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Christophe Oberlin : “le blocage par Israël de l’importation à Gaza d’équipements et de médicaments est un crime de guerre supplémentaire

Comme il le fait depuis de nombreuses années, Christophe Oberlin a séjourné tout récemment à Gaza, d’où il est revenu il y a une semaine. Il a fait pour nous le point de la situation qu’il a observée sur place, en tant que militant pour les droits du peuple palestinien et en tant que médecin.

«La situation est catastrophique, en ce sens que les effets du siège aggravent la condition des gens, de manière palpable quand on est sur place au cœur du mois de juillet. Même si la température ne dépasse pas les 32 ou 34°, on vit avec une humidité très importante parce qu’on est en bord de mer, mais surtout une pollution atmosphérique absolument effrayante.

On sait que, quand il y a un pic de chaleur ou de pollution dans une grande ville en France ou en Belgique, cela entraîne une surmortalité qui est aujourd’hui parfaitement chiffrée par les spécialistes de la santé publique. Et bien là-bas on a les deux en même temps : une chaleur importante et une pollution qui s’explique notamment par les coupures d’électricité.

Une grande partie des habitants tirent leurs moyens de subsistance des petits bistrots, des magasins etc, et tous ces magasins, s’ils n’ont pas d’électricité peuvent fermer. Donc, chaque boutique a son groupe électrogène qui pétarade sur la chaussée. Et donc en ville – et Gaza est aujourd’hui une immense ville car il n’y a pratiquement plus d’espaces agricoles sauf à la périphérie – tous les dix mètres il y a un groupe électrogène qui crache de la fumée. Et cela rend l’atmosphère véritablement irrespirable.

Cela m’a rappelé l’Inde des rickshaws avant que les rickshaws électriques ne soient imposés par certaines municipalités.

Qu’en est-il de la situation spécifique des hôpitaux ?

La situation des hôpitaux est à la fois bonne est très mauvaise. Elle est bonne en ce sens que les techniciens des hôpitaux sont les champions du monde des groupes électrogènes. Pour ma part, en quinze ans je n’ai jamais vu une coupure électrique pendant une opération [chirurgicale] qui dure plus de 30 secondes. Donc ils sont au taquet, si on peut dire.

Mais ce sont des groupes électrogènes qui sont conçus comme des groupes de secours, et qui maintenant fonctionnent pratiquement 24h sur 24. Alors, cela fonctionne encore… pour le moment, mais ce qui est dramatique ce sont les pénuries de médicaments.

Les pénuries de médicaments tuent les gens à petit feu, sans qu’on en parle. Il y a au moins trois problèmes aigus et tout d’abord le problème du cancer, qui reste toujours le problème de santé N°1 dans la Bande de Gaza

Les restrictions causées par le siège imposé par Israël dépassent même l’approvisionnement en médicaments. Par exemple, l’hôpital pédiatrique qui doit ouvrir un centre de cancérologie infantile, pour lequel il y a le personnel qualifié, qui est financé, etc… et bien ce centre de cancérologie infantile ne peut pas ouvrir parce qu’il manque un nombre matériels et d’équipements. Il ne s’agit pas de médicaments, de drogues et encore moins de radiothérapie. Je vous rappelle que la radiothérapie est interdite par Israël à Gaza, ce qui est tout à fait scandaleux et ridicule parce que les produits radioactifs utilisés en radiothérapie ne peuvent en aucune manière être utilisés comme armes.

Et donc c’est véritablement une agression contre les civils, c’est un crime de guerre supplémentaire.

Et puis il y a le problème des dialysés rénaux. Quand on passe de trois, puis deux, puis une seule séance de dialyse, et bien on meurt. Et donc, il y a des gens qui meurent maintenant d’insuffisance rénale chronique. Et puis il y a la mucoviscidose, par exemple : depuis deux mois il n’y a plus un comprimé d’un médicament spécifique qui est à peu près le seul à être assez efficace pour le traitement de la mucoviscidose. Il y a 600 enfants qui sont en attente d’un traitement.

Donc les personnes fragiles, les personnes âgées et les enfants, et bien entendu les cancéreux, sont les plus touchées par la situation des hôpitaux.

Tout cela additionné fait que la note du siège, qui est payée par la population civile, est très très lourde

Comment la population réagit-elle face à cette situation ?

Il y a une lassitude, c’est évident. Mais les gens ne manifestent pas dans la rue, ils savent fort bien que l’administration locale n’y est strictement pour rien. Ils savent très bien que s’ils ont encore des soins de santé gratuits et s’ils ont encore une école gratuite qui fonctionne et des universités c’est parce qu’il y a des gens pleins de bonne volonté qui s’y attèlent, qu’il y a encore des enseignants qui continuent à enseigner même si leur salaire a été coupé, etc.

Autrement dit, on a l’impression que ces représailles contre les civils n’atteignent finalement pas leur objectif, ne produisent pas la guerre civile que sans doute l’ennemi voudrait voir surgir pour pouvoir en profiter. La guerre civile n’est pas pour demain dans la bande de Gaza.

Il y a dans toute cette affaire une dimension d’affrontement entre les différentes factions palestiniennes. Comment est-ce que les habitants de Gaza perçoivent cela ?

A Gaza, on ne perçoit pas cette opposition. Je ne dirais même pas “affrontement” parce que avant que le Hamas ait été élu en 2006, ça fait déjà un bout de temps, les gens du Hamas, du Fatah, du Jihad,… discutaient dans une même famille, parfois même à la même table. Il y avait des gens appartenant, idéologiquement, à différents groupes, j’en suis témoin depuis 15 ans, discutant de la façon la plus aimable du monde.

Depuis 2007, depuis que le Hamas a gagné les élections et qu’il a ensuite pris le pouvoir, il y a beaucoup de gens qui étaient initialement du Fatah et qui sont passés Hamas. C’est d’ailleurs un mouvement beaucoup plus ancien, si on étudie l’histoire des mouvements de résistance en Palestine, on s’aperçoit que beaucoup de personnes du Hamas, de combattants, de politiques… étaient initialement du Fatah. Un certain nombre sont passés du Fatah au Hamas lorsqu’ils étaient en prison, au contact d’autres prisonniers des différents groupes.

Il n’y a donc pas tant un affrontement qu’une certaine convivialité, et la seule chose que réclament tous les Palestiniens de Gaza, et je crois de Cisjordanie aussi, quel que soit leur bord politique, ce sont des élections. Toutes ces questions d’opposition entre partis doivent se régler comme dans tous les pays démocratiques, c’est-à-dire par des élections.»


Propos recueillis et retranscrits par Luc Delval et Myriam De Ly le 19 juillet 2017.

La première partie de cet entretien téléphonique, centré sur l’action de la société civile palestinienne devant la Cour Pénale Internationale, est disponible ICI.

Christophe Oberlin est chirurgien et professeur d’université à Paris. Depuis de nombreuses années, il se rend dans la bande de Gaza pour y soigner les blessés et enseigner la chirurgie à ses confrères palestiniens.

Il est également l’auteur de différents livres :  Chroniques de GazaBienvenue en Palestine – destination interditeLa vallée des FleursQuelle est la blancheur de vos Blancs et la noirceur de vos Noirs ? et un livre qui est à nouveau d’une grande actualité maintenant :  Le Chemin de la Cour : les dirigeants israéliens devant la Cour Pénale Internationale, paru aux Éditions Erick Bonnier, le 1er novembre 2014.

 

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