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«Comment le peuple juif fut inventé» (Shlomo Sand)

Freddy Guidé

Sand_comment_le_peuple_juifJe referme à l’instant l’ouvrage de Shlomo Sand «Comment le peuple juif fut inventé». Le livre est très documenté et absolument déroutant ! écrit par ce brillant professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Tel-Aviv, il fourmille de références historiques et littéraires. L’auteur n’y va pas par quatre chemins : le mythe de la diaspora juive, tous fils d’Abraham, a été totalement écrit et inventé au cours du 19ème siècle, en pleine époque d’expansion coloniale européenne.

Moïse, toujours selon l’auteur, n’aurait jamais existé (ce n’est d’ailleurs pas l’unique historien remettant en cause l’existence du personnage central de la mythologie juive). Il ne subsiste aucune trace historique d’une révolte d’esclaves en Égypte. Ce mythe historique largement inspiré par les textes bibliques. Textes, qui par ailleurs, ne désignent nullement le nom du pharaon que fuyaient les Hébreux. Et quand bien même les faits relatés se révéleraient réels, il étaient impossible aux Hébreux de s’enfuir du royaume égyptien en se réfugiant au Sinaï puisqu’il était sous l’autorité du Pharaon !

Mais il faut attendre la fin de l’ouvrage pour savourer la définition de cette fameuse identité juive. Passages choisis :

«En 1947, l’Assemblée générale de l’ONU vota à la majorité des voix la création d’un ’“état Juif’” et d’un “état arabe” sur le territoire qui portait le nom de Palestine/ Eretz Israel (…) Ceux qui votèrent en faveur de la décision internationale ne furent pas particulièrement précis dans l’interprétation du terme “juif” et ne supputèrent pas les problèmes que cela poserait lors de l’édification du nouvel état. L’élite sioniste qui aspirait à la mise en œuvre de la souveraineté juive, tâtonnait dans le brouillard et se savait pas encore définir clairement qui était juif et qui ne l’était pas. L’anthropologie physique et la génétique moléculaire qui lui succéda ne réussirent pas, comme on vient de le voir, à fournir un critère scientifique permettant d’analyser le caractère de l’origine d’un individu juif. Le nazisme – Faut-il le rappeler ? – n’y était pas non plus parvenu. Malgré la théorie biologique de la race, pierre de touche de leur idéologie, les nazis durent finalement définir le juif d’après des critères bureaucratiques.»

Et plus loin, toujours à propos de l’identité “juive”:

«… Par quoi l’“ethos juif” se caractérise t-il ? Nous avons étudié tout au long de ces pages, les sources historiques possibles du judaïsme, ainsi que le processus de construction essentialiste du “peuple” à partir des reliquats et des souvenirs de ce judaïsme composite, dès la seconde moitié du XIXe siècle. Qui sont, dans ces conditions, les possesseurs légitimes de cet état juif “recréé” après des milliers d’années sur sa “terre exclusive d’Israël” ? Tous ceux qui se considèrent comme juifs, ou bien tous ceux qui sont devenus israéliens ? Ce problème complexe constituera l’un des principaux axes autour desquels s’organisera la politique identitaire du pays.

Afin de bien comprendre cette politique, il importe d’examiner la période qui immédiatement précédé la création de l’état. Dès 1947, il fut décidé dans la pratique que les juifs ne pourraient pas y épouser de non-juifs : le prétexte civique de cette ségrégation dans la communauté au sein de laquelle la majorité était alors parfaitement laïque, était en apparence le désir de ne pas créer de fossé entre laïques et religieux. Dans la célèbre “lettre du statu quo” signée par des représentant du camp religieux national et par David Ben Gourion, président de l’Agence juive, ce dernier s’engagea, notamment, à laisser la juridiction matrimoniale du futur état aux mains du rabbinat. Ce n’est pas non plus un hasard si Ben Gourion a également soutenu les cercles religieux qui s’opposaient obstinément à toute constitution écrite…»

On le voit, Shlomo Sand ne mâche pas ses mot. Il soutient notamment que ce fut la première expression étatique par l’exploitation cynique de la religion juive dans les objectifs du sionisme.

Dans ce remarquable ouvrage, Shlomo Sand détruit un autre mythe : l’accueil dont bénéficiaient les rescapé des camps d’extermination était tout sauf un accueil triomphal. Ben Gourion ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée de ces êtres faméliques car le nouvel état avait besoin de pionniers jeunes et vigoureux.

Il déclarait d’ailleurs en 1942 dans une interview radiophonique : «l’antisémitisme européen ne me concerne pas…» A l’époque les nazis envoyaient des milliers de familles juives à la mort…

«Comment le peuple juif fut inventé» est un livre salutaire et indispensable pour la compréhension de la situation dramatique actuelle au Proche-Orient. A sa sortie en Israël, contrairement à ce qui s’est passé en Europe, le livre n’a pas soulevé une vague de polémiques au sein de intelligentsia.

Comment le peuple juif fut inventé
de Shlomo Sand
Editions Fayard – 23 Euros ou édition « poche » chez Flammarion « Champs essais »

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