. A 19 h 30, ils se mettent à relâcher les gens. A 20 h 30, tout le monde est sorti. Les visages sont souriants. L’esprit de ces gens ne peut être brisé. Avant d’appeler leurs parents, les personnes arrêtées s’amènent et demandent des nouvelles des grévistes de la faim. De Thaer Halahleh et Bilal Thiab, tous deux sur leur lit de mort.

Maath Musleh est un journaliste et blogger palestinien en poste à Jérusalem. Il était un des activistes arrêtés le 3 mai lors d'une manifestation de soutien aux prisonniers. A gauche sur la photo.

Maath Musleh est un journaliste et blogger palestinien en poste à Jérusalem. Il était un des activistes arrêtés le 3 mai lors d’une manifestation de soutien aux prisonniers. A gauche sur la photo.

Les policiers sionistes ont eu une fin de semaine excitante. Shabat Shalom ! Cracher dans des bouches, donner des coups de poings, des gifles, briser des épaules, emmerder sexuellement les femmes, jouer avec des tasers… Ils pensent qu’ils sont parvenus à humilier les gens qu’ils ont arrêtés. Malheureusement pour eux, ils sont dehors, maintenant, préparant déjà leurs prochaines protestations. Et les officiers de police sont précisément là, assis dans leurs bureaux, priant pour avoir l’occasion de remettre le couvert. Pas une de ces atrocités n’a été filmée. Mais il y a belle lurette qu’on n’a plus besoin de caméras pour faire état des crimes d’Israël.

Deir Yassin a été filmé. Sabra et Chatila ont été filmés. Les os brisés lors de la première Intifada ont également été filmés. Une longue liste des atrocités, agressions et massacres perpétrés par Israël ont été filmés. Cela importe peu, en fait. Nous avons vidé nos disques durs plusieurs fois pour faire de la place pour d’autres documents. Ce ne sont pas les documents qui manquent, sur nos souffrances. Ce que nous voulons, maintenant, c’est faire également de la place pour enregistrer nos victoires et nos triomphes. Nous ne les enregistrerons pas à l’aide de nos caméras. Nos victoires, c’est avec notre sang, que nous les enregistrerons.


Publié le 11 mai 2012 sur Al-akhbar english.  Traduction pour ce site : JM Flémal.

Maath Musleh est un journaliste et bloggeur palestinien résidant à Jérusalem.

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