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De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

Au début des années 1960, la vie publique des Palestiniens et de leurs organisations clandestines se développait rapidement, mais on pouvait toujours déplorer un important vide structurel. Plusieurs gouvernements arabes parlaient au nom de peuple palestinien et celui-ci ne disposait d’aucun espace indépendant lui permettant d’être représenté selon ses propres termes. La première démarche en vue de résoudre ce dilemme de la représentation fut entreprise par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, qui convoqua la réunion du premier Sommet arabe au Caire, du 13 au 16 janvier 1964. Avec une forte insistance de l’Égypte, le sommet recommanda que M. Ahmad al-Shuqairi (le représentant de la Palestine à la Ligue arabe), fût mandaté pour « contacter le peuple palestinien et les pays arabes dans le but de poser de solides fondations qui permettraient de créer une entité palestinienne ». La résolution n’était guère explicite à propos de la nature précise de cette « entité palestinienne », mais al-Shuqairi – un éloquent notable palestinien, avocat et ancien secrétaire général adjoint de la Ligue arabe – prit l’initiative dans le but d’instaurer un organe politique national pour tous les Palestiniens. Son propre compte rendu constitue une source précieuse pour comprendre cet épisode clé de l’histoire politique palestinienne.

Ahmad al-Shuqairi

Al-Shuqairi commença par contacter, puis visiter les communautés de réfugiés palestiniens un peu partout dans le monde arabe, dans l’espoir de préparer une conférence nationale dans laquelle le plus grand nombre possible de secteurs géographiques et courants politiques palestiniens pourraient être représentés. À leur tour, les communautés palestiniennes se préparèrent en vue de cette conférence. Les détails du processus et la façon dont il fut mis sur pied sont décrits ici par Khairi Abu al-Jubain, un leader associatif actif au Koweït. Comme il le fait remarquer, la nature des préparatifs et la sélection des délégués reflétaient les conditions politiques dans diverses régions. Par exemple, en raison des obstacles officiels et de l’opposition du régime, les Palestiniens de Jordanie, de Syrie et du Liban furent dans l’impossibilité de désigner leurs représentants à la conférence. En lieu et place, des commissions préparatoires furent instaurées au niveau local et ces structures désignèrent ensuite des délégués.

Dans le cas de la Jordanie, les candidats sélectionnés furent complétés par des membres palestiniens des deux parlements, par des ministres et des responsables d’organisations professionnelles. Quant à Gaza, elle avait déjà cinquante représentants élus à l’Union nationale de la République arabe unie et ils furent sélectionnés automatiquement pour la conférence. Au Koweït, une atmosphère politique favorable permit à l’importante communauté palestinienne d’organiser des délibérations et des débats à grande échelle, des conférences nationales et des activités de mobilisation et, enfin, d’élire ses propres représentants à une institution appelée la « Commission supérieure palestinienne ». Al-Shuqairi accepta sept de ces représentants, y ajoutant plusieurs autres délégués de divers mouvements, partis, régions et professions, de façon à obtenir un large représentation sectorielle.

La conférence fut finalement prévue à Jérusalem le 28 mai 1964. Bien des révolutionnaires palestiniens la considérèrent avec suspicion, inquiets de ce qu’elle fût liée à des initiatives officielles arabes et organisée avec l’approbation de divers régimes arabes, dont la Jordanie. Malgré ces inquiétudes, la conférence se poursuivit, s’autoproclamant Conseil national de la Palestine (PNC). Elle instaura l’OLP par décret officiel et sortit la première Charte nationale palestinienne, dont le texte est reproduit ici. La devise de l’OLP fut également choisie : « Unité nationale, mobilisation nationale arabe et libération », situant consciemment la lutte palestinienne dans le courant plus large du nationalisme arabe.

Plus importante que les résolutions, il y eut la création de l’institution même. La fondation d’un corps législatif souverain du peuple palestinien dégagea un espace collectif grandement nécessaire pour les discussions, délibérations et choix politiques au niveau national. Alors que le PNC détenait l’autorité législative, les tâches quotidiennes de l’OLP furent confiées à son Comité exécutif. Les détails de cette création sont racontés par Bahjat Abu Gharbiya, l’un de ses quinze membres d’origine. Al-Shuqairi joua un rôle majeur dans cette installation et il garda l’habitude de désigner ses membres jusqu’à la 4e session du PNC, qui conféra au seul PNC l’autorité pour élire désormais les membres du Comité exécutif. Ce dernier était responsable devant le PNC et il se vit confier la tâche d’appliquer « les mesures, le programme et les plans » que l’autorité législative avait décrétés lors de ses sessions.

Armée de libération de la Palestine

La délégation palestinienne au Sommet arabe à Khartoum en 1967 (de gauche à droite): Shafiq al-Hout, Ahmad Shukeiri et Said al-Sabeh

Le Comité exécutif acquit donc des pouvoirs substantiels qu’il exerça par la biais de sept départements : finances, armée, organisation, information et recherche, sans oublier relations arabes et affaires étrangères. On peut les retrouver dans la Loi fondamentale de l’OLP. Très significative fut également la création de l’Armée de libération de la Palestine (qui reçut officiellement son nom lors de la 3e session du PNC, tenue à Gaza en 1966), comprenant trois unités principales : al-Yarmouk en Syrie, al-Qadissiya en Irak et ‘Ain Jalut en Égypte et dans la bande de Gaza. Cela coïncidait en gros avec la création de seize bureaux de l’OLP dans plusieurs pays, et Shafiq al-Hut nous livre ici un aperçu du fonctionnement du bureau de l’OLP à Beyrouth, l’un des plus importants.

Les structures bureaucratiques de l’OLP furent finalement complétées par des organisations plus populaires. La première à rallier l’OLP fut l’Union générale des étudiants de Palestine (GUPS), suivie de près par l’Union générale des travailleurs palestiniens (GUPW). Bien qu’il fallût quelque temps pour que les relations entre l’OLP et ces organisations populaires se stabilisent, comme le montre l’extrait cité ici, certaines mesures efficaces furent prises pour les intégrer.

L’OLP chercha à organiser et à armer le peuple palestinien des camps de réfugiés et en exil en s’appuyant entièrement sur des canaux officiels arabes, plutôt que sur les associations citoyennes locales ou sur la mobilisation des partis révolutionnaires qui prônaient déjà la résistance armée comme objectif central. Il en résulta que les relations entre l’OLP et les groupes clandestins furent de plus en plus tendues et que l’OLP fut souvent accusé d’être lié de trop près aux États arabes et d’être trop bureaucratique et distant du peuple palestinien même. En dépit de leurs réserves, les groupes fida’i reconnurent l’importance historique de la création de l’OLP, comme on peut le voir ici. Cette vision forma la base de la transformation de l’organisation à la suite de la guerre (des Six-Jours) de 1967. La guerre débuta par une offensive israélienne et par la destruction des forces aériennes égyptiennes ; elle fut suivie d’opérations militaires qui se traduisirent par l’occupation de ce qui restait de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, des hauteurs du Golan et de la péninsule du Sinaï. La défaite des armées arabes dissipa l’idée que la Palestine aurait pu être libérée par quelque action de leur part. La notion de guerre populaire à long terme, qui avait été initialement prônée par une minorité (dont le Fatah), devint la plus admise, désormais.

La légitimité bureaucratique que l’OLP tirait du système étatique arabe fut rapidement supplantée par la légitimité révolutionnaire acquise par les unités de guerrilla des fidaʾi. La totalité des plus importants groupes clandestins palestiniens passa à la préparation d’opérations directes. La question de l’intégration de leurs groupes fidaʾi à l’OLP devint pressante, suite à la démission officielle d’al-Shuqairi de son poste de secrétaire du Comité exécutif de l’OLP, en décembre 1967. L’OLP annonça qu’elle s’engageait dans « la création d’une assemblée représentant la volonté du peuple, qui sera la source d’une direction collective responsable » et dans « l’unification et l’escalade de la lutte armée ». Ceci aboutit à la période de la présidence du célèbre homme de loi communiste Yahya Hammuda, période pendant laquelle le PNC fut reconstitué et le caractère de l’OLP transformé via l’union sous son toit de plusieurs partis palestiniens, surtout de ceux qui étaient engagés dans la lutte armée.

Une transformation structurelle rapide eut lieu lors du 4e PNC, qui se tint en juillet 1968 et qui vit l’introduction d’une nouvelle Charte nationale de la Palestine. Son texte fondamental est repris ici. Tout en conservant le langage pan-arabiste, cette nouvelle charte insistait sur le caractère palestinien de la lutte et mettait en exergue la signification de la lutte armée à un degré plus élevé. Elle définissait la phase que traversait le peuple palestinien comme « l’étape de la lutte nationale pour la libération de sa patrie » et déclarait que « les masses palestiniennes, à la fois comme organisations et comme ensemble d’individus et aussi bien dans leur patrie que dans les endroits où vivent aujourd’hui les réfugiés, constituent un seul et unique front national œuvrant pour la récupération et la libération de la Palestine par le biais de la lutte armée ».

La transformation institutionnelle se poursuivit durant le 5e PNC, réuni en 1969. Un nouveau Comité exécutif fut constitué, dirigé par le Fatah avec le soutien solide d’al-Ṣa’iqa. Yasser Arafat fut élu comme président de l’OLP et une nouvelle ère débuta : le conflit entre les structures officielles de l’OLP et les partis révolutionnaires armés de la masse était terminé. Une fois encore, le président égyptien Gamal Abdel Nasser joua un rôle central, mettant tout son poids derrière cette transition et altération du caractère représentatif et organisationnel de l’OLP. L’unité nationale complète ne fut réalisée qu’au moment de la participation symbolique du FPLP au 7e PNC, en mai et juin 1970, ce qui marqua la transformation complète de l’OLP via l’incorporation pour la première fois de tous les groupes fida’i palestiniens majeurs dans ses structures.

Yasser Arafat photographié en 1970, lors d’une cérémonie clôturant un prgramme d’entraînement militaire à Damas. AFP/Getty Images


Original : From the Establishment of the PLO to the 1967 Naksa and the Rise of Revolutionary Legitimacy 
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le quatrième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

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