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Combattre l’occupation est du « terrorisme ». Boycotter est de l’« antisémitisme ». Qu’est-ce qui est encore autorisé ?

Glenn Greenwald

Il est désormais bien établi que le « terrorisme » est un terme de propagande malléable, dénué de signification bien précise ou d’application définitive. Pourtant, son application récente à un débordement de violence visant l’armée d’occupation israélienne en Cisjordanie est tellement manipulatrice et extrême qu’il vaut la peine de la faire ressortir.

Depuis des décennies, Israël occupe militairement la Cisjordanie (fonctionnellement, il occupe toujours Gaza, comme le prouve la vidéo de deux minutes en annexe). « L’occupation de la Cisjordanie est illégale aux yeux des lois internationales et, à de multiples reprises, les Nations unies ont demandé au gouvernement du pays de se retirer des territoires palestiniens. » Même les ardents défenseurs d‘Israël admettent que « la Cisjordanie vit sous le régime illégal d’une nation belligérante » et que « l’entreprise d’implantation d’Israël est et a toujours été absolument illégale, selon la législation internationale ». Malgré ce consensus mondial, les colonies israéliennes continuent de proliférer rapidement. Israël ne consent aucun effort significatif pour négocier un accord en vue de mettre un terme à l’occupation et les principaux ministres israéliens d’aujourd’hui s’opposent même ouvertement à ce genre de démarche.

En réponse à cela, depuis la fin de l’an dernier, toute une série d’agressions ont été commises par des Palestiniens contre les militaires des forces d’occupation israéliennes en Cisjordanie. Dans la presse israélienne et américaine, les Palestiniens qui s’en prennent à ces soldats de l’occupation sont invariablement catalogués comme « terroristes » et leurs agressions dénoncées comme des « actes de terrorisme » (« Les deux soldats ont été poignardés alors qu’ils étaient à un poste de garde à la colonie de Har Bracha, située dans le Nord de la Cisjordanie (…) Les troupes sont à la recherche des terroristes. » – Voir l’illustration ci-dessous)

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Pour les personnes (dont moi-même) qui prétendent depuis longtemps que le terme « terrorisme » n’a plus guère de signification en dehors de la « violence perpétrée par des musulmans contre l’Occident et ses alliés » et qu’elle n’a pas d’autre but que de délégitimer la violence émanant d’un camp tout en légitimant celle émanant de l’autre, peut-on trouver meilleure preuve que ceci ?

Bien sûr, il y a eu des agressions de Palestiniens contre des civils israéliens (alors qu’un bien plus grand nombre de civils palestiniens ont été tués par l’armée israélienne) mais, dans les cas spécifiques présents, ces Palestiniens-ci s’en prennent à des cibles essentiellement militaires, et non à des civils. Ces cibles militaires sont des soldats déployés sur leur sol au nom d’une armée d’occupation illégale. Dans quel sens concevable ceci peut-il être du « terrorisme » ? Si le fait de combattre une armée occupante est du « terrorisme » tout simplement parce que cette armée est celle d’Israël et que les agresseurs sont Palestiniens, n’est-il pas incroyablement partial d’exploiter le terme de cette façon ?

Les États-Unis ont fréquemment fait de même : ils ont envahi et occupé des pays tels que l’Irak et l’Afghanistan et, ensuite, ont catalogué de « terroristes » tous ceux qui combattaient leurs armées d’occupation et, pour cette raison, ils ont même enfermé certaines de ces personnes à Guantanamo. De même, les attaques contre des bases militaires des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres pays occidentaux sont invariablement taxées de « terrorisme ».

Inutile de dire que les Américains aussi bien que les Israéliens (ainsi que la plupart des autres pays dans le monde) se réservent le droit absolu de combattre toute armée étrangère qui occuperait leur propre territoire. En effet, dans les années 1980, Hollywood a produit un film appelé Red Dawn (L’aube rouge), qui imaginait l’occupation des États-Unis par l’Union soviétique et ses alliés du Nicaragua et de Cuba. Le film racontait l’histoire des héroïques citoyens américains, dirigés par des étudiants des écoles supérieures et qui menaient une guerre de guérilla contre les troupes d’occupation, faisant ainsi des dizaines et des dizaines de morts dans leurs rangs. Imaginez la très grande confusion et les levées de boucliers qui auraient résulté si quelqu’un avait accusé les réalisateurs du film d’avoir glorifié le « terrorisme » en diabolisant les résistants américains de cette fiction et en les qualifiant de « terroristes ».

Le film a été réactualisé en 2012, via une suite dépeignant « un groupe d’improbables héros [américains] » se livrant à une guérilla contre les forces nord-coréennes qui avaient envahi les États-Unis (à l’origine, le film décrivait ces mêmes héros américains attaquant et massacrant une armée d’occupation venue de la Chine mais, dans la post-production, les producteurs ont modifié l’identité des occupants pour en faire des Nord-Coréens, et ce, afin de préserver l’accès du film aux salles chinoises).

Quand les Américains résistent à une occupation militaire en se battant contre des troupes occupantes sur leur propre territoire, ils sont de nobles héros. Mais, quand les Palestiniens font la même chose, ils sont des « terroristes ». Ce discours met intentionnellement sur un même pied les Palestiniens qui résistent à l’occupation en luttant contre une armée occupante, et les gens d’al-Qaïda et de l’EI, et il fait donc passer pour illégitime tout recours à la force par les Palestiniens pour résister à l’occupation israélienne – même si cela se passe sur le sol palestinien, et qu’ici, seules des cibles militaires israéliennes sont visées.

Ainsi donc, si la résistance par la violence est du « terrorisme » illégitime, que dire des autres alternatives de résistance à des décennies d’une occupation israélienne illégale et en expansion constante ? La voie de la non-violence adoptée par les activistes palestiniens et leurs alliés du monde entier opposés à l’occupation consiste en une campagne de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) dirigée contre Israël et modelée d’après la campagne qui avait contribué, dans les années 1980, à mettre un terme au régime d’apartheid en Afrique du Sud (un régime qui, soit dit en passant, était un proche allié à la fois des États-Unis et d’Israël).

Mais on assiste à une campagne très efficace d’Israël et de ses alliés américains tentant non seulement de discréditer comme illégitime cette campagne non violente de boycott, mais visant littéralement à la rendre illégale aussi. Des institutions officielles font passer des réglementations en vue de la censurer et de la réprimer officiellement en la taxant d’« antisémitisme », même si, comme l’a écrit cette semaine le fervent partisan d’Israël Eric Alterman dans The New York Times, « elle est truffée de nombreux jeunes Juifs ».

The Intercept et d’autres médias ont rapporté à diverses reprises sur les actions officielles du gouvernement et des universités en vue d’interdire le militantisme BDS en le mettant sur le même pied que l’« antisémitisme ». En Californie, la direction du complexe universitaire le plus important de la nation vient de sortir une résolution impliquant avec virulence que l’activisme BDS était antisémite et qu’il violait de ce fait les règlements de l’université. La semaine dernière, à New York, des dizaines de législateurs de l’État, et des deux partis, ont réclamé que cesse le financement d’un groupe propalestinien de la CUNY (Université de la Ville de New York), et cette démarche a été dénoncée par le groupe FIRE du campus, qui défend la liberté d’expression. Lors de sa campagne électorale, le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, avait déclaré que BDS n’avait « pas sa place sur les campus du Canada ». En France, des gens ont été littéralement arrêtées comme criminels, suite aux lois contre les « discours haineux », parce qu’ils portaient des T-shirts soutenant BDS. Au Royaume-Uni, des mesures ont été votées pour interdire par voie légale le soutien à de tels mouvements de boycott. Des lois et des projets de lois présentés en Israël sanctionnent toute publicité en faveur du mouvement et interdisent aux partisans de ce dernier l’accès à Israël.

Ainsi, voyons ce qui s’est passé ici. Quand les Palestiniens luttent contre des troupes occupantes sur leur territoire, on les dénonce – et, souvent, on les tue – comme « terroristes ». Dans le même temps, des campagnes non violentes afin de mettre un terme à l’occupation via un boycott du même type que contre l’Afrique du Sud sont diabolisées comme « antisémites » et officiellement interdites – ou censurées – de toutes sortes de façons et dans de nombreux pays du monde.

S ‘il est interdit de combattre les forces d’occupation israéliennes parce que c’est du « terrorisme » et si le boycott non violent contre Israël est interdit pour « antisémitisme », dans ce cas, quel moyen légitime les Palestiniens et leurs alliés peuvent-ils envisager pour résister et mettre fin à ces décennies d’occupation israélienne illégale ? La réponse est : AUCUN. Les Palestiniens sont obligés de se soumettre à l’occupation israélienne d’une façon qu’aucune des personnes qui exigent une telle attitude n’accepterait jamais s’il s’agissait de leur propre pays. Toutes les formes de résistance à l’occupation israélienne sont condamnées comme « illégitimes ». Voilà le point primordial, dans toute cette question.


Publié le 3 avril 2016 sur The Intercept
Traduction : Jean-Marie Flémal

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