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Comment le gouvernement israélien manœuvre pour orienter les Juifs U.S. qui émigrent vers les colonies de Cisjordanie

Les Juifs venant des États-Unis sont représentés de manière disproportionnée parmi ceux qui mènent la colonisation de la Cisjordanie. Ils sont influencés par les efforts discrets du gouvernement israélien et d’ONG à son service.

Judy Maltz dans un article de Haaretz, publié le 23 juin dernier sous le titre “Americans Disproportionately Leading the Charge in Settling the West Bank”, constate que les Juifs venant des États-Unis sont sur-représentés parmi les immigrants qui vont s’installer dans les colonies de Cisjordanie.

Les statistiques d’immigration, écrit-elle, sont une grande source de fierté pour les leaders israéliens. Quelle meilleure preuve du succès du projet sioniste que le fait que chaque année des dizaines de milliers de Juifs du monde entier choisissent de s’établir en Israël ?

Mais, parmi les tableaux et les graphiques qui accompagnent la publication de ces statistiques chaque année, il y a un élément d’information qui tend à passer inaperçu : le nombre d’immigrants qui s’installent dans les colonies en Cisjordanie. Non pas que les données n’existent pas, mais bien parce que les officiels israéliens préfèrent ne pas attirer l’attention sur ce point. Après tout, la majeure partie du monde considère que les colonies constituent un obstacle majeur à la paix au Moyen-Orient.

Aussi, lorsque le Bureau central des statistiques a publié les données relatives à l’immigration en 2016, il y a peu, le communiqué de presse qui les accompagnait ne faisait-il aucune référence au pourcentage des nouveaux venus qui ont choisi de vivre au-delà de la “ligne verte” [1]. Au lieu de cela, il s’en tenait à des données moins sujettes à controverses, comme la répartition des immigrants par pays et les villes les plus populaires pour les nouveaux arrivants.

Pourtant, les données publiées montrent que 766 immigrants se sont installés en Cisjordanie l’an dernier, soit environ 3% du total. En 2015, ils avaient été 880, soit aussi environ 3%.

Des données complémentaires obtenues par Haaretz montrent que leurs destinations de prédilection en Cisjordanie, l’an dernier, ont été Ma’aleh Adumim et Ariel. Ma’aleh Adumim est située à l’extérieur de Jérusalem, et a attiré 110 immigrants, tandis qu’Ariel, en plein cœur de la Cisjordanie occupée, en a attiré 99.

Les tableaux de statistiques du bureau officiel montrent que les étatsuniens sont représentés de manière dispro­por­tionnée parmi les immigrants qui s’installent dans les territoires occupés, note Judy Maltz. Au cours de ces dernières années, les principales sources d’immigration vers Israël ont été la France, la Russie, l’Ukraine et les États-Unis. Mais tandis que les trois premiers pays ont fourni des contingents d’immigrants beaucoup plus importants, lorsqu’il s’agit de l’immigration vers les territoires occupés les États-Unis arrivent nettement en tête.

Les Juifs de France ont représente 16% du total des immigrants l’an dernier, mais pour ce qui est de l’immigration vers les colonies juives ils ne représentent que 2%. Les Russes ont représenté 27% du total de l’immigration, mais leur part dans les nouveaux colons se situe juste sous les 2,5%. Quant aux Ukrainiens, qui comptent pour 22% du total, ils n’atteignent pas les 2% des immigrants allant vers les colonies des territoires palestiniens occupés.

Pour ce qui est des immigrants venant des États-Unis, ils n’ont représenté que 10% du total, mais ils forment 9% des immigrants vers les colonies. Des tendances similaires s’observent si on se penche sur les chiffres de 2015 fournis par le bureau officiel des statistiques israélien.

 Pays de provenance   total   dont vers les colonies 
 Russie  6992 167 
 Ukraine  5809  105
 France  4239  90
 États-Unis  2682  248
 TOTAL, tous pays
de provenance confondus * 
 25977  766

Le nombre de Juifs provenant des États-Unis qui choisissent de s’installer dans les colonies s’explique en bonne partie par le fait que – comme l’indique Nefesh B’Nefesh, une organisation chargée par le gouvernement israélien de promouvoir et de faciliter l’installation en Israël de Juifs anglophones – les “Juifs orthodoxes” représentent ±70% de ceux que cette organisation amène des États-Unis. La majorité d’entre eux ont “une affinité naturelle” avec le mouvement des colons.

Mais est-ce à dire que le gouvernement les pousse dans cette direction, soit directement soit de manière plus subtile ?, se demande Judy Maltz

Un soldat israélien montant la garde à l’extérieur de la colonie de Hasassah à Hébron, dont une grande partie des colons sont venus des États-Unis (mai 2017 – MENAHEM KAHANA/AFP)

Quoique le gouvernement israélien d’extrême-droite soit ravi de voir ces immigrants s’installer dans les colonies, il se garde d’apparaître trop ouvertement comme encourageant cette tendance. Depuis près de 30 ans l’administration étatsunienne a généreusement accordé à Israël des garanties d’emprunts à coups de centaines de millions de dollars afin de l’aider à faire face à un afflux de migrants venant dans un premier temps d’Union Soviétique, et ensuite de l’ex-URSS. A l’époque, Israël avait été averti que s’il apparaissait que l’argent des contribuables étatsuniens était utilisé pour installer ces migrants dans les territoires occupés, cela aurait de graves conséquences. C’est une menace que Washington n’a jamais retirée.

La discrétion avant tout

C’est la raison pour laquelle le gouvernement israélien s’est gardé de trop ouvertement proposer des incitants financiers ou autres à ceux qui construisent, achètent ou louent des habitations en Cisjordanie. Mais cela ne signifie nullement qu’il ne dispose pas d’autres moyens d’encourager les immigrants à s’installer au-delà de la “ligne verte”.

Bien entendu, les immigrants sont libres de s’installer où ils veulent”, explique Sara Hirschhorn, chercheuse à Oxford qui étudie le rôle des immigrants étatsuniens dans l’entreprise de colonisation. “Mais l’État d’Israël, au travers de ses agences affiliées, ne les empêche certainement pas d’aller vers les colonies, et travaille activement pour effacer la ‘ligne verte’  par ce que nous appelons les décisions de migration de ‘retour ethnique’.”

Elle note que le gouvernement travaille étroitement à la fois avec l’Agence Juive et l’Organisation Sioniste Mondiale, qui ne sont pas des agences d’État au sens technique du terme mais sont impliquées, dit-elle, dans “la coordination du développement dans les territoires occupés et dans l’organisation de visites de Juifs étatsuniens, qui viennent reconnaître le terrain, puis font un séjour plus ou moins prolongé avant d’éventuellement s’installer durablement”.

Dans son récent ouvrage “City On a Hilltop” (“Une ville au sommet d’une colline” – NDLR) Sara Hirschhorn estime à environ 6.000 le nombre de citoyens étatsuniens qui vivent dans les colonies, où ils sont représentés de manière disproportionnée. Au cours des dix dernières années, dit-elle,  chaque année environ 12% des immigrants des États-Unis, en moyenne, citent la “Judée et Samarie” (c’est-à-dire la Cisjordanie dans la terminologie du colonisateur – NDLR) comme leur premier lieu de résidence en Israël.

En présentant différentes colonies sur son site web, Nefesh B’Nefesh joue également un rôle dans l’encouragement à s’installer en Cisjordanie, explique Hirschhorn. Par exemple, dans sa présentation de la colonie de Efrat, au sein du Gush Etzion [2], indique que “elle a été depuis longtemps une destination populaire pour les olim [immigrants juifs – NDLR] anglophones. La communauté offre d’excellentes écoles, une proximité de Jérusalem, une commu­nauté soudée et une large gamme de services”.

Dans sa présentation de Ma’aleh Adumim il est dit que cette colonie “est propre et agréable, entouré de palmiers et offre une vue imprenable sur le désert, et se trouve à seulement 20 minutes du centre-ville de Jérusalem”. Quant au portait d’Ariel, il indique que “la communauté anglophone y est étroitement unie et chaleureuse et accueillante pour les nouveaux olim”.

Lorsqu’on demande à Nefesh B’Nefesh si l’organisation encourage activement les migrants à s’installer dans les colonies, un porte-parole affirme : “Nous encourageons nos immigrants à faire leurs propres recherches et à trouver les communautés qui conviennent le mieux à leur style de vie et à la qualité de vie qu’ils recherchent”. Et à la question de savoir si le fait que les colonies se situent dans des territoires que la très grande majorité du monde ne considère pas comme faisant partie d’Israël est mentionné quelque part sur le site web de l’organisation, il répond : “Le gouvernement israélien considère que ces communautés font partie de l’État d’Israël, et par conséquent c’est ainsi que nous les présentons”.

Ainsi donc, même si Israël se garde d’encourager explicitement à s’installer dans les colonies par des avantages quelconques, il n’en encourage pas moins cette activité, estime le directeur du projet “Settlement Watch” de “Peace Now”, Hagit Ofran. “Le fait que Nefesh B’Nefesh, par exemple, présente faussement les colonies comme faisant partie d’Israël sur son site web en est un élément”, dit-il.

Des jeunes Israéliens de la colonie juive de Itamar, près de Naplouse, se rendent à une manifestation contre l’établissement éventuel d’un État palestinien – Sept 2011 (Ariel Schalit / AP)

La méthode de la sous-traitance

Nefesh B’Nefesh n’est qu’une des nombreuses organisations privées qui reçoivent chaque année des fonds du ”Ministère de l’absorption des immigrants” israélien afin de promouvoir et de faciliter l’aliyah. En ayant ainsi recours à la sous-traitance, le Ministère a réussi à éviter un examen trop minutieux de ses activités de promotion des colonies dans les territoires occupés.

Un autre grand bénéficiaire de ce financement est une ONG privée appelée “Klitat Kehilot Yisrael” (Les communautés d’absorption en Israël), qui se consacre principalement à l’immigration venant de France. L’organisation est spécialisée dans la migration de groupes vers des communautés israéliennes particulières, et elle a fait des colonies – particulièrement celles du nord de la Cisjordanie – une destination de prédilection. Shalom Vach, directeur de Klitat Kehilot Yisrael, vit dans la colonie de Eli, et a amené pas mal de familles françaises à s’y établir depuis quelques années.

Aryeh Kandel, directeur exécutif de Qualita, un groupe qui aide les immigrants venus de France, a confirmé à Haaretz que Klitat Kehilot Yisrael donne la priorité aux colonies, mais il ajoute que c’est principalement pour des raisons socio-économiques : “toutes les familles françaises n’ont pas les moyens de vivre à Tel Aviv ou à Netanya”, dit-il.

Parmi les autres organisations qui ont reçu des fonds d’une certaine importance au cours des années écoulées pour promouvoir et faciliter les aliyah figurent deux mouvements religieux très populaires dans les colonies, à savoir Bnei Akiva et Ezra Olami.

Combien d’argent public ces organisations reçoivent-elles pour leurs services ? En 2016, par exemple, les documents du ministère indiquent qu’il a alloué 18,5 millions de shekels (5,2 millions de dollars US) à Nefesh B’Nefesh, 1,4 million de shekels à Klitat Kehilot Yisrael, 2,3 millions à Ezra Olami et 1,5 million de shekels à Bnei Akiva.

Lors de la conférence annuelle de l’Association pour les études israéliennes, une doctorante de l’université Ben Gourion, Renen Yezersky, a présenté une étude démontrant que la sous-traitance des services d’immigration a permis à Israël d’éviter des frictions avec le gouvernement de Washington.

La privatisation aide à promouvoir l’absorption de l’immigration dans les colonies juives de Cisjordanie”, écrit-elle. “Israël n’a pas officiellement une politique gouvernementale d’absorption des immigrants juifs dans les colonies, car depuis le début du mandat du Président Bush Senior [en janvier 1989 – NDLR], les États-Unis ont clairement fait savoir que l’aide étatsunienne serait coupée si tel était le cas. La sous-traitance à des organisations à but non lucratif et à des organisations privées permet de mener cette politique sans devoir affronter les difficultés que cela engendrerait si elle était rendue officielle”.

Cela n’empêche que des documents révèlent qu’à eux moins deux reprises au cours des cinq dernières années, le Ministère de l’absorption a offert des incitants financiers directs aux immigrants pour qu’ils s’installent dans les colonies. En 2012 et en 2014, il a initié des programmes spéciaux destinés à orienter les immigrants vers des commu­nautés spécifiques dans le pays. Ceux qui acceptaient de s’installer dans ces communautés bénéficiaient d’aides supplémentaires, représentant des milliers de shekels, durant les cinq premières années passées dans le pays, en plus des aides “standard” allouées à tous les immigrants juifs. Parmi les 16 destinations figurant sur la liste en 2012, quatre se trouvent en Cisjordanie. Pour 2014, sur les 27 communautés sélectionnées par le Ministère, sept se trouvent en Cisjordanie.

Interrogée sur le point de savoir si le Ministère a une politique visant à encourager les immigrant à s’installer dans les colonies, une porte-parole a répondu : “Depuis quelques années, notre politique est d’encourager les immigrant à s’installer dans le Neguev et en Galilée, conformément à une décision gouvernementale”. Elle a refusé de s’exprimer à propose du problème des colonies.

Le fait que le foncier est moins cher et que le gouvernement dépense davantage par habitant pour les services sociaux dans les colonies, ainsi que de nombreuses études l’ont montré, a probablement aussi pour effet d’augmenter l’attractivité des colonies pour les immigrants. Depuis quelques années, des avantages fiscaux ont encore accentué leur attractivité.

Il y a deux ans, le gouvernement a publié une liste de 30 colonies de Cisjordanie dont les habitants peuvent bénéficier d’un taux d’impôts sur les revenus réduit de 7 à 10% par rapport à ceux qui sont en vigueur ailleurs.

Roby Nathanson, directeur du “Macro Center for Political Economics” à Tel Aviv, fait remarquer que ces avantages fiscaux s’appliquent à tous les habitants et pas seulement aux immigrants. “Mais il est important de garder à l’esprit que pour certains groupes, comme les jeunes couples et les immigrants – des gens qui ne se sont pas encore installés et réfléchissent à l’endroit où ils pourraient se fixer – l’existence de tels avantages fiscaux peut être un facteur déterminant pour prendre une décision”, dit-il.


[1] “Ligne verte” : nom communément donné à la ligne d’armistice qui tenait de facto lieu de frontière entre Israël et la Cisjordanie avant la guerre de 1967 – NDLR
[2] Gush Hetzion : important groupe de colonies juives au sud de Jérusalem et de Bethléem, comptant plus de 70.000 habitants.
* il ne s’agit pas du total des lignes du tableau, mais du nombre total des immigrants, y compris ceux venant des pays ne figurant pas dans ce tableau

Traduit et adapté par Luc DELVAL 

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