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Dans les prisons

Alors que se développaient les mouvements anticoloniaux et de libération, l’incarcération demeura la méthode classique utilisée par les autorités coloniales d’implantation pour contrôler et réprimer les peuples autochtones. À l’intérieur de la Palestine, mais aussi dans les pays voisins où les mouvements révolutionnaires palestiniens avaient établi leur présence, les cadres étaient perçus comme une menace directe pour le statu quo en place et soumis à des arrestations et incarcérations constantes. En tant que tels, les prisonniers de guerre et les prisonniers politiques constituent un phénomène majeur, dans l’histoire moderne de la Palestine. Rien qu’en Cisjordanie et à Gaza, plus de 800 000 Palestiniens ont été mis sous les verrous depuis 1967 (environ 20 pour 100 de la population totale et 40 pour 100 de la population masculine). Ceci n’inclut pas le nombre élevé de Palestiniens internés par Israël entre 1948 et 1967 ni les nombres substantiels de Palestiniens arrêtés dans divers pays arabes depuis la Nakba.

L’expérience des détenus palestiniens dans les prisons arabes a été partagée par d’autres prisonniers politiques arabes, puisqu’ils sont nombreux à avoir été emprisonnés ensemble pour leur participation commune à des partis et mouvements panarabistes à l’époque qui a ont suivi la Nakba, plus particulièrement dans les années 1950 et 1960. En Égypte, comme l’illustre notre première source, les communistes palestiniens vécurent l’internement en compagnie de leurs camarades communistes égyptiens. En Syrie, des officiers palestiniens de l’armée syrienne furent emprisonnés en masse suite à la création de la RAU (République arabe unie). En Jordanie, les fondateurs et cadres les plus actifs du mouvement révolutionnaire palestinien avaient déjà connu arrestations et incarcérations pour leur rôle dans le mouvement national jordanien des années 1950 et du début des années 1960. La chose est illustrée ici par Hamdi Matar (l’un des fondateurs du FPLP en Jordanie), qui fut emprisonné pour sa participation aux cellules clandestines du Mouvement des nationalistes arabes. Le compte rendu de Matar offre un aperçu des prisons et centres d’interrogatoires urbains et il raconte l’expérience des interrogatoires et de la torture. Bien qu’une génération de révolutionnaires palestiniens aient été soumis à ces expériences psychologiques et physiques des plus pénibles, une histoire de la résistance est également proposée dans ce compte rendu. Les diverses manières dont les prisonniers soumis à des pressions extrêmes tenaient bon malgré tout sont décrites en détail, sans toutefois omettre les épisodes plus douloureux de l’effondrement et de la reddition d’autres cadres.

Dhafi al-Jam’ani (l’un des officiers jordaniens accusés d’avoir tenté un coup d’État en 1957 et futur cofondateur d’al-Saiqa) nous éclaire sur un autre type de prison : la prison du désert, Al-JafarAl-Jafar fut l’institution pénale la plus connue de l’histoire de la Jordanie : une fois que les prisonniers étaient passés par la phase tristement réputée des interrogatoires dans les centres de détention urbains, ils étaient envoyés purger leur sentence dans le désert. Des milliers de dirigeants et de cadres issus de la révolution palestinienne (y compris des Jordaniens de Cisjordanie comme al-Jam’ani) y furent expédiés, souvent pour de longues périodes d’incarcération. Al-Jam’ani reproduit le plan, la disposition et l’environnement physique de la prison avec force détails et nous fournit une description intime de la vie politique, sociale et culturelle de sa communauté, reflétant la quête des prisonniers politiques en vue d’accroître leur liberté au maximum dans les confins étroits d’Al-Jafar.

Georges Habache

Il nous livre également un compte rendu convaincant de ce qui s’avéra finalement être une évasion manquée. L’importance de cette histoire réside non simplement dans sa source d’inspiration (l’histoire d’un prisonnier de guerre britannique de la Seconde Guerre mondiale), dans les personnages historiques impliqués (y compris des personnages renommés comme Wadie Haddad), ou dans ses détails saisissants. Le récit met également en lumière les tentatives similaires régulièrement entreprises par des cadres révolutionnaires palestiniens emprisonnés, ce qui reflète leur détermination et le fait qu’ils ne manquaient pas non plus d’ingéniosité. Quelques-unes de ces évasions furent des réussites spectaculaires et la plus fameuse fut celle de Georges Habache d’une prison syrienne.

Il existe une différence profonde entre la manière dont les Palestiniens concevaient leur emprisonnement dans les pays arabes et dans les prisons israéliennes. Dans le premier cas, ils étaient des prisonniers politiques et des prisonniers de conscience. Dans le second, ils se considéraient – et étaient largement reconnus comme tels dans tout le monde afro-asiatique – comme des prisonniers de guerre (asra). Ces prisonniers de guerre étaient soumis à des interrogatoires souvent accompagnés de torture, laquelle était reconnue comme légale par les autorités israéliennes, tout au long de cette période. Le système légal israélien refusait de reconnaître les résistants palestiniens en tant que prisonniers de guerre et les considéraient comme en dehors des lois de la guerre, les décrivant en lieu et place comme des saboteurs et des terroristes. Quelques avocats israéliens essayaient de les défendre. Toutefois, comme l’explique l’avocate israélienne Lea Tsemel, ils nageaient contre le courant essentiellement hostile qui prévalait dans leur société.

Léa Tsemel

Étant donné le nombre exceptionnellement élevé de prisonniers palestiniens à tout moment (particulièrement après l’occupation de Jérusalem-Est, Gaza et la Cisjordanie en 1967), les prisons israéliennes sont devenues des centres majeurs de production artistique, de débat intellectuel, d’éducation et d’organisation politique. Les écrits de prison devinrent une composante importante de la littérature palestinienne. Certains de ces textes, comme les premiers poèmes du recueil de Mahmoud Darwich, A Lover from Palestine, ont acquis un statut de classiques. Darwich lui-même fut emprisonné pour avoir écrit de la poésie défiant le pouvoir israélien et, dans son poème « Défiance », il évoque la difficulté, mais aussi l’importance, de conserver sa liberté intellectuelle en dépit d’une incarcération physique.

Outre la production d’une œuvre littéraire d’avant-garde, les prisons israéliennes étaient également des sites de production de formes plus populaires de prose. Les prisonniers palestiniens produisaient leurs propres magazines, et ceux-ci étaient écrits à la main dans des carnets de notes, soigneusement recopiés et distribués dans les cellules. Ils proposaient des poèmes, de la critique littéraire, des articles de réflexion et des analyses politiques. Des classiques de la pensée anticoloniale, comme Les damnés de la terre, de Fanon, étaient recopiés à la main. Les prisonniers retranscrivaient minutieusement des émissions patriotiques de la radio Voice of Palestine (Voix de Palestine), comme Mots pour la Palestine, la patrie et le peuple, de Yahya Rabah, après les avoir écoutées sur des appareils de radio passés en fraude.

Par-dessus tout, les Palestiniens organisaient leurs propres programmes d’éducation dans les prisons israéliennes. Cela comprenait des cours politiques (préparés par chaque parti), de même que des cours traitant de sujets aussi divers que l’économie, l’histoire et les langues étrangères, y compris l’hébreu. Dans les territoires palestiniens occupés, bien que la plupart des prisonniers fussent déjà membres d’un parti avant leur arrestation, on ne leur donnait l’occasion de réfléchir à leurs philosophies et doctrines qu’après leur incarcération. Derrière les barreaux, la littérature et l’éducation de parti était largement produite et diffusée. Ce document anonyme, rédigé à la main, est une étude du système carcéral israélien et de ses mécanismes par un prisonnier politique palestinien de longue durée.

D’importantes batailles livrées par les prisonniers concernaient le droit à terminer leurs examens des écoles supérieures et des universités. Les grèves de la faim jouaient également un rôle fondamental dans l’expérience des prisonniers palestiniens et elles étaient organisées à des fins de protestation politique ou pour obtenir de meilleures conditions de détention ou des traitements médicaux plus appropriés pour les prisonniers malades. Particulièrement forte était la participation des détenues, à ces grèves de la faim, comme le mentionne Therese Halaseh.

La prison de Ramleh

L’emprisonnement massif de Palestiniens par Israël est un tel phénomène à long terme qu’il a produit ses propres modèles de répression et de résistance. Les détenus acquirent une connaissance de plus en plus fournie sur les autorités carcérales et leur mode de fonctionnement et les autorités se mirent à surveiller de plus près les prisonniers et leurs dirigeants. Des batailles de longue durée eurent lieu entre les deux camps, aboutissant parfois à des améliorations des conditions des prisonniers et, à d’autres moments, à des régressions et une perte de droits. Après 1967 et dans les années 1980, au moins quatorze importantes grèves de la faim eurent lieu, à commencer par la grève de la faim de onze jours à la prison de Ramleh, le 18 février 1969, et culminant avec la Grève générale de la faim de quinze jours, du 27 septembre 1992. Certaines grèves ne durèrent que quelques jours, d’autres bien plus longtemps. Par exemple, la grève de la faim de la prison d’Asqalan (Ashkelon), du 11 décembre 1976, se prolongea pendant 45 jours et fut immédiatement suivie par une grève du travail de 20 jours, qui débuta le 24 février 1977. Ces deux fameuses grèves aboutirent à d’énormes améliorations des conditions de détention des prisonniers, y compris la fin du travail forcé. Les grèves de la faim des prisonniers palestiniens se poursuivent de nos jours, au sein du système carcéral israélien.

Les circonstances extérieures et l’atmosphère politique générale jouaient un rôle majeur pour déterminer les résultats, et cela mettait en évidence pourquoi la solidarité était exceptionnellement importante. Chaque fois qu’une grève de la faim avait lieu, les autorités israéliennes étaient conscientes qu’une rébellion à l’intérieur des prisons pouvait rapidement se propager à l’extérieur. C’était toujours une éventualité susceptible de se produire, étant donné l’ampleur de la mobilisation extérieure déclenchée par l’action des prisonniers. Dès les premiers jours des grèves de la faim, les organisations de la révolution palestinienne réagissaient rapidement pour les soutenir. Immédiatement, des appels à la solidarité apparaissaient, signés par des comités populaires et des partis, et ils étaient propagés en vue d’attirer l’attention internationale. Un des tout premiers exemples de la chose est une réponse à la grève de la faim des femmes, le 28 avril 1970, à la prison de Neve Tirza.

Dans les années qui suivirent, des formes plus avancées de mobilisation en solidarité avec les prisonniers se développèrent dans les territoires palestiniens occupés et à l’extérieur, comme le révèle un compte rendu des trente-deux jours de la grève de la faim de la prison du désert de Nafha, en juillet 1980. Cette grève se termina par une répression brutale et par la mort de quatre prisonniers. En riposte, une énorme pression populaire pesa sur les épaules des autorités israéliennes. Un rapport visuel riche a émergé de cette mobilisation et d’autres du même genre, comme le montre cette affiche. Dans un même temps, les campagnes diplomatiques défendant la cause des prisonniers purent toucher des institutions internationales, telles les Nations unies.

La mobilisation dans les prisons influençait manifestement les événements à l’extérieur ; de même, la situation politique extérieure pouvait avoir un impact sur les prisons. Les prisonniers répondirent au déclenchement de l’Intifada par une grève de la faim en solidarité avec leurs compatriotes à l’extérieur. La coordination entre les cadres de la révolution à l’intérieur et à l’extérieur des prisons se fit au moyen de la communication habituelle. Ce fut réglé par des moyens ingénieux, telles des lettres miniatures placées dans des capsules et avalées pour éviter qu’elles soient découvertes. Les prisonniers comptaient sur leurs connexions avec les structures révolutionnaires de l’extérieur, dans le même temps que le parti de la révolution et les réseaux nationaux soutenaient les familles, et les nombreuses sections de parti, de même que les institutions officielles de la révolution, étaient responsables des prisonniers et des ex-prisonniers et entreprenaient des actions constantes pour les faire libérer. Plusieurs échanges de prisonniers eurent lieu avec les autorités israéliennes. Le plus important, le 23 novembre 1983, vit la libération de 4 700 prisonniers palestiniens et libanais internés dans le camp de concentration d’Ansar, ainsi que de 65 prisonniers détenus ailleurs, en échange de la libération de six soldats israéliens capturés durant l’invasion israélienne du Liban.

Le camp d’Ansar au sud-Liban

Bien qu’il y eût focalisation sur les prisons de la Palestine historique, comme on l’a mis en évidence plus haut, le système carcéral d’Israël s’étendait bien au-delà de ses frontières. Suite à l’invasion du Liban en 1982, plus de 15 000 Palestiniens étaient internés au Liban. Des milliers d’entre eux furent expédiés au camp de concentration d’Ansar, dans le Sud-Liban. Au moment où la campagne pour la liberté des prisonniers d’Ansar fut décidée, les institutions de la révolution palestinienne avaient acquis de l’expérience dans le soutien des prisonniers, et ce, dans des sphères multiples. Au niveau mondial, des pressions furent exercées sur des institutions internationales (comme le CICR et l’ONU) afin qu’elles assument leurs responsabilités humanitaires envers les prisonniers. Plus localement, le camp de concentration d’Ansar devint un site d’organisation politique. Il en résulta le déclenchement par les prisonnier d’une bataille contre les autorités militaires israéliennes. Le dirigeant des prisonniers d’Ansar, Salah al-Tamari, raconte cet épisode dans un témoignage émouvant.

Haidar Abdel Shafi

Outre l’internement à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine historique, les autorités israéliennes (surtout après leur occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est en 1967), recouraient à la pratique de déporter de chez eux et par la force les dirigeants et organisateurs palestiniens. Parmi ceux-ci, la présidente des l’Union générale des femmes palestiniennes, Issam Abdel Hadi (exilée en 1968) et la présidente de l’Union des femmes arabes à Jérusalem, Zulaikha al-Shehabi (également exilée en 1968) ; des personnages politiques de premier plan comme le Dr Haidar Abdel Shafi (exilé en 1970) ; des universitaires importants, dont le professeur Hana Nasser, à l’époque président de l’Université de Bir Zeit et aujourd’hui responsable de la Commission centrale des élections (exilé en 1974) ; des maires élus comme Abdel Jawad Saleh (exilé en 1973) et Fahd al-Qawasmeh (exilé en 1980) ; des personnalités religieuses comme Sheikh Abdel Hamid al-Sayeh (exilé en 1967), l’évêque Elia Khouri (exilé en 1969) et l’archevêque Hilarion Capucci. Ce dernier fut emprisonné en 1974 et exilé ensuite en 1978, devenant ainsi une figure emblématique aux yeux des Palestiniens exilés, comme le montre une affiche accompagnée d’une célèbre citation de l’archevêque à propos du droit palestinien au retour.

Hilarion Capucci : « Je ne m’arrêterai pas à mi-chemin et je ne resterai pas à ne rien faire tant que cloches du retour n’auront pas sonné. »

Ces personnalités éminentes de la communauté furent exilées pour avoir soutenu la résistance dans les territoires palestiniens occupés. Toutefois, la majorité des personnes déportées étaient des cadres du parti qui furent sanctionnés de la sorte pour leur appartenance à l’un des partis de la révolution. Dans une interview d’Akram Haniyeh (exilé en 1986) par un journal, le jeune journaliste et cadre du Fatah à l’époque donne un aperçu du contexte politique de l’exil forcé et il est représentatif de l’engagement de la révolution dans cette question au cours des années 1980. À la fin de cette décennie, la première Intifada fut lancée et ce fut le début d’une nouvelle ère du mouvement des prisonniers et de l’exil, ainsi que de la lutte palestinienne dans son ensemble.

 


Original : Inside the prisons
Traduction : Jean-Marie Flémal

Cet article est le onzième d’une série de 12 chapitres.

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Elle a rassemblé des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique sur l’histoire de la révolution palestinienne

Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Les chapitres précédents :

La génération de la Nakba

Les Palestiniens dans les armées, syndicats, mouvements anticoloniaux et partis arabes des années ’50

Rêver de la révolution : réseaux clandestins et associations publiques, 1951-1967

De la création de l’OLP à la Naksa de 1967 et à la naissance de la légitimité révolutionnaire

La pensée et la pratique révolutionnaires

La révolution aux frontières : la Jordanie

La révolution aux frontières (II) : la résistance au Liban, 1969-1976

De la défense du Sud-Liban au siège de Beyrouth

La Palestine dans le monde : la solidarité palestinienne et la solidarité avec la Palestine

La culture révolutionnaire

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