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Comment le gouvernement israélien maintient ses citoyens arabes dans la pauvreté et le dénuement

Meirav Arlosoroff (Haaretz)

Netanyahou a exigé cette semaine que les citoyens arabes soient “complètement israéliens”, mais il sait très bien qu’ils ne le sont pas et que l’État en porte en grande partie la responsabilité.

Je ne suis pas disposé à accepter deux pays, un État de droit pour la majorité des citoyens et l’autre un État dans l’État pour certains de ses citoyens. Quiconque veut être Israélien doit être complètement Israélien, avec ce que cela implique à la fois en droits et en devoirs”, a déclaré le Premier ministre samedi soir sur les lieux de la fusillade du vendredi précédent, que la police attribué à un Israélien de la minorité arabe.

On a du mal à comprendre ce que Netanyahou voulait dire, car au moment où il dit cela il sait fort bien que la majorité juive impose des discriminations systématiques contre la minorité arabe. S’il n’en était pas conscient, il devrait lire le document de cent pages publié en août dernier à la demande du directeur de l’administration du budget du Ministère des Finances, Amir Levy, qui documente l’étendue des discriminations avec un grand luxe de détails.

Dans chaque ministère, dans chaque domaine de l’économie, l’éducation, la santé, le logement et pratiquement dans chaque article budgétaire, les Arabes se voient attribuer moins d’argent que les Juifs. Les discriminations sont tellement répandues et uniformes qu’on ne peut les considérer autrement que comme systématiques : Israël fait en sorte que ses citoyens arabes restent pauvres et démunis, isolés, faibles et peu éduqués.

«Il existe des enclaves dans lesquelles on ne fait pas respecter la loi, il y a de l’incitation islamiste et il y a une grande quantité d’armes, qui sont souvent utilisées pour tirer lors d’événements tels que des mariages, et aussi pour des actes criminels. Cela appartient à une époque révolue… J’ai formulé un plan, doté de moyens financiers importants, beaucoup de ressources. Israël fera respecter la loi et sa souveraineté – en Galilée, dans le Triangle [1], partout. Nous allons recruter plus d’officiers de police, nous allons pénétrer dans leur communautés et exiger de chacun la loyauté au pays», a déclaré Netanyahou. «Il n’est pas possible de dire “je suis Israélien quand il s’agit des droits et Palestinien quand il s’agit des devoirs”. Quiconque désire être Israélien doit être Israélien jusqu’au bout, tant en droits qu’en obligations», a-t-il ajouté.

Netanyahou a certainement été mis en rage par l’incident [2], tout comme la majorité des Israéliens, en ce compris les Arabes. Il était impossible de se méprendre quant à la ferme condamnation de l’attaque par la communauté arabe, et jusqu’à la famille du meurtrier présumé [3].

Dans une large mesure, ce désaveu du meurtrier par les arabes israéliens était beaucoup plus clair, plus lucide et plus dénué d’équivoque que celui des sionistes religieux à propos du meurtre de la famille Dawabsheh à Duma, ou l’exécution brutale du jeune Mohammed al-Khdeir à Jérusalem en 2014. On peut supposer qu’on ne verra aucun arabe israélien descendre dans la rue pour protester devant la maison du chef du service de sécurité Shin Bet si le meutrier présumé est arrêté et soumis à une enquête.

Netanyahou a bien enregistré le désaveu très clair de la communauté arabe à l’égard du ou des meurtriers, mais ensuite il s’est exprimé comme s’il n’en était rien. Sa référence à “deux États” – l’un qui est respectueux de la loi et l’autre qui ne reconnaît pas la souveraineté d’Israël et n’est pas loyale envers le pays – ne laissait guère de place à la réconciliation ou à la coexistence.

De même, sa déclaration théâtrale de conclusion : «Quiconque désire être Israélien doit être Israélien jusqu’au bout, tant en droits qu’en obligations», qui constitue clairement une tentative de saper le statut des Arabes d’Israël en tant que citoyens israéliens, dans tous les sens du terme.

Pas complètement israéliens

Netanyahou sait parfaitement que les Arabes israéliens [4] sont pas pas complètement des Israéliens en premier lieu et principalement parce que la majorité juive ne les traite pas en Israéliens. L’obligation d’être “complètement israéliens” ne doit être adressée uniquement à la minorité faible, mais aussi à la majorité agressive, qui piétine les droits de la minorité et renâcle abusivement à progresser dans la voie de l’élimination des discriminations nationales.

Oui, les discriminations sont la politique nationale qu’Israël a adoptée à l’égard de ses citoyens arabes. Cela figure en toutes lettres dans le rapporte de cent pages rédigé par TASC Strategic Consulting et approuvé par le Ministère des Finances, le Ministère pour l’égalité sociale et jusqu’au cabinet de Netanyahou lui-même.

Il est facile de commencer par le point sur lequel Netanyahou lui-même s’est focalisé, à savoir la criminalité. Alors qu’ils représentent 21% de la population, les citoyens arabes sont tenus responsables de 44% des cambriolages, 50% des agressions contre la police et, c’est le pire, 56% du total des meurtres.  Que fait le gouvernement pour faire face à ce fléau ?

Il se fait que la sous-budgétisation des ressources pour le secteur arabe de la société concerne aussi le maintien de l’ordre. Le rapport TASC ne fournit aucun chiffre précis quant au nombre d’officiers de police qui sont assignés aux communautés arabes, mais il indique que ce nombre est beaucoup plus faible que la proportion que représentent ces communauté dans la population dans son ensemble. Le rapport a mise en évidence que seul 1,2% du personnel de la police sont des officiers de police musulmans et qu’alors que le programme dit “Ville sans violence” alloue une part de 20% de son budget aux villes arabes (conforme à leur importance démographique), on pourrait s’attendre à ce que cette part soit plus importante, puisque la criminalité est plus élevée au sein des communauté arabes.

Néanmoins, en dépit d’un considérable déficit des politiques publiques, Netanyahou choisit d’attribuer le problème au fait que selon lui les Arabes ne sont pas respectueux de la loi et détiennent une grande quantité d’armes.

Il n’y a pas que dans le domaine de la sécurité et du maintien de l’ordre que la politique du “négligeons de traiter le problème la communautés arabe pour mieux la blâmer à cause de ce problème” est en usage. Le mauvais état des routes et des autres infrastructures dans les municipalités arabes facilite leur stigmatisation : “ils sont corrompus”, “ils ne se soucient que de leur propre famille”, “ils ne collectent pas les taxes locales sur la propriété”.

Tous ces reproches sont vrais, mais ils sont négligeables en regard des problèmes réels auxquels les autorités locales sont confrontées en présence de discriminations grossières. Le rapport TASC monte par exemple que le budget “per capita” pour les résidents des villes arabes est inférieur de 10% à celui des villes juives qui ont le profil socio-économique le plus bas, et 45% inférieur à celui des villes les mieux nanties. Les autorités locales des villes arabes collectent comme on pouvait s’y attendre 60% moins de taxes et de redevances payées par les habitants que celles des villes juives, et ils collectent 85% moins d’impôts locaux à charge des entreprises.

Un problème fiscal

Il est vrai qu’une partie de cette inégalités de revenus de la fiscalité locale provient des bas taux de perception de l’impôt. En moyenne, les municipalités arabes ne collectent que 58% des impôts qui sont dus, alors que cette proportion atteint 73% même dans les villes à majorité juive les plus pauvres.  Mais il apparaît que la majeure partie de ce manque de perception de l’impôt s’explique par le fait que les habitants sont dans l’incapacité de payer des taxes dont les taux sont relativement élevés, et il y a peu de choses à faire pour augmenter le rendement des taxes sur l’activité des entreprises, simplement parce qu’il y a si peu d’usines, de bureaux et de zones commerciales dans les territoires administrés par les villes arabes. Les espaces commerciaux et industriels dans les municipalités arabes sont de 50 à 85% inférieurs que dans les moins bien loties des communautés juives, ou les villes juives à leur périphérie.

Les municipalités arabes pourraient donc certes faire mieux en ce qui concerne la perception de l’impôt, mais le cœurs du problème réside dans le fait qu’elles n’ont personne auprès de qui le percevoir !

S’il y a un tel manque d’entreprises, une des raisons en est le manque de terrains où les installer. Les autorités locales arabes se battent pour promouvoir l’accès à la propriété foncière, mais le gouvernement central devrait accompagner ces efforts comme il le fait pour les municipalités juives confrontées aux mêmes problèmes.

Le problème du développement des entreprises et de l’emploi est exacerbé par le manque d’esprit d’entreprise dans la communauté arabe, qui ne compte que 10% de l’ensemble des entreprises, la moitié de ce qu’elle représente dans la population. Seules 3% d’entre elles sont de grandes entreprises et une large majorité sont actives dans le secteur de la construction et des transports, deux secteurs qui emploient une forte proportion de main d’œuvre non qualifiée, mal rémunérée. En d’autres termes, même si les municipalités arabes parvenaient développer leur territoire, cela ne leur rapporterait pas beaucoup de recettes.

Que reste-t-il alors pour les Arabes qui cherchent du travail ? A devenir des navetteurs. Mais là aussi, les communautés arabes sont confrontées à de sérieux problèmes, à savoir des transports publics déficients. En moyenne, les villes arabes on un accès aux transports en commun inférieur de 60% à celui dont bénéficient les communautés juives de même importance.

L’obstacle des garderies

Tout cela fait qu’il est difficile d’accuser le traditionalisme rigide de la société arabe du fait que seuls 32% des femmes qui en font partie travaillent, un taux nettement inférieur à celui des femmes juives. L’affirmation selon laquelle c’est le machisme des hommes arabes qui empêche les femmes de travailler est encore plus problématique quand on se penche sur l’un des principaux obstacles à l’emploi des femmes : les garderies. Il n’y a que 1% des enfants arabes de 0 à 3 ans qui bénéficient d’une garderie, contre 7% des enfants juifs. Seuls 4,5% des enfants arabes, tous âges confondus, sont dans une garderie, contre 9% des enfants juifs.

Le gouvernement attribue 20% de son budget des garderies à la communauté arabe, ce qui correspond à leur importance démographique, mais ne tient compte ni du taux de natalité plus important dans les familles arabes ni du fait qu’elles ont subi des décennies d’inégalités jamais compensées.

Il ne s’agit pas de dire que les Juifs sont coupables de tout ce qui va mal dans les communautés arabes – en fait, il y a même quelques rayons de lumière dans des domaines où l’État se montre actif pour mettre en œuvre des programmes de discriminations positives. L’espoir le plus important découle de la décision du gouvernement, la semaine dernière, de lancer un programme de cinq ans pour le secteur arabe de la société, pour répondre aux conclusions choquantes du rapport TASC. Même le gouvernement Netanyahou a été obligé de corriger au moins quelques unes des inégalités dans l’attribution des budgets.

Au moins le gouvernement  – sinon Netanyahoi lui même – ouvre-t-il finalement les yeux et admet-il qu’il y a des discriminations systématiques à l’encontre des citoyens israéliens arabes.

Meirav Arlosoroff


[1] l’expression désigne la zone, au nord d’Israël, ou se concentre une très grande partie de la population des Palestiniens d’Israël.
[2] l’incident : comprendre l’attentat attribué par la police israélienne à un Palestinien d’Israël qui a fait deux morts à Tel Aviv le 1er janvier 2016
[3] en fuite au moment de la rédaction de l’article. Il a été abattu le 8 janvier, après une semaine de chasse à l’homme.
[4] cette formulation est celle choisie par l’auteur de l’article de Haaretz, Meirav Arlosoroff. Nous préférons “Palestiniens israéliens”, mais nous nous en tenons ici à la terminologie de l’article initial – NDLR

Cet article de Meirav Arlosoroff a été publié par Haaretz sous le titre “It’s the Israeli government that keeps its Arab citizens poor and powerless” le 8 janvier 2016.

Traduction : Luc Delval

 

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