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CPI : les criminels de guerre israéliens semblent avoir le trouillomètre à zéro…

Amira Hass

Il se présente comme “Abu Nabil”, mais l’Arabe n’est pas sa langue maternelle. Pourchasser des gens et les menacer de mort, tel est son métier. On peut supposer qu’il est payé pour ça. Il travaille avec une équipe, dotée de moyens technologiques avancés pour localiser et surveiller des gens.

Le 25 février, Abu Nabil a téléphoné en Suède, au domicile de la famille de Nada Kiswanson, une juriste palestinienne qui jouit de la double nationalité jordanienne et suédoise, et il a averti la famille que si Nada Kiswanson ne laissait pas tomber son emploi ils ne la reverraient jamais.

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Kiswanson, 31 ans, vit en Hollande avec son mari et leur petite fille. En tant qu’employée de l’organisation palesti­nienne de défense des droits humains Al-Haq, elle assure la liaison permanente entre l’organisation et la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye. Deux semaines avant les menaces par téléphone, Kiswanson et un membre de l’équipe de l’association de défense des droits Al Mezan, dont le siège est à Gaza, avaient déposé à la Cour un volumineux rapport à propos des événements survenus à Rafah lors du “Vendredi noir”, le 1er août 2014. Ce document fait partie du dossier déposé pour un examen préliminaire par la Cour, qui doit décider s’il y a lieu d’enquêter à propos de possibles crimes contre l’humanité commis durant l’opération “Bordure protectrice” (“Protective Edge”).

Quelques jours après l’appel téléphonique à la famille, une femme a téléphoné à Kiswanson, affirmant travailler pour le Ministère hollandais de la Santé, et lui a demandé de prendre part à une enquête à propos du virus Zika. Le signal d’alarme n’a pas retenti immédiatement. Kiswanson a donné son adresse, et ensuite Abu Nabil a appelé sur la ligne fixe à son domicile. Il lui a dit qu’elle appartient aux services de renseignement palestiniens, et que sa vie, ainsi que la vie du directeur de Al-Haq, Shawan Jabarin, était en danger. Après enquête, il s’avère qu’aucune enquête téléphonique concernant le virus Zika n’a été menée.

Les appels téléphoniques et les menaces ont continué, parfois de nuit. Kiswanson a fait changer son numéro, et le nouveau numéro a été placé sur “liste rouge”, et elle a commencé à utiliser le téléphone de son mari. Mais, alors qu’elle appelait ses collègues à Ramallah, son numéro de téléphone a été identifié. Son adresse sur une application de communication sécurisée a aussi été identifiée, et elle a commencé à recevoir des menaces et des “avertissements” par cette voie également. Son ordinateur a été piraté et mis hors service. Un bouquet de fleurs a été livré chez elle, avec une carte signée Abu Nabil. Le bouquet avait été envoyé d’Amsterdam. La police a découvert que quelqu’un a tenté à sept reprises de le payer avec une carte de crédit, à partir de Luxembourg. Ces tentatives avaient échoué, et finalement l’acheteur s’était présenté au magasin. Mais il n’a pas été filmé par les caméras de sécurité.

Un tract a été distribué dans les boites à lettres dans le voisinage, avec le nom de Al-Haq, sollicitant des dons de différents objets pour les réfugiés en Hollande. L’adresse mentionnée était celle de la maison de Kiswanson, et des dons se sont empilés devant sa porte. Les voisins étaient furieux. Le 10 août, son collègue de Al Mezan, qui se trouvait en Europe, a reçu un courrier électronique accompagné de six photos de sa résidence en Europe, et contenant des menaces de mort pour sa famille et pour lui-même.

Les menaces de mort ont fait passer au second plan d’autres agressions contre les membres du personnel de Al Mezan, de Al-Haq et du “Palestinian Center for Human Rights” qui travaillent afin de faire comparaître Israël devant la Cour Pénale Internationale de La Haye. Leurs messageries électroniques ont été piratées et, depuis le mois de février, ils ont reçu un flot de messages dont le but était de créer des tensions entre eux et leurs directeurs, ainsi que de répandre de fausses rumeurs et de leur faire de fausses propositions de travail en Europe pour l’aide aux réfugiés. Des coups de téléphone anonymes ont aussi été adressés à des organisations étrangères qui font des dons aux trois organisations palestiniennes, leur demandant de stopper leur soutien en raison d’une prétendue corruption.

Le Procureur Simon Minks, du Parquet de La Haye, dirige une enquête à propos de l’affaire des menaces adressées à Kiswanson. Selon le journal néerlandais “NRC”, qui est le premier à avoir révélé l’affaire, Minks est spécialisé dans les affaires criminelles telles que les crimes de guerre et le terrorisme. Les premières conclusions de l’enquête sont que le harcèlement ne trouve pas sa source dans les agissements d’individus isolés.

Les organisations palestiniennes en concluent que les menaces sont la preuve que les actions publiques et juridiques qu’elles ont entreprises afin qu’Israël soit jugé devant la Cour Pénale Internationale inquiètent ceux qu’elles devaient inquiéter.

Amira Hass          


amira_hass1Amira Hass est une journaliste israélienne, travaillant pour le journal Haaretz. Elle a été pendant de longues années l’unique journaliste israélienne à vivre à Gaza, et a notamment écrit « Boire la mer à Gaza » (Editions La Fabrique)
Vous trouverez d’autres articles d’Amira Hass (ou parlant d’elle) traduits en français sur ce site.

L’article ci-dessus a été publié par Haaretz le 17 août 2016 et traduit par Luc Delval.

Sur le même sujet, voir également : CPI : Une juriste des droits de l’homme gravement menacée aux Pays-Bas

 

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