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Comment Israël a aidé les mouvements islamistes à prospérer dans tout le Moyen-Orient

Nous reproduisons ici un article de Uri Avnery, fondateur du mouvement israélien Gush Shalom (« le bloc de la paix »), aux prises de position de qui nous avons déjà à plusieurs reprises  fait écho dans le passé. Avnery, aujourd’hui âgé de 88 ans, appartient à la gauche radicale et pacifiste israélienne, qui se définit comme « post-sioniste« .  L’original (en anglais) de cet article se trouve ICI.

Si les mouvements islamistes arrivent au pouvoir un peu partout dans la région [du Moyen-Orient], ils devraient adresser un témoignage de gratitude à leur « bête noire »[1], Israël. Sans l’aide, tantôt passive et tantôt active, des gouvernement israéliens successifs, ils n’auraient probablement pas été en mesure de réaliser leur rêve.

C’est vrai à Gaza, à Beyrouth, au Caire et même à Téhéran.

LE HAMAS

Prenons l’exemple du Hamas.

Dans tout le monde arabe, les dictateurs ont été confrontés à un dilemme. Ils pouvaient sans difficultés interdire toutes les activités politiques et de la société civile, mais ils ne pouvaient pas fermer les mosquées. Dans les mosquées, les gens pouvaient se rassembler afin de prier, d’organiser des oeuvres de charité et, en secret, de mettre sur pied des organisations politiques. Avant l’avènement de Twitter et de Facebook c’était l’unique moyen de toucher les masses.

Un des dictateurs confrontés à ce dilemme fut le gouverneur militaire israélien dans les Territoires Palestiniens Occupés. Dès le début de l’occupation, il interdit toute activité politique. Même les militants pacifistes se retrouvaient en prison. Des partisans de la non-violence ont été déportés, exilés. Les centre civiques ont été fermés.

Seules mosquées restèrent donc ouvertes. Le peuple pouvait s’y rassembler.

Mais l’occupant est allé bien au-delà de la simple tolérance. Le « Service Général de Sécurité » (connu sous le sigle de Shin Bet ou de Shabak) avait tout intérêt à ce que les mosquées prospèrent. Des gens qui prient cinq fois par jour, pensaient-ils, n’avaient pas le temps de fabriquer des bombes.

L’ennemi principal, dans la conception du Shabak, était l’épouvantable Organisation de Libération de la Palestine, l’OLP, dirigée par le monstrueux Yasser Arafat. L’OLP était une organisation laïque, dont beaucoup de membres influents étaient chrétiens, et qui aspirait à créer une Etat palestinien « non-sectaire » [2]. Ils étaient les ennemis des islamistes, qui pour leur part aspiraient à la création d’un Califat pan-islamique.

Encourager les musulmans à se tourner vers l’Islam, pensaient les services israéliens, affaiblirait l’OLP et plus particulièrement sa composante principale, le Fatah. Aucun effort ne fut donc ménagé pour aider le mouvement islamiste, en toute discrétion.

Ce fut une politique couronnée d’un grand succès, et les responsables de la sécurité [israéliens] se congratulèrent, se réjouissant d’avoir été si malins, quand soudain quelque chose de fâcheux arriva.

En décembre 1987, la première Intifada éclata. Les  mouvements islamistes dominants étaient confrontés à la concurrence de groupes plus radicaux. En quelques jours, ils se tranformèrent en « Mouvement Islamique de Résistance » (dont l’acronyme arabe donne Hamas) et devinrent les ennemis les plus redoutables d’Israël. Il a alors fallu plus d’un an au Shabak pour arrêter le Sheikh Ahmad Yassin, le leader du Hamas. Et afin de contrer cette nouvelle menace, Israël a alors conclu avec l’OLP les accords d’Oslo.

Aujourd’hui, ironie des ironies, le Hamas est en passe de rejoindre l’OLP et de participer à un gouvernement palestiniens d’unité nationale. Ils devraient vraiment envoyer à Israël un message disant : « shukran« .[3]

LE HEZBOLLAH

La part prise par Israël dans la montée du Hezbollah est moins directe, mais non moins réelle.

Quand Ariel Sharon pénétra au Liban en 1982, ses troupes durent traverser le sud-Liban, majoritairement chiite. Les soldats israéliens y furent accueillis comme des libérateurs. Des libérateurs de l’emprise de l’OLP, qui était devenue dans cette zone un Etat dans l’Etat.

J’ai suivi les troupes israéliennes à bord de ma voiture privée, tentant d’atteindre le front, et j’ai donc traversé des douzaines de villages chiites. Dans chacun d’entre eux j’ai été retenu par des villageois, qui insistaient pour que je vienne prendre le café dans leur maison.

Mais ni Sharon ni qui que ce soit n’a prêté beaucoup d’attention aux chiites. Dans cette fédération de commununautés ethnico-religieuses autonomes qu’on appelle le Liban, les chiites était la plus opprimée et la plus impuissante des communautés.

Mais les Israéliens abusèrent de leur hospitalité. Il ne fallut que quelques semaines aux chiites pour se rendre compte qu’ils n’avaient aucune intention de s’en aller. Aussi, pour la première fois dans leur histoire, ils se révoltèrent. La principale organisation politique, appelée « Amal » (L’espoir), entama des action armées limitées. Puis, comme les Israéliens ne comprenaient pas le message, les actions se sont multipliées et pour finir débouchèrent sur une véritable guerre de guérilla.

Pour contrecarrer le « Amal« , Israël encouragea une petite organisation rivale : le « Parti de Dieu« , autrement dit le « Hezbollah ». Si Israël s’était retiré à ce moment, cela aurait eu peu de conséquences. Mais Israël a occupé le sud-Liban pendant 18 ans, plus de temps qu’il n’en fallait pour que le Hezbollah se transforme en machine de guerre efficace et gagne l’admiration des masses dans tout le monde arabe, prenne le leadership de la communauté chiite et devienne la force dominante dans la politique libanaise.

Eux aussi doivent à Israël un grand « shukran« .

LES FRERES MUSULMANS

Le cas des Frères Musulmans est encore plus complexe.

Cette organisation a été fondée en 1928, 20 ans avant l’Etat d’Israël, que ses membres combattirent comme volontaires en 1948. Ils sont passionnément pan-islamiques, et la détresse des Palestiniens leur tient à coeur.

Lorsque le conflit israélo-palestinien s’aggrave, la popularité des Frères augmente. Depuis la guerre de 1967, au cours de laquelle l’Egypte perdit le Sinaï, et plus encore après l’accord de paix séparé avec Israël, ils alimentèrent le ressentiment très profondément ancré au sein des masses en Egypte et dans l’ensemble du monde arabe. L’assassinat d’Anouar El-Sadate ne fut pas de leur fait, mais ils s’en réjouirent.

Leur opposition au traité de paix avec Israël n’était pas seulement fondé sur leur idéologique islamiste, mais aussi sur une réaction authentiquement égyptienne. La plupart des Egyptiens se sont sentis trompés et trahis par Israël. L’accord de Camp David comportait un important volet concernant les Palestiniens, sans lequel il eut été impossible à l’Egypte de le signer.

Sadate, qui était un visionnaire, avait considéré l’accord dans sa globalité et était persudadé qu’il conduirait rapidement à la création d’un Etat palestinien. Menachem Begin, qui était un avocat, s’attacha au contraire aux détails, aux clauses en tout petits caractères. Des générations de juifs ont été élevés dans l’étude du Talmud, qui est essentiellement une complilation de jurisprudence, et leur esprit a été aiguisé par des controverses juridiques. Ce n’est pas pour rien que les juifs sont des avocats très demandés dans le monde…

En réalité, l’accord ne faisait aucune mention d’un Etat palestinien, seulement d’une « autonomie », et était formulé de telle manière qu’il n’interdisait pas à Israel de poursuivre l’occupation. Mais ce n’est pas ce qu’on avait fait croire aux Egyptiens, et leur ressentiment était palpable. Les Egyptiens sont convaincus que leur pays est le leader du monde arabe et porte donc une responsabilité particulière vis-à-vis de chacune de ses parties. Ils ne peuvent supporter d’être regardés comme des traîtres vis-à-vis de leur pauvres cousins palestiniens réduits à l’impuissance.

Bien avant qu’il soit renversé, Hosni Mubarak était méprisé en tant que laquais d’Israël à la solde des Etats-Unis. Pour les Egyptiens, le rôle méprisable qu’il a endossé dans le blocus contre un million et demi de Palestiniens dans la Bande de Gaza était particulièrement honteux.

Depuis leurs débuts, dans les années 1920, les leaders et les militants des Frères Musulmans ont été pourchassés, emprisonnés, persécutés, torturés et pendus. Leurs états de service contre le régime sont irréprochables. Et leur engagement en faveur de la cause palestinienne a grandement contribué à leur image.

Si Israël avait fait la paix avec les Palestiniens, à un moment quelconque de l’histoire, les Frères Musulmans y auraient perdu pas mal de leur prestige. Mais dans la situation actuelle, ils émergent des premières élections démocratiques comme une force politique centrale sur l’échiquier politique égyptien.

Shukran, Israël.

REPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN

N’oublions pas la République Islamique d’Iran. Elle est aussi redevable de quelque chose [à Israël]. De pas mal de choses, en réalité.

En 1951, lors des premières élections démocratiques dans un pays musulman de la région, Muhammad Mossadeq fut élu premier ministre. Le Chah, Mohammad Reza Pahlavi, qui avait été installé sur son trône par la Grande-Bretagne à la faveur de la deuxième guerre mondiale, fut destitué et Mossadeq nationalisa l’industrie pétrolière. Jusque là, les Britanniques avaient éhontément volé le peuple iranien en lui payant un prix ridicule en échange de son « or noir ».

Deux ans plus tard, un coup d’Etat fut organisé par le MI6 [les services secrets britanniques] et la CIA, le Shah fut rétabli sur le trône, et il s’empressa de rendre le pétrole aux Britanniques haïs et à leurs complices.

Israël n’a probablement pas joué de rôle dans ce coup d’Etat, mais Israël a grandement tiré profit du rétablissement du régime du Shah, notamment en vendant des armes à l’armée iranienne. Les agents israéliens du Shabak formèrent et entraînèrent les agents de la redoutable police secrète du Shah, la Savak. En retour, le Shah aida à construire et à financer un oléoduc pour transporter le pétrole iranien de Eilat à Ashkelon. Les généraux israéliens traversaient l’Iran pour se rendre dans le Kurdistan irakien, où ils apportaient aide et assistance à la rébellion contre Baghdad.

A cette époque, les leaders israéliens coopéraient avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud, afin de développer l’arme nucléaire. L’un et l’autre offrirent au Shah un partenariat afin que l’Iran lui aussi devienne une puissance nucléaire.

Mais avant que ce partenariat puisse devenir effectif, le tyran honni par son peuple fut renversé par la révolution islamique de février 1979. Et depuis lors, la haine du « Grand Satan » (les Etats-Unis d’Amérique) et du « Petit Satan » (Israël) a joué un rôle majeur dans la propagande du régime islamiste. Elle a contribué à assurer la loyauté des masses, et de nos jours Ahmadinejad s’en sert pour renforcer son emprise.

Il semble que toutes les forces politiques iraniennes – y compris l’opposition – soutienne actuellement les efforts de l’Iran pour obtenir l’arme nucléaire, apparemment dans le but de se mettre à l’abri d’une attaque nucléaire israélienne. (Cette semaine, le chef du Mossad a déclaré que la détention par l’Iran de la bombe atomique ne constituerait pas pour Israël « un danger existentiel »).

Où en serait la République islamique sans Israël ?
Donc elle aussi lui doit un grand « merci ».

Ne sombrons pas, cependant, dans la mégalomanie. Israël a beaucoup contribué au réveil islamiste, mais ce n’est ni la seule ni même la principale force qui y ait contribué [5].

Aussi étrange que cela puisse paraître, le fondamentalisme religieux obscurantiste semble exprimer le Zeitgeist [4]. Une historienne américaine, ancienne religieuse catholique, Karen Armstrong, a écrit un très intéressant ouvrage à propos de trois mouvements fondamentalistes, respectivement dans le monde musulman, aux Etats-Unis et en Israël. Elle met en évidence une similitude claire dans l’évolution de ces mouvements, qui ont connu des étapes pratiquement identiques et simultanées dans leur évolution.

Actuellement, tout Israël est dans la tourmente à cause de la puissante communauté juive orthodoxe qui, dans de nombreuses parties du pays, prétend obliger les femmes à prendre place à l’arrière des autobus, tout comme les Noirs devaient le faire au bon vieux temps de la ségrégation raciale en Alabama, et à utiliser un trottoir séparé d’un côté des rues. Des soldats religieux et mâles se voient interdire par leurs rabbins d’écouter des femmes soldates chanter. Dans les quartiers orthodoxes, les femmes sont contraintes d’envelopper leur corps dans des vêtements qui ne laissent apparaître que leur visage et leurs mains, quand bien même il ferait 30 degrés ou davantage. Une fillette de huit ans appartenant à une famille religieuse s’est fait cracher dessus dans la rue parce que ses vêtements n’étaient pas assez « modestes ». Lors de manifestations de protestation, des femmes laïques brandissaient des panneaux sur lesquels on lisait : « Téhéran c’est ici« .

Peut-être un jour des fondamentalistes religieux israéliens feront-ils la paix avec des fondamentalistes du monde musulman, sous les auspices d’un président américain non moins fondamentaliste.

A moins que nous ne fassions quelque chose pour enrayer ce processus avant qu’il ne soit trop tard.


Les notes sont de la rédaction du site.
[1] en Français dans le texte
[2] Jusqu’en 1973, l’OLP (reconnue par les pays arabes et les « non alignés » comme « seul représentant du peuple palestinien » et « membre observateur » de l’ONU (à partir de 1974), prônait « l’édification d’un État démocratique où coexisteront musulmans, chrétiens et juifs » sur la totalité du territoire de la Palestine, ce qui impliquait la disparition des structures étatiques d’Israël et l’intégration de sa population dans le nouvel État, unitaire ou « binational ». Ensuite, l’OLP se résoudra à accepter la création d’un État palestinien sur une partie seulement du territoire palestinien, à Gaza et en Cisjordanie. Il apparaît aujourd’hui clairement qu’Israël n’en veut pas et que le soi-disant « processus de paix » est un paravent à l’abri duquel ils s’emparent de territoires de plus en plus étendus pour en chasser les Palestiniens. Cette impasse fait dire à certains observateurs et acteurs que dans les faits « nous avons déjà une solution à un Etat » (non démocratique et dans lequel les Arabes sont persécutés), et que le « cycle d’Oslo » s’achève sur un constat de faillite. Dès lors que la « solution à deux Etats » est perçue comme un leurre, beaucoup de Palestiniens n’entendent plus accepter, en plus, qu’on lui sacrifie les intérêts fondamentaux d’une grande partie d’entre eux.
[3] merci
[4] Le Zeitgeist est un terme allemand signifiant « l’esprit du temps », utilisé notamment dans la philosophie de l’histoire. Il a été théorisé par Hegel puis par Heidegger. Il dénote le climat intellectuel ou culturel d’une époque.
[5] On peut par exemple (entre beaucoup d’autres) se reporter à cet article de décembre 2011 de l’hebdomadaire « Le Point » (certes pas suspect de sympathies islamistes ou d’anti-américanisme primaire), intitulé : « Quand la CIA finançait les Frères Musulmans » Cliquez ICI

Traduction : Luc Delval

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