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Comment l’université hébraïque de Jérusalem collabore, «avec élégance», au recrutement des futurs tortionnaires du Shin Bet…

«Après une réunion du Shin Bet destinée au recrutement, tout mon sens éthique et mes valeurs académiques me disent qu’une institution académique ne devrait pas collaborer avec les services secrets, où que ce soit et beaucoup moins encore en Israël», écrit Ilana Hammerman dans le quotidien israélien Haaretz. Et cet auteure israélienne, traductrice de Céline, Camus, Flaubert, Nietzsche, Kafka, García Márquez… d’estime qu’un boycott de l’Université Hébraïque de Jérusalem serait pleinement justifié.

«C’était le troisième jour du semestre d’été. Sur les chaises rembourrées et colorées du Mexico Hall, un bel auditorium situé sur le campus du Mont Scopus de l’Université hébraïque de Jérusalem, des centaines d’étudiants attentifs étaient assis.

Les organisateurs ont fait leurs remarques liminaires et exprimé leur satisfaction devant le grand nombre de personnes qui étaient venues à la conférence. Puis un film d’action rythmé a été projeté sur le grand écran derrière l’estrade, où l’on voyait des postes d’observation, des embuscades et des poursuites autour des collines et des rochers, des vergers et des maisons et des quartiers de Jérusalem.

 Ensuite, un homme mince en chemise blanche, les cheveux grisonnants coupés dans un style juvénile, se leva pour parler. Il a ouvert sa conférence avec une question: “Est-ce que l’un d’entre vous sait où est Yatta ?”

Avant même que je puisse lever la main et crier : «Oui !», il avait déjà répondu avec un sourire malicieux : «Seuls ceux à qui on a volé leur voiture le savent sûrement».

Mais lui, comme il l’a déclaré fièrement, ne sait pas seulement où vivent ces voleurs de voitures, il connaît chaque ruelle dans cette ville, et aussi à Hébron, la ville voisine à l’est, mieux qu’il ne connaît la rue Dizengoff, l’une des principales artères de Tel Aviv, sa ville natale.

L’écran derrière son dos proclamait en grosses lettres : «Le service d’emploi municipal pour les diplômés et étudiants du collège et le service de sécurité du Shin Bet vous accueillent.» Il a également proclamé : «Un jour mettant en lumière les perspectives de carrière au Shin Bet».  Et encore : «Le Shin Bet recherche des gens qui cherchent un sens». Tel était aussi le titre du courriel que l’université m’avait envoyé.

«Si vous croyez que vous avez ce qu’il faut pour travailler pour le Shin Bet, cette conférence est pour vous ! Venez entendre parler de perspectives de carrière pour des personnes-clés au sein du Shin Bet. Et le plus important, comment vous pouvez les rejoindre. En plus de recevoir des informations, vous serez en mesure d’avoir des conversations individuelles et soumettre des CV pour des emplois passionnants dans une variété de domaines : le renseignement, les opérations et la sécurité, la technologie et plus encore. En outre, une affaire clandestine fascinante sera discutée. La participation à l’événement se fait sur inscription préalable seulement. Premier arrivé premier servi !», disait ce message.

Le calendrier des événements sur le site web de l’université indiquait également : «L’Université hébraïque est heureuse de vous inviter à une manifestation mettant en lumière le Shin Bet». Donc, tout bien pesé, j’ai décidé de m’inscrire. Par la suite, j’ai reçu une confirmation et plusieurs rappels et mises à jour, et à l’heure et au lieu indiqués, je suis arrivé avec mon stylo et mon carnet.

Je n’ai pas été déçue. Dans le hall spacieux, visible par tous derrière ses murs de verre, un plat somptueux et savoureux a été servi. Ensuite, toutes les autres promesses dans l’invitation ont été tenues. La conférence a duré plus de deux heures et je ne me suis pas ennuyé un instant. L’événement était parfaitement organisé et très élégant.

Les membres du personnel du Shin Bet – une femme et quatre hommes – étaient vêtus de chemises blanches et l’orateur principal, l’homme svelte, exposait avec charme les qualités intellectuelles, éducatives et psychologiques et les qualifications professionnelles nécessaires pour un poste clé dans l’un des positions nombreuses et variées du Shin Bet (qui ont été affichées sur l’écran en utilisant de superbes graphismes); l’intérêt, le défi et la grande satisfaction que le travail offre; les conditions flexibles, qui sont bonnes pour les étudiants; l’excellente formation donnée à ceux qui sont acceptés; et les chances de progresser dans la hiérarchie… Et il a illustré ses déclarations avec des histoires fascinantes.

Il a décrit à quoi pourrait ressembler une journée de travail au Shin Bet. Dans la matinée, le coordinateur de terrain («coordinateur de terrain» est le rôle central atteint au sommet de sa carrière par le conférencier après 27 ans dans l’organisation) fournit aux branches de la logistique des renseignements sur le changement de comportement de Joe Schmo. Il reçoit des renseignements de ses informateurs dans la région (parents, voisins, rivaux – cela requiert une grande intelligence émotionnelle et des compétences de communication pour les recruter car, vous devez comprendre, “vous devez savoir comment vous amenez une personne à faire une chose irrationnelle, quelque chose qu’elle ne veut pas faire”).

Joe Schmo passe beaucoup de temps à la mosquée depuis quelques temps. Il écrit sur Facebook qu’il en a marre de la vie. Son père est au chômage. Il a même acheté un couteau… L’après-midi, les données sont collectées, traitées et analysées à l’aide des technologies les plus avancées au monde. (Des connaissances préalables, telles que des études en informatique, par exemple, sont nécessaires pour les utiliser, et le Shin Bet offre une formation spécialisée).

L’histoire peut très bien se termine : le gars était juste déprimé ou il a juste acheté un couteau de cuisine. Cependant, s’il s’avère qu’il est susceptible de planifier une attaque terroriste, alors ils l’arrêtent chez lui ce soir-là et l’emmènent pour un interrogatoire.

À 9 heures, le lendemain matin, le type passe aux aveux (l’interrogateur doit être non seulement intellectuellement et émotionnellement intelligent, mais aussi créatif car il connaît déjà les tactiques d’interrogatoire, il doit donc être capable d’inventer de nouvelles tactiques pour contraindre la personne à fournir ses renseignements contre sa volonté).

A la fin d’une telle journée de travail, vous, en tant que membre du Shin Bet entièrement dévoué à sauver des vies, vous rentrez chez vous et votre conjoint et vos enfants savent que vous avez apporté une contribution à l’État d’Israël, pour défendre sa sécurité et sa démocratie.

Oui, c’est ce qu’il a dit – c’est la démocratie – et il a souligné que l’organisation dépend directement du cabinet du premier ministre. Un bruissement de murmures traversa le hall. Par respect ? Par scepticisme ? Difficile à dire.

La conférence s’est terminée, en tout état de cause, par des applaudissements. Les porteurs de chemises blanches quittèrent l’auditorium et, comme promis, prirent place dans le hall afin que les éventuels candidats puissent leur parler en tête-à-tête.

Au moment où je suis partie, ils étaient entourés de douzaines d’étudiants. Je suis rentrée chez moi et j’étais hors de moi, étonnée de ce que j’avais vu et entendu à Mexico Hall, dans la forteresse académique sur les hauteurs du mont Scopus.

J’ai été particulièrement consternée par ce que je n’ai pas vu ou entendu, et ce que j’ai vu et entendu pendant toutes ces années dans les tribunaux militaires d’Ofer et dans les ruelles de Yatta et Hébron, la destruction méthodique de la société palestinienne en Cisjordanie avec des tentations et des menaces et [des manœuvres visant à] retourner les gens contre leurs frères et sœurs,  l’usage de la torture dans les salles d’interrogatoires du Shin Bet.

J’ai répertorié toutes leurs méthodes en parlant aux victimes, me suis-je dit, et ici ils me les présentent sous la forme d’un parfait produit de relations publiques, parrainé par l’Université hébraïque de Jérusalem. Et personne ne proteste, ne prononce une parole de désapprobation ou ne perturbe cette conférence haïssable.

Il conviendrait d’appeler à un boycott académique de l’Université hébraïque et de ses instructeurs, que le code de déontologie l’interdise ou non 1, pour cette collaboration avec le Shin Bet. Tous mes sens éthique, esthétique et académique – en tant que diplômé et étudiant actuel de l’université – me disent qu’une institution académique ne doit pas collaborer avec les services secrets, où que ce soit, et encore moins en Israël, à la lumière de sa situation actuelle.»


Traduction : Luc Delval

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Notes   [ + ]

1. allusion à un projet visant à interdire aux universitaires de se prononcer publiquement pour le boycott, qui a été évoqué dans un précédent article – NDLR