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Comment l’influence israélienne écrase la liberté d’expression en Allemagne

Shir Hever

Le mois dernier encore, une banque a fermé le compte d’une organisation juive de solidarité, sans doute parce qu’elle soutenait BDS.

4 juin 2018. Rencontre à Berlin, entre la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. (Photo : AFP)

La Banque pour une économie sociale est considérée en Allemagne comme une banque relativement progressiste du fait qu’une grande partie de sa clientèle est constituée d’organisations de la société civile.

Toutefois, quand les choses en viennent à refuser aux Palestiniens le droit de boycotter l’occupation et le colonialisme israéliens, il me semble que la banque viole la constitution allemande en réduisant au silence une organisation juive qui effectue un travail de solidarité en compagnie de groupes palestiniens en Allemagne.

Le mois dernier, cette banque a fermé le compte de Voix juive pour une paix juste au Moyen-Orient, une organisation juive de solidarité installée en Allemagne et qui, dernièrement, en 2019, s’est vu décerner le prix de la paix de Göttingen.

Un précédent dans l’action

Lors d’une réunion, le président de la banque, Harald Schmitz, a expliqué à Voix juive qu’elle devait se distancier du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS). Il a révélé que d’autres clients de la banque avaient été invités par lettre à prendre eux-mêmes leurs distances vis-à-vis de BDS, une démarche qui suggère que la banque a assumé un rôle de police en vue de réduire au silence les activistes BDS en Allemagne – bien que la banque récuse cette caractérisation.

Contactée par MEE, une porte-parole a expliqué que la Banque pour une économie sociale n’avait jamais demandé à Voix juive de désavouer BDS, mais plutôt de « se démarquer » de la campagne BDS.

« La banque n’a adressé aucun ultimatum à aucun client, pas plus qu’elle n’assume de rôle politique, voire policier », a poursuivi la porte-parole, ajoutant que la banque était « une institution financière politiquement neutre et qu’elle appliquait le principe de la liberté d’expression (…) mais qu’elle ne se considérait pas comme une plate-forme adéquate pour des conflits idéologiques ou religieux et qu’elle ne poursuivait aucun objectif politique ».

La banque avait déjà entrepris une action contre Voix juive en 2016, fermant le compte du groupe mais le rouvrant l’an dernier, après des centaines de lettres furieuses émanant d’activistes et d’organisations, dont d’autres clients de la banque. Voix juive a d’ailleurs reçu des copies de nombre de ces lettres. Le réouverture du compte avait été accompagnée de la publication d’une déclaration commune de la banque et de Voix juive.

Plus tard, la banque avait demandé à un expert extérieur d’enquêter pour savoir si Voix juive était antisémite, mais le Centre de recherche sur l’antisémitisme de l’Université technique avait abandonné cette enquête qu’on lui avait commandée. Par la suite, la banque avait sorti une déclaration dans laquelle il était question de la nécessité pour ses clients de se dissocier de BDS.

La liberté d’expression dans le collimateur

Voix juive envisage désormais d’intenter un procès contre la banque pour avoir violé l’article 5 de la Constitution allemande, qui garantit les libertés d’expression et d’opinion. L’article 18 stipule par ailleurs que les organisations qui agissent dans l’intention de refuser à d’autres le droit à liberté d’expression et d’association perdront elles-mêmes ces droits.

Une censure mccarthyste a fini par prévaloir en Allemagne, et le processus s’est accéléré après que le parlement allemand a approuvé une résolution assimilant BDS à de l’antisémitisme.

Le commissaire gouvernemental sur l’antisémitisme, Felix Klein, a récemment adressé aux juifs une mise en garde les invitant à ne pas porter de yarmulke (kippa), prétendant que ce n’était plus sûr en cette période de recrudescence des attaques antisémites. Klein a travaillé en étroite collusion avec le ministère israélien des Affaires stratégiques en vue de concentrer les ressources allemandes sur la défense de la politique israélienne et sur le combat contre l’antisémitisme.

Dernièrement, une autre cible de l’attaque pro-israélienne contre la liberté d’expression des juifs en Allemagne a été le Musée juif à Berlin. Institution libérale et pluraliste, le musée concentre son travail sur la vie des juifs en Allemagne, plutôt que sur l’État d’Israël.

L’an dernier, un événement qui devait avoir lieu au musée a été annulé au moment où l’ambassade d‘Israël a exercé des pressions du fait que l’orateur, semblait-il, soutenait BDS. En décembre, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait à son tour exercé des pressions sur le gouvernement allemand pour qu’il cesse de subventionner le musée.

Quand le musée a publié un tweet concernant une pétition d’universitaires juifs qui critiquaient la décision du Parlement allemand d’assimiler BDS à l’antisémitisme, la controverse qui a résulté de l’affaire a forcé le directeur du musée, Peter Schafer, à démissionner prestement.

Le soutien à Israel

L’engagement des hommes politiques et organisations d’Allemagne dans une politique pro-israélienne s’appuyait naguère sur un sentiment de culpabilité vis-à-vis de l’Holocauste mais, en 2008, la chancelière Angela Merkel prononça un discours à la Knesset, discours dans lequel elle insista sur la responsabilité allemande consistant à soutenir la « sécurité » d’Israël. Ce que cela signifie apparaît clairement dans toute une série de contrats d’armement entre l’Allemagne et Israël, dont celui des sous-marins, d’une importance cruciale pour l’industrie allemande de l’armement.

On ne doit pas être surpris que tout cela se passe en même temps que le soutien automatique de l’Allemagne à tous les aspects de la politique israélienne, y compris le refus de reconnaître l’État de Palestine, une position qui va à contre-courant des déclarations de certains hauts responsables allemands concernant le soutien d’une solution à deux États.

Il apparaît aujourd’hui qu’Israël met la pression sur le gouvernement allemand, sur la Banque pour l’économie sociale, sur la presse écrite allemande et sur les institutions religieuses allemandes afin que tout ce monde s’engage dans une démarche plus extrême encore de soutien à Israël et au sionisme – bien que la porte-parole de la banque ait déclaré qu’il était « absolument non fondé » de prétendre que la banque avait subi des pression israéliennes.

Dans cette Allemagne nouvelle, les juifs qui n’affichent pas des points de vue pro-israéliens ne méritent donc plus d’exprimer leurs opinons. Ils ne peuvent pas s’exprimer en public. Ils ne peuvent pas avoir de musée qui représente leur culture et ils ne peuvent pas avoir de compte en banque. Seuls les juifs pro-israéliens sont acceptés dans ce genre de société.


Publié le 9/7/2019 sur Middle East Eye (MEE)
Traduction : Jean-Marie Flémal

L’auteur de l’article, Shir Hever, est membre du Conseil d’administration de Voix juive pour une paix juste au Moyen-Orient.

 

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