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Démolie, reconstruite, rasée à nouveau : une communauté de Bédouins privée de tout abri

Gideon Levy et Alex Levac

Des fonctionnaires israéliens se rendent pratiquement chaque jour dans le petit village de Al Hadidya, dans la vallée du Jourdain, afin de détruire tout ce qui pourrait constituer une protection contre le froid, y compris les tentes offertes par des organisations humanitaires ou l’Union Européenne.

Des douzaines de pigeons gris et blancs se rassemblent sur un petit toit en zinc, pressés les uns contre les autres, comme pour se protéger mutuellement. Ils ont survécu en prenant leur envol avant la démolition, mais leurs poussins ont été écrasés vivants par le bulldozer qui a rasé ce hameau. Les débris du pigeonnier, constitué de vieux bidons d’huile d’olive en plastique, gisent éparpillés sur le sol, tout comme les être vivants qui ont survécu à Al Hadidya.

Razi Basharat, the son of mukhtar Abdel Rahim Basharat, in Al Hadidya. It’s not clear why the EU has been silent about the confiscation of the tents.Alex Levac

Razi Basharat, fils du mukhtar Abdel Rahim Basharat, de Al Hadidya, devant ce qui reste des abris des Bédouins. Il montre l’affiche qui attribue à l’Union Européenne les tentes données au titre de l’aide humanitaire d’urgence et aussitôt volées par les Israéliens, sans qu’aucune protestation soit entendue venant de Bruxelles – Photo Alex Levac

Le mukhtar local, le chef, Abdel Rahim Basharat, 65 ans, dit Abu Saker, dit qu’il entend les pigeons pleurer.  Lui aussi, avec sa bouche édentée, pleure sur le sort de ses pigeons, sa maison, son foyer, ses trois épouses, 24 enfants et une multitude de petits-enfants, dont certains restent là après la démolition, privés d’avoir un un toit au-dessus de la tête, sans aucun abri contre le froid mordant des nuits de la vallée du Jourdain. Quand les villageois ont eu l’audace de protéger leurs nourrissons avec des bâches de plastique, les fonctionnaires de “l’Administration civile” [1] israélienne sont venus et ont brûlé les bâches.

Une inhumanité à couper le souffle

Le personnel de l’ “Administration civile” est arrivé à Al Hadidya alors que nous nous y trouvions en visite également, fondant sur la petite enclave à bord d’une jeep blanche dont l’apparition est en général un mauvais présage. Ils viennent pratiquement tous les jours, pour surveiller ce qui s’est passé depuis la veille : une petite tente a-t-elle été dressée  ? Quelqu’un s’est-il couvert avec une bâche de plastique ou une couverture ?

La vérité est qu’on a du mal à imaginer ce que cette communauté de bergers endure chaque nuit. Depuis le début de cette semaine, un froid glacial a régné chaque nuit, et les moyens de s’en protéger étaient pratiquement inexistants. Tout a été démoli ici, et l’ “Administration civile” a aussi confisqué les tentes du salut et de la compassion offertes par des organisations humanitaires. Seuls les débris de quelques tentes, en plus d’une seule petite tente de camping pour deux personnes, subsistent en cet endroit où continuent à vivre 14 familles comprenant un total de 97 âmes dont 30 enfants et six nourrissons.

L’un des bébés,  Izz a-Din – un petit-fils âgé d’un an du mukhtar – a rampé sur le sol cette semaine, les joues couvertes de plaies causées par le froid.

Ceci est la province des démolitions et des expulsions israéliennes, le district du nettoyage ethnique. Comme dans les collines au sud d’Hébron, ici aussi dans la vallée du Jourdain Israël s’emploie à expulser toute la population, afin de faciliter une future annexion. Et qui pourrait être une cible plus commode pour les expulsions et les exactions que les habitants qui se trouvent au point le plus bas de la chaîne alimentaire de l’impuissance des Palestiniens : ces communautés de bergers Bédouins ?

La colonie israélienne de Ro’i se trouve à côté de leurs terres, quelques centaines de mètres à peine séparent son domaine verdoyant de la dévastation de Al Hadidya. C’est trop proche pour être confortable : les Bédouins doivent déguerpir. Certains d’entre eux ont vu leur habitation démolie jusqu’à huit fois par l’“Administration civile”.

Bekaot 2, une importante station de pompage de la compagnie nationale israélienne des eaux Mekorot, est située sur les terres du village. Mais pas une goutte d’eau n’est disponible pour ses habitants. «En cas de déversement, de fuite ou d’autres événement anormal, informez la salle de contrôle», peut-on lire sur un panneau planté là.

Un sentier de terre sinueux, qui vient d’une autre communauté bédouine – Khalet Makhoul, qui a également été démolie plus d’une fois ces dernières années, démolie puis reconstruite et rasée à nouveau dans un cycle perpétuel – mène à Al Hadidya. Avant 1967, le village était plus grand, une cinquantaine de familles y vivait, mais depuis l’occupation par Israël la population a diminué. Actuellement, 27 familles vivent à Al Hadidya en été, et 14 en hiver, sur des terres qui sont des propriétés privées  dûment enregistrées au cadastre foncier comme appartenant à des résidents des villes palestiniennes de Tamoun et de Toubas. Les Bédouins leur louent ces terres. Mais Israël interdit que la moindre “structure”, même une simple tente, soit érigée sur ces terres agricoles.

Pourtant, [la colonie juive de] Ro’i est légale [2], alors que Al Hadidya ne l’est pas. Au début de 1997, le hameau fut rasé, et il le fut ensuite à nouveau en 2001, 2002, 2005, 2011 et à nouveau en 2015. Tous les moments sont bons pour la destruction.

Il y a deux mois, les villageois ont commencé à préparer leurs foyers pour passer l’hiver. Avec de l’argent reçu de donations, ils ont répandu du gravier sur le chemin de terre vers Al Hadidya, pour qu’il reste praticable quand la pluie le transforme en bourbier. Les enfants doivent pouvoir continuer à aller à l’école, les réservoirs d’eau doivent pouvoir passer afin d’alimenter les humains aussi bien que les moutons, et il faut pouvoir conduire jusqu’à un hôpital une personne malade ou une femme sur le point d’accoucher. C’est la vie, vous savez bien.

Mais voilà, la vigilance des gardiens d’Israël ne se relâche jamais. Le 15 novembre, des troupes de l’ “Administration civile” ont débarqué et ont remis aux villageois un ordre de stopper immédiatement leurs travaux pour améliorer le chemin. Enfin, “remis” est un terme un peu exagéré : comme c’est la coutume, le document a été jeté dans la poussière du chemin.

L’avocat des villageois a pu obtenir que la mise en œuvre de l’ordre soit postposée jusqu’au 31 décembre, mais voilà que le 25 novembre l’ “Administration civile” a fait venir un bulldozer sur le site et a détruit une partie du chemin, qui a maintenant l’aspect d’un tas de gravier. Après environ une heure, la démolition a cessé, apparemment parce qu’ils venaient soudain de se souvenir qu’il y avait une décision de la Justice.

C’est grâce à un rappel à l’ordre de Aref Daraghmeh, chef du Conseil régional des Bédouins de la vallée que la mémoire leur est revenue. Il est arrivé rapidement sur place, tandis que la route était en train d’être dévastée…, – mais en entendant le mot “route” le mukhtar se hérisse : «quelle route ? c’est à peine un chemin !»

Le 26 novembre, l’armée israélienne (Israel Defense Forces) et les jeeps de l’ “Administration civile” sont arrivés avec deux bulldozers et ont entrepris la démolition de la petite enclave elle-même. Le récit est, comme de coutume, déchirant : la fille enceinte du mukhtar a été jetée au sol et a commencé à saigner, les habitants effrayés ont fui pour chercher refuge dans les collines avoisinantes, le pain qui était en train de cuire dans le four traditionnel et qui a fini enseveli sous ses ruines, les poussins des pigeons qui ont été écrasés vivants,…

Des tentes offertes par l’Union Européenne…
confisquées à leur tour. L’U.E. se tait.

Dix-huit “structures” et tentes ont été abattues, qui gisent maintenant en un tas. Les troupes [israéliennes] sont revenues le lendemain pour confisquer les tentes, qui avaient été fournies par la Croix-Rouge Internationale. Et ils sont encore revenus le lendemain afin de détruire les tentes qui avaient été offertes par des gens de Toubas.

Le jour d’après, la pluie est tombée, et les villageois se sont protégés avec des bâches en plastique, jusqu’à ce que les fonctionnaires de l’ “Administration civile” brûlent les bâches. Abu Saker a été conduit d’urgence chez un médecin, à Toubas.

Un autre jour est arrivé. Des tentes offertes par l’Union Européenne sont arrivées. Et elles ont été confisquées à leur tour.
Tout ce qui est resté, jeté sur le sol, c’est une affiche trilingue représentant l’emblème européen, avec les étoiles dorées sur un fond bleu, par lequel l’origine de cette aide humanitaire est revendiquée. Et, au passage, on se demande pourquoi l’Union Européenne, qui procure aux villageois une première aide d’urgence dans cette zone de désastre, reste silencieuse à propos de la confiscation de ces tentes.

Depuis que les tentes ont été démolies ou confisquées, le 30 novembre, les habitants de Al Hadidya n’ont plus osé en dresser d’autres. Ils dorment à la belle étoile, sans pratiquement rien pour se protéger.

Quand nous lui avons demandé un commentaire, le bureau du Coordinateur des activités gouvernementales dans les Territoires [occupés] a émis la déclaration suivante : «Dans le cas dont il s’agit, des procédures d’inspection ont été menées à bien contre les constructions illégales dans la zone de Al Hadidya dans la vallée du Jourdain, conformément aux lois sur la planification et les constructions. Un recours soumis à [la Haute Cour de Justice] en 2011 contre ces procédures a été retiré en 2015, avec une possibilité offerte d’achever la régularisation de la planification. Cependant, les habitants n’ont pris aucune initiative en ce sens dans le délai qui avait été fixé par la Cour, et en conséquence les autorités ont agi afin de démolir les structures, conformément à la loi. Quelques jours plus tard, des tentes ont été érigées à nouveau sur le site, au complet mépris de la décision de la Cour et de la loi, et des mesures complémentaires pour faire respecter la loi ont été mises en œuvre. Les affirmations concernant la destruction par le feu de bâches en plastique par des agents de l’Administration civile sont sans fondement ».

« Laissez-les planter  des courgettes et ils ne
lanceront pas de pierres »

Quant à l’“Administration Civile” elle nie toute responsabilité dans la destruction de la route d’accès vers Al Hadidya, et nous a renvoyés vers le bureau du porte-parole de l’armée, qui a fait la déclaration suivante : « [L’affaire concerne] la manière illégale dont la construction avait été entreprise. L’action contre la construction a été interrompue quand il est apparu que la destruction de la route faisait l’objet d’une procédure administrative qui n’était pas encore arrivée à son terme.» En d’autres termes, l’armée israélienne admet que la démolition avait été entreprise en violation des directives administratives.

Actuellement, la nourriture est préparée et les enfants sont baignés dans une zone protégée par des bâches de plastique et un morceau de bardage en zinc. Une odeur âcre de fumées flotte sur le petit site crasseux, tandis qu’une des épouses du mukhtar essaie de cuisiner quelque chose sur un brûleur  noir de suie.

Il y a une “salle de télévision”, où trône un vieux téléviseur recouvert d’une toile, raccordé à un panneau solaire et à une parabole satellite. Une femme regarde la télé, la tête recouverte d’un morceau de tissu afin de se protéger des rayons ardents du soleil, à la manière des premiers photographes.

Le programme est un soap opera turc avec une traduction en arabe, mais quand la femme se rend compte de notre présence elle passe immédiatement sur Palestine TV, où il est question des horreur de l’occupation.

«J’ai une question pour le gouvernement d’Israël : en quoi est-ce que cet endroit peut “effrayer” Israël ?», dit le mukhtar. «En quoi est-ce qu’il met Israël en danger ? Nous n’avons rien fait, nous nous contentons de vivre tranquillement. Notre vie est bien assez dure sans les démolitions, alors comment pourrions-nous vivre avec ? Les bulldozers viennent, ils détruisent les tentes, les femmes sont battues —  à quoi voulez-vous nous pousser ?»

A quoi le chef du Conseil des Bédouins Daraghmeh ajoute : «Laissez les gens vivre. Laissez-les planter  des courgettes et ils ne lanceront pas de pierres. Laissez-les vivre !»

Deux femmes de l’organisation israélienne anti-occupation et de défense des droits humains Machsom Watch, et trois jeunes européens de l’EAPPI, un conseil mondial des organisations humanitaires des Églises, arrivent séparément jusqu’aux ruines du village de tentes pour tenter d’aider et de réconforter les habitants, dans toute la mesure du possible.

«Regardez Ro’i, dit Daraghmeh alors que nous observons la verdoyante colonie dans la vallée. Regardez. Elle est toute proche, elle est verte, ils ont de l’eau, des serres, des maisons. Les résidents, là-bas, sont vos amis. Laissez-les planter des graines dans la terre, laissez-les vivre, et ils ne vous feront rien.»


[1] la soi-disant “Administration civile” israélienne est en dépit de son nom une branche de l’armée d’occupation qui gère les affaires civiles dans les territoires palestiniens occupés, et règle en fonction des seuls objectifs de l’occupant pratiquement tous les aspects de la vie quotidienne de la population palestinienne. – NDLR

[2] Il s’agit ici seulement de la légalité aux yeux des autorités israéliennes. En droit international, en vertu des Convention de Genève, aucune colonie israélienne en territoire palestinienne n’est légale, puisqu’il est interdit à un occupant de transférer une partie de sa propre population dans un territoire occupé et d’apporter à ces territoires des modifications qui ne soient pas impérativement nécessaires pour des raisons militaires opérationnelles. Il est également interdit de transférer des détenus originaires du territoires occupés dans le territoire de la puissance occupante, ce qu’Israël pratiquement aussi, parmi d’innombrables autres violations du droit qui restent totalement impunies – NDLR

Gideon LevyGideon Levy est un chroniqueur et membre du comité de rédaction du journal Haaretz.
Il a rejoint 
Haaretz en 1982 et a passé quatre ans comme vice-rédacteur en chef du journal. Il a obtenu le prix Euro-Med Journalist en 2008, le prix Leipzig Freedom en 2001, le prix Israeli Journalists’ Union en 1997, et le prix de l’Association of Human Rights in Israel en 1996. Son nouveau livre, The Punishment of Gaza, vient d’être publié par Verso. Traduit en français : Gaza, articles pour Haaretz, 2006-2009, La Fabrique, 2009
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