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Course aux armes chez les colons ultra-orthodoxes : «In Glock we trust»

Une vente d’armes, parrainée par le municipalité de la colonie de Betar Ilit, illustre un virage pratiquement à 180° dans la manière dont les colons religieux envisagent la détention d’armes, à la lumière des récents événements : “Plus on en a mieux ça vaut, hélas”.

Des Juifs ultra-orthodoxes s’agglutinent autour d’une table, se penchant sur la marchandise exposée, la sous-pèsent et examinent dans chaque détail. C’est une vente d’armes dans la colonies Haredi (ultra-orthodoxe) de Betar Ilit, en Cisjordanie.

Ils sont environ 150 Juifs ultra-orthodoxes à participer à cette vente organisée par la municipalité, mercredi soir. Jadis, porter une arme était considéré pratiquement comme une abomination. Mais l’attaque contre les synagogue, dans le quartier de Har Nof à Jérusalem, et la vague de violence actuelle a complètement changé le point de vue de cette communauté à propos des armes.

Un Juif ultra-orthodoxe de Betar Ilit examine sous toutes les coutures une arme de poing à vendre, lors d'une soirée sous l'égide de la municipalité, le 6 janvier 2016. (Photo Gil Cohen-Magen)

Un Juif ultra-orthodoxe de Betar Ilit examine sous toutes les coutures une arme de poing à vendre, lors d’une soirée sous l’égide de la municipalité, le 6 janvier 2016. (Photo Gil Cohen-Magen)

Le vendeur se trouve près de la table où est exposée sa marchandise, et expose avec gravité les spécifications techniques – calibre, poids, matériaux polymères utilisés dans la fabrication du Glock ou du Smith and Wesson… “Est-ce que ça me va ?”, demande un étudiant hassidique qui tient un calibre 9mm dans chaque main.

24 heures après le discours larmoyant  de Barack Obama en faveur de la limitation de la course aux armes de poing aux États-Unis, le maire de Betar Ilit, Meir Rubinstein, monte sur un podium et explique à ses administrés qui achètent des armes que “plus on en a, mieux ça vaut, hélas”.

De la belle quincaillerie, pour un public choisi (Photo Gil Cohen-Magen - 6 janvier 2016)

De la belle quincaillerie, exposée à la convoitise d’un public choisi (Photo Gil Cohen-Magen – 6 janvier 2016)

La soirée avait commencé par une courte conférence sur la procédure à suivre pour obtenir un permis de port d’arme – ceux qui, comme la majorité des juifs ultra-orthodoxes n’ont pas fait de service militaire ne peuvent pas le demander avant l’âge de 27 ans – et un exposé express sur les armes et les munitions. Yai Yifrah, le propriétaire de  l’armurerie, conseille les hommes haredi : “Je vous ai apporté quelques pistolets qui tirent de manière fiable. Ma recommandation : achetez un arme dont le calibre n’est pas inférieur à 9mm”.

Près de 50.000 personnes vivent dans la colonie, dont la plupart tendent à ignorer sa proximité avec Gush Etzion. Ilsz préfèrent la considérer comme un faubourg ultra-orthodoxe au sud de Jérusalem, avec des lignes d’autobus où hommes et femmes voyagent séparément vers les quartiers ultra-orthodoxes de la capitale [1]. Mais en tant de colons, la bureaucratie leur donne une priorité pour l’obtention d’un permis de port d’armes. Et maintenant, la vague de violence – dont une tentative de poignardage par une jeune Palestinienne aux portes de Betar Ilit – a changé leur approche. La municipalité affirme que le nombre de résidents qui demandent une arme a augmenté, et qu’un groupe s’est formé pour un achat groupé d’armes de poing, afin d’obtenir des ristournes importantes. Environ 90 habitants de Betar Ilit se sont inscrites pour acheter des révolvers ou des pistolets automatiques, et parmi eux trois femmes. On observe le même phénomène dans les colonies voisines.

Des ultra-orthodoxes reculent devant le service militaire mais qui se promènent avec des armes, ce n’est pas exactement ainsi qu’on nous a éduqués”, dit Shmuel, un étudiant hassidique. “Jadis, si vous portiez une arme vous étiez considéré comme un goy. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, vu la situation sécuritaire”. Même les normes sociales les plus rigides se sont assouplies quelque peu en raison de cette situation. Mais malgré tout, tous ceux que nous avons interrogés se sont refusés à dire leur nom de famille.

La vague de violence a certes coûté la vie à quelques Juifs ultra-orthodoxes, mais ce qui a tout changé c’est l’attaque contre la synagogue Bnei Torah, dans le quartier Har Nof de Jérusalem, en novembre 2014, au cours de laquelle 6 personnes ont été tuées. Après cela, les rabbins ultra-orthodoxes ont appelé leurs communautés à s’armer. Par exemple, le rabbin de Har Nof, David Yossef, membre du “conseil des sages de la Torah” du Shas, a déclaré à la radio Kol Barama (avant que le Shas ne décide de boycotter cette radio) : “Non seulement cela ne pose aucun problème du point de vue de la Halakha, mais il est préférable que les gens s’arment. S’il y avait eu des personnes armées dans cette synagogue ce matin-là, peut-être aurait-on évité une partie du désastre”.

Trois membres de la synastie hassidique Boyan ont déclaré qu’ils étaient venus à la vente, mercredi soir, sans demander d’autorisation à leur rabbin. Mais ils pensent que s’ils avaient demandé son autorisation il ne l’aurait pas refusée. Shmuel, qui envisage maintenant l’achat d’un Glock, explique que “tout pratiquant ultra-orthodoxe se rend à la prière trois fois par jour, et chacun de demande ce qui se passerait s’il se retrouvait dans une situation telle que celle de la synagogue de Har Nof.

Yehoshua, étudiant haredi de la yeshiva de Mir, est lui aussi intéressé par l’achat d’une arme de poing. “A Mir, il y a 5.000 ou 6.000 étudiants. Que se passerait-il si un terroriste y pénétrait ? Il est important qu’il y ait des gens armés à l’intérieur”, dit-il.

Pour le maire Meir Rubinstein, «il est très regrettable que nous en soyons arrivés au stade de porter des armes, etc… mais ni l’armée ni la police n’ont une réponse pour faire face à un “terroriste solitaire”». L’idée qu’un “terroriste” puisse entrer dans la colonie et attaque des gens, dont très peu sont armée, l’inquiète énormément. «Moi aussi, à mon grand regret, je prends part à cette soirée, et je vous dit Messieurs – citoyens inquiets, sans doute membres d’organisations charitables, enseignants, directeurs d’école qui vivez parmi les enfants — que même s’il y a des gardes de sécurité dans les écoles, il est quand même préférable d’être armés.»

Haaretz rapportait en octobre 2015 que le gouvernement israélien veut assouplir considérablement les lois relatives à la détention et au port d’armes pour les civils (à condition évidemment d’être juifs), et en décembre 2015 que le même gouvernement est sur le point d’annuler la réglementation qui avait été adoptée en 2013 dans le but de faire face à un nombre alarmant de violences commises, au sein de leurs propres familles, par des gardes “de sécurité” en se servant de leur arme de service. Il ne leur serait à l’avenir plus interdit de garder leur arme à la fin de leur service, et ils pourraient donc la ramener à leur domicile. Une modification qui inquiète les organisations féminines israéliennes, écrit Haaretz.


[1] rappel : Jérusalem n’est la capitale d’Israël qu’aux yeux du gouvernement israélien, et Jérusalem-Est est un territoire palestinien occupé au même titre que la Cisjordanie, Gaza et le plateau du Golan syrien. Pour les instances internationales et tous les autres gouvernement au monde, la capitale d’Israël est Tel Aviv. – NDLR

D’après l’article de Yair Ettinger dans Haaretz
Traduction et adaptation : Luc Delval

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