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Comment voler une source ? Il suffit de déplacer le checkpoint

Les habitants du village palestinien de al-Walajeh, au sud de Jérusalem, qui depuis longtemps subissent de multiples abus sous l’occupation israélienne, n’auront plus accès à leur source, au bassin où les enfants se baignaient, au parc qui l’entoure. Il est désormais de facto réservé aux habitants de Jérusalem appartenant à l’ethnie dominante.

Les sourires qu’affichent les personnages sur l’image ci-dessous représentent le visage le plus cynique de l’occupation israélienne. Il y a là un certain nombre de fonctionnaires masculins, et très peu de femmes, debout et souriant près de la source d’Ein Hiniyeh, célébrant sa réouverture au public, ainsi que celle d’un site archéologique voisin.

Des responsables du gouvernement israélien lors “la réouverture de la source Ein Hiniyeh et du site archéologique au public”. Mais au public juif seulement… (Autorité de la nature et des parcs d’Israël)

Ce site permettra aux touristes et aux résidents de Jérusalem et d’ailleurs de profiter gratuitement d’une belle région avec une vue unique sur les collines de Jérusalem”, a proclamé fièrement le ministre israélien de la Protection de l’environnement et des Affaires de Jérusalem Ze’ev Elkin. Cependant, Elkin a “oublié” de mentionner les habitants du village palestinien voisin de al-Walajeh, qui jusqu’alors avait accès à ce bassin. Jusqu’à maintenant.

La célébration de la réouverture du site après travaux, qui a réuni le ministre Elkin, le maire de Jérusalem Nir Barkat, son adjoint Moshe Lion et d’autres, a également marqué l’exclusion des habitants palestiniens de al-Walajeh de la zone. En déplaçant le checkpoint sur la route qui mène à Jérusalem de l’autre côté du bassin et du site archéologique, le gouvernement israélien empêche désormais les Palestiniens d’y accéder comme ils le faisaient depuis de nombreuses années.

Des Israéliens nagent dans la source appartenant au village palestinien de al-Walajeh, d’où les Palestiniens sont chassés (Anne Paq/Activestills.org)

Ce n’est pas la première fois que les habitants de al-Walajeh sont expulsés de leur terre et privés des ressources naturelles qui constituent leur gagne-pain. Pas la première fois non plus qu’ils sont confrontés à la brutalité de l’occupant. Ils sont d’abord arrivés dans cette zone à la suite de la guerre de 1948 qui a permis à Israël de proclamer son indépendance et de procéder à un nettoyage ethnique massif, après avoir fui une zone proche qui était tombée sous le contrôle israélien.

Après la guerre des Six Jours, en 1967, la plupart des terres autour du village ont été annexées par Israël. Pourtant, leurs maisons sont restées au-delà des limites de la municipalité de Jérusalem. Ils n’ont pas les cartes d’identité bleues que les autres résidents palestiniens de la ville ont reçues. Comme toujours, Israël veut s’approprier un maximum de territoire mais sans les habitants. C’est la base de toute sa politique.

La proximité du village à Jérusalem s’est avérée être sa perte. Le gouvernement israélien a décidé de séparer les habitants du village de leurs terres, d’abord en déclarant que les terres agricoles du village étaient un «parc national», ce que fait souvent Israël pour isoler les villages palestiniens. Ensuite, les habitants du village ont été harcelés par les autorités israéliennes qui gèrent les parcs. Israël a construit le “mur de séparation1 en choisissant bien le tracé  de manière à couper le village de ses terres agricoles 2.

Puis, discrètement, et en contradiction avec le conseiller juridique du comité d’urbanisme, la municipalité a déplacé le point de contrôle pour entrer en Israël au-delà du site d’Ein Hiniyeh.

Les travaux de déplacement du checkpoint ont été décidés et exécutés de manière parfaitement illégale, même en regard des règles israéliennes…

Jusque-là, les Palestiniens et les Israéliens utilisaient le site comme lieu de pique-nique, y compris de nombreux habitants de al-Walajeh. Maintenant, les Palestiniens ne peuvent plus accéder à la source située pourtant juste à côté de leurs maisons. Ils doivent regarder de loin les Israéliens profiter du petit parc qui leur a été volé.

Le gouvernement israélien a donc de facto annexé la source à Israël et en interdit l’accès aux habitants du village voisin de al-Walajeh.

Selon Haaretz, l’État israélien a été contraint d’admettre devant un juge que le déplacement du checkpoint n’avait pas d’autre objet qu’interdire l’accès des Palestiniens de al-Walajeh au “parc récréatif” et que cette décision a été prise dans la plus parfaite illégalité, par un fonctionnaire qui n’en avait aucunement le pouvoir et sans respecter la réglementation israélienne. Mais l’État n’en a pas moins demandé au tribunal de maintenir les effets de la décision, qui fera prochainement l’objet une régularisation. La décision interviendra plus tard, mais nul doute que la raison du plus fort prévaudra et que l’apartheid israélien aura franchi un pas supplémentaire.

Les fonctionnaires qui assistaient à la cérémonie de réouverture d’Ein Hiniyeh ne se soucient pas du fait qu’ils souriaient pour des photos à côté d’un site qui, jusqu’à très récemment, était ouvert aux familles palestiniennes. Ils ne se soucient pas que les enfants de al-Walajeh, qui utilisaient autrefois la source pour nager et jouer, soient désormais forcés de regarder à bonne distance les Israéliens qui ont pris possession des lieux et s’en réservent l’exclusivité. Aucun des responsables ne s’est demandé quel genre d’impact cela a sur un enfant palestinien qui a vu voler la source à côté de sa maison ? Qui cela le fera-t-il haïr ? Pour cet enfant palestinien, les sourires des fonctionnaires étaient des sourires représentant le mal et l’indifférence – les visages de l’occupation, note Laura Wharton, membre du Conseil de Jérusalem où elle représente le parti de gauche israélien Meretz.

Pendant ce temps, aux États-Unis, l’ambassadeur U.S. en Israël, David Friedman, prenait la parole devant la conférence annuelle du puissant lobby juif AIPAC 3 pour affirmer que “dire qu’Israël ne veut pas la paix est un blasphème”. On ne peut pas, a-t-il dit, “faire une distinction entre pro-Israël et pro-paix”, car en Israël “des gens qui ne soutiennent pas la paix, ça n’existe pas” .


Source principale : +972.com – Israel expropriated a Palestinian spring. Why? Because it can
Traduction et adaptation : Luc Delval

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Notes   [ + ]

1. Appellation officielle du “mur de l’apartheid” (en fait sur une grande partie de son tracé un ensemble de clôtures bardées de moyens de détection électroniques) dans le langage orwellien de l’occupant. Israël a construit son mur/clôture sur 85% de sa longueur en empiétant largement sur le territoire de la Cisjordanie, de manière à annexer de fait différentes ressources (bonnes terres agricoles, nappes aquifères, etc…). Pour rappel, la Cour de Justice de La Haye a condamné le tracé de ce mur/clôture dans un avis rendu en 2004, pratiquement ignoré par la vertueuse “communauté internationale”. – NDLR
2. Cette situation, qui a contraint un certain nombre d’habitants à se retrouver des occupants illégaux dans leur propre maison a déjà été évoquée ici en 2015, dans un autre article. – NDLR
3. American Israel Public Affairs Committee. L’AIPAC soutient fortement la droite israélienne, et est réputé proche du Likoud (le parti de Netanyahou). L’AIPAC s’appuie sur un réseau de plus de soixante-dix organisations juives qui lui sont affiliées, dont les représentants siègent à son comité directeur. Chaque année, l’AIPAC organise une conférence à Washington avec la présence de responsables politiques importants des deux pays tels que Hillary Clinton, Bill Clinton, Barack Obama, Joe Biden, Donald Trump, George W. Bush, Benjamin Netanyahu, Paul Ryan, Ariel Sharon… Le Washington Post rappelle cette semaine que l’AIPAC (initialement appelé AZCPA pour “American Zionist Committee for Public Affairs”) a été créé en mars 1954 afin de tenter de limiter l’impact négatif pour l’image d’Israël de massacres et autres crimes de guerre et crime contre l’humanité, et de la violation d’un cessez-le-feu avec la Syrie conclu sous l’égide de l’ONU. – NDLR